RUBENS ET LES VASES ÉTRUSQUES. — UNE REMARQUE DE MEISSONIER
ST-IL nécessaire de constater que l'extrême sévérité dont Galland faisait preuve en face de lui-même n'était nullement partagée par ceux que leurs études spéciales ou des commandes faites à l'arliste mettaient à, même de voir et de juger ses travaux?
Qu'au cours d'une exécution toujours délicate et fertile en surprises, son imagination se soit souvent refroidie; rien d'étonnant h cela. Qu'aux prises avec les exigences si complexes de sa tâche, ses compositions aient perdu de leur originalité et de leur éclat; qui pourrait le trouver étrange? surtout si l'on tient compte de son application à subordonner ses travaux aux indications de l'architecture et à l'harmonie de l'ensemble. Que plus tard, comparant la conception première avec l'exécution définitive, il ait constaté que celle-ci ne tenait qu'imparfaitement les prom.esses de celle-là,; rien encore là que de fort naturel.
80 L'œUVRE DE P.-V. GALLAND.
Chardin n'a-t-il pas dit que la plus grande difficulté pour le peintre, c'est « de savoir conserver son esquisse » ; et ne voyons-nous pas tous les ans, au Salon, des peintres, désireux d'esquiver la difficulté signalée par Chardin, nous servir leurs esquisses au lieu et place de tableaux?
Ce qui pourrait surprendre toutefois, et ce qu'on doit admirer sans réserve chez Galland, c'est sa parfaite modestie, c'est la vaillante franchise présidant à ses explications avec lui-même, c'est cette rare clairvoyance qui lui permet de signaler des défaillances dont lui seul est en état de constater l'existence, et le soin journalier qu'il prend de faire sa propre critique. Car ce n'est pas seulement en des notes, hâtivement tracées sur un feuillet de papier ou sur la page d'un livre, qu'il s'inflige ces admonestations personnelles.
C'était sa coutume, en effet, une fois l'œuvre achevée et mise en sa place définitive, de rechercher en sa contemplation le sentiment, la sensation qu'elle aurait pu donner, et, rentrant chez lui, devant son chevalet, de reprendre sur une toile blanche le motif qu'il venait de livrer et, dans une brillante improvisation, de le refaire tel qu'à ses yeux il aurait dû être.
Mais combien même parmi les plus connaisseurs, même parmi ses confrères les plus expérimentés, eussent été capables, je ne dis pas d'en faire, mais d'en voir autant! Aussi, s'en tenant à la façon dont il se tirait d'affaire, les amateurs goûtaient fort son talent. Les commandes à la fois nombreuses et variées, dont nous venons de rappeler quelques-unes des plus importantes, sont la meilleure preuve et la moins discutable de ses succès répétés. Elles attestent assez que la généralité de ses contemporains ne partageait pas son étrange et décourageant pessimisme. Lui-même, du reste, n'était pas sans se rendre compte, parfois, de l'exagération de sa sévérité.
Un jour, à Londres, perdu dans le brouillard, il écrivait :
« Ce qui me manque surtout, c'est, avec le calme, la force de tirer le meilleur parti possible des situations où je me trouve. Je m'exagère mes défauts et je' doute de mes qualités, à tel point que par moment je ne me vois plus aucune de ces dernières. »
Hâtons-nous d'ajouter que la faveur indiscutée dont un public d'élite lui donnait de si nombreux témoignages, Galland la méritait par l'élégance éminemment chaste de ses figures, par la science surprenante de ses arrangements, par la distinction avec laquelle il coordonnait ses compositions, et par un je ne sais quoi fait d'émotion et d'attendrissement, qui était comme le fond de sa nature et de son caractère; car ce travailleur infatigable, cet ouvrier opiniâtre, qui, depuis le matin jusqu'au soir et quelquefois fort avant dans la nuit, s'acharnait à la tâche qu'il s'était tracée, avait un cœur pétri d'une sensibilité exquise, et débordant de tendresse pour tous ceux qui lui paraissaient mériter son affection.
Selon l'expression qu'il employa lui-même dans une circonstance mémorable, il était dans toute la force du terme un « sentimental » . Jamais il ne put supporter
L'œUVRE DE P.-V. GALLAND.
la pensée de causer quelque peine à ceux qui lui étaient chers. Il suffisait souvent d'un mot mal interprété pour troubler son cœur, au point d'amener les larmes à ses yeux, et c'est cette sensibilité pénétrante dont tout son être était comme imprégné, qui, passant dans ses œuvres, leur donnait leur note caractéristique.
Pour peu qu'on les contemple, on sent, en elTet, que ces demi-dieux charmants, que ces gracieuses déesses et ces adorables petits génies dont il peuple ses compositions, lui sont essentiellement chers, qu'il les aime avec passion. Son pinceau, en dessinant leurs formes, en caresse délicieusement les contours, et il sourit si doucement h leur image naissante, que, tout heureux d'apparaître à la lumière, ils semblent nous sourire à leur tour. Courbet disait qu'il ne pouvait peindre des anges, n'en ayant jamais vu. Galland en voyait partout, dans le monde réel aussi bien que dans ses rêves d'artiste.
Parfois, au souvenir des impressions lointaines, de ces robustes et magistrales visions rapportées de la Farnésine et du Vatican, son infatigable crayon paraît vouloir renoncer à ces douces et charmantes représentations, pour s'élever jusqu'à l'austérité du grand style. C'est la
Renaissance entrevue en Italie et toujours admirée, qui se réveille en lui. Alors il trace comme mémento, en marge de ses cahiers, les noms de Mantegna, de Léonard et de Botticelli; mais généralement ce grand élan vers une supériorité quelque peu conventionnelle ne dure guère. 11 est promptement ressaisi par son tempérament; il redevient « sensible ». C'est assez dire que le xviii" siècle le réclame, et que Watteau et Fragonard font à leur tour valoir leurs droits.
11 a raison, au surplus, de se montrer fidèle à. ce dernier culte, car il faut bien le reconnaître — et ce n'est pas là son moindre mérite — dans le domaine de la Décoration, il eut cet insigne honneur de restaurer les traditions oubliées et de renouer, avec les Boucher, les Coypel, les Natoire, le fil distendu par Vien, Devosges, David, et brusquement rompu par le Romantisme, plus ou moins conscient de la révolution qu'il s'efforçait d'accomplir.
Jamais artistes, en effet, ne poussèrent plus loin que les maîtres de 1830 l'oubli ou le mépris des règles les plus élémentaires de la Décoration. Non seulement les peintres de ce temps, pour la plupart, ne se préoccupèrent que rarement de faire rentrer leurs compositions grandes ou petites dans l'harmonie générale du plan qui leur était imposé; mais on dirait qu'ils affectèrent systématiquement de
ETUDE D ENFANT A LA SANGUINE
82 L'OEUVHE DE P.-V. GALLAND.
méconnaître les prescriptions les plus pressantes de l'inexorable bon sens. Nos plus somptueux palais en fournissent, hélas ! un nombre assez varié de mémorables exemples.
Ne voit-on pas au Louvre vingt plafonds exécutés en ce siècle, qui, contresens énorme, x\q plafonnent pas; vingt toiles gigantesques, pages d'histoire comme le Charlemagne et Alcuin de Schnetz, ou le Louis XII aux Etats généraux de Drolling; anecdoles artistiques, comme Poussin présenté à Louis A'fll d'Alaux, ou encore tableaux de bataille, comme V Expédition d'Egypte de Cognet et Ifenri LV à la bataille d'ivry de Steuben, qui, conçus et exécutés pour être vus verticalement, produisent, étant placés horizontalement au-dessus de nos têtes, l'elTet le plus extravagant qu'il soit possible d'imaginer?
Ajoutons que l'impression laissée par ces tableaux est d'autant plus fiicheuse que, comme couleurs et comme formes, ces peintres serrent de très près la réalité; aussi leurs personnages, leurs chevaux, leurs monuments, leurs paysages, qui visent à faire illusion, menacent-ils perpétuellement la tête du visiteur, sur laquelle ils ne manqueraient pas de s'écrouler, s'ils ne constituaient une fiction malséante.
« Aujourd'hui, écrivait Beulé, en 1859, presque tous les artistes, lorsqu'on leur demande un plafond, se contentent de peindre chez eux un tableau de la grandeur voulue. L'acquéreur sera libre de le placer où il lui plaira, droit ou renversé. 11 est vrai qu'il peut le décrocher plus tard et le remettre dans sa position naturelle. »
Ainsi parlait un homme d'esprit; mais que faire contre l'absence de raison? Et ce qui peut paraître absolument extraordinaire, c'est que les maîtres regardés encore aujourd'hui comme les plus grands, les plus illustres de ce temps, ne semblent pas avoir été choqués par cette méconnaissance incompréliensible de la logique. M. Ingres n'a-t-il pas peint Y Apothéose d'Homère pour servir de plafond; et n'est-il pas curieux qu'au cours de l'exécution de cet important ouvrage, — et l'on sait le temps qu'elle dura, — il ne lui soit point venu à l'esprit qu'un semblable sujet, traité comme il faisait, aboutissait forcément à un contresens indiscutable?
Qu'aurait-il répondu, en effet, si l'on eût pris l'excessive hberté de lui faire observer que son plafond ne plafonnait pas? Peut-être ce qu'à une remarque du même genre répondit un « maître » contemporain : « Sachez, monsieur, que je ne fais pas des plafonds. Je fais de la Grande Peinture! »
Il était bon de se rappeler où on en était arrivé, en fait d'aberrations décoratives, pour bien comprendre l'effort tenté par Galland, dans le but de réagir contre ces tendances néfastes, et, par suite, le service qu'il rendit à l'art contemporain. Mais s'il renoua la tradition avec les maîtres du xvn° et du xviif siècle, Galland n'abdiqua pas pour cela son originalité ; il ne renonça pas à cette personnalité qui caractérise le grand artiste. Il sut en outre rester moderne. Ses figures sont bien de lui. Elles ne sentent ni l'imitation ni le pastiche. Elles lui appartiennent, et à nous aussi ; car, de la pointe des pieds à la cime des cheveux, elles sont nos contempo-
L'œUVRE DE P.-V. GALLAND.
raines. Et cela s'explique : même lorsque Galland demandait son inspiration à ses maîtres favoris, il avait soin de faire subir de telles transformations h ses emprunts, que ceux-ci en devenaient forcément méconnaissables.
Ses procédés de travail, qu'il eut soin de consigner sur son journal, vont nous édifier, au surplus, sur sa manière d'opérer et nous faire comprendre à l'aide de quels artifices il savait mettre d'accord les traditions et le goût moderne. Ayant constamment à représenter des génies jouant sur les nuages ou gracieusement perchés sur de flexibles rinceaux, il n'avait garde de s'efforcer de donner à des