‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 25 sur 70 · L'ASTUCE · texte numérisé non relu

L'ASTUCE

« Les raisons qui me font aller très vite quand je travaille sur place, sont les suivantes : pas d'études préparatoires, pas de distractions de famille, pas de temps employé autrement qu'au travail,., et enfin l'envie de rentrer chez moi. »

Il aurait pu résumer sa pensée en moins de mots :

« Pas d'incidences, nécessité d'aboutir, impossibilité de s'égarer dans la décevante recherche du mieux. »

Si j'ai raconté en détail comment Galland se tira d'affaire avec la commande de Scherer, commande, somme toute, secondaire, c'est que cette anecdote assez simple est, en ce qui le regarde, absolument caractéristique et résume toute une phase de sa vie. Sa facilité de conception et d'exécution lui était particulièrement suspecte. Plus le travail lui semblait entraînant, et plus il se méfiait de lui-même; non pas par défaut d'audace ou Incertitude de ce qu'il voulait; il avait au contraire dès le premier instant une vision très nette et presque définitive du résultat qu'il devait s'efforcer d'obtenir; mais la traduction de cette vision était à chaque instant entravée par l'idée qu'il se faisait des difficultés sans nombre inhérentes à la Peinture Décorative.

« Il faudrait, écrivait-il, qu'un travail de Décoration fût rétribué de façon qu'on pût beaucoup y réfléchir et se déplacer aussi souvent qu'il est nécessaire. On ne doit jamais oubher que l'exécution en dehors de la place que l'œuvre est appelée à occuper est un non-sens, et que le seul remède à apporter à cette façon d'opérer est dans les visites réitérées qu'on fait à l'emplacement destiné à recevoir la décoration... La Raison doit prendre, dans l'exécution de ces grands ouvrages, le pas sur le Tempérament. Un homme qui a une pierre à intercaler dans un mur qu'il élève, de concert avec d'autres hommes, ne doit-il pas se rendre un compte exact de la place qui lui est réservée et voir comment on bâtira sur sa pierre? Le peintre de tableaux fait son mur tout seul. Il ne compte qu'avec soi. Cela est certainement beaucoup plus agréable. Pour la Décoration, c'est le contraire. »

Tout cela est fort sagement pensé. Mais la sagesse et la peinture sont deux choses, sinon exclusives l'une et l'autre, du moins suffisamment distinctes, pour ne pouvoir se remplacer au besoin. C'est par le tempérament bien plus que par la raison qu'on est artiste, j'ajouterai surtout grand artiste; et s'il convient de gou-. verner ce tempérament, de le tenir en bride, encore faut-il ne pas le réduire à une domesticité aboutissant forcément à l'émasculation. Combien de fois le besoin de corriger ce qu'il croyait être un défaut d'harmonie n'entraîna-t-il pas notre peintre à défaire et à refaire ensuite ce qu'il avait jugé d'abord satisfaisant!

En 1858, chargé d'exécuter la décoration du salon de M. Lebœuf, il croit s'apercevoir que les marbres formant le champ des dessus de porte ont été ébauchés dans des tons trop chauds, trop vigoureux. Il a l'idée de les atténuer en les frottant avec des demi-pâtes grises : « Ce qui me fait, écrit-il, un joli travail. » Le lendemain, il veut reprendre ses sujets. — Amère déception, il trouve les fonds lourds et embus. Pour parer à, ce mécompte, il s'avise d'un subterfuge qu'il note tout de suite sur son carnet pour s'en resservir au besoin :

« En finissant les contours violacés de mes fleurs et de mes fruits, j'ai frotté un glacis de momie, qui m'a donné un ton charmant à travers lequel on voyait le ton de froilaille, ce qui produit un effet transparent et profond. »

Du coup il est ravi; mais sa satisfaction devait être de courte durée. Le soir, après avoir longtemps dessiné à la lampe, il redescend à, son atelier, examine longuement ses dessus de porte ; puis cet examen termine, il remonte tout découragé, et

au-dessous de la note enthousiaste qu'on vient de lire, il trace l'observation suivante :

« En quittant mon travail ce soir, je m'aperçois que tous ces procédés ne valent pas la simplicité avec laquelle j'ai ébauché sur papier ces mêmes dessus de porte. Les procédés nous préoccupent , nous absorbent, nous font oublier la simplicité et la poésie des choses ! »

Ils rentrent, en effet, dans la catégorie de ce qu'on peut appeler <i les petits moyens » , et plus tard il proclamera qu'il faut se méfier des « petits moyens » comme de la peste. Pour le moment, le résultat de ces belles et ingénieuses recherches est des plus simples. Tout est à recommencer, et il recommence.

L'exécution du second plafond, qui lui fut commandé par M. Garfunkel, lui causa des déceptions analogues ; mais ces déceptions provenaient d'une autre cause.

« J'ai un grand défaut contre lequel il faut me tenir en garde, écrit-il au sujet de ce travail, celui de ne pas revoir assez mes éludes. J'y retombe encore une fois à propos de ce plafond. J'en avais commencé l'exécution suivant la coloration d'études faites d'après les tapisseries des Gobelins. Les chairs étaient très claires, très simples, colorées avec un seul ton chaud. L'étude de la figure tenant une trompette en était le type. C'était frais, simple, riche. Ne voyant plus ces études, n'y songeant même plus et n'ayant devant les yeux que mes esquisses avec leur fond bleu dur, je me suis détourné de mon point de départ. . . et ce n'est qu'après

ÉTUDES d'enfants Pour le plafond de M. Leboeuf.

m'êlre donné bien do la peine, après être tombé dans des tons bleus, durs et froids, après avoir exécuté des nuages plombés, que je m'aperçois du grand tort que j'ai eu de perdre de vue mon point de départ. »

Plus heureux cette fois, il parvient k comger ces défauts au moyen de glacis.

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