‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 31 sur 70 · SOUVENIR D ESPAGNE · texte numérisé non relu

SOUVENIR D ESPAGNE

Quoi qu'il en soit, ces délicieux motifs, exécutés sans prétention, au pinceau levé, si l'on peut dire ainsi, — et qui nous promenaient dans tous les pays où notre artiste avait séjourné quelque peu, depuis les bords brumeux de la Tamise jusqu'aux coteaux ensoleillés de l'Espagne, reliés entre eux par un immense aqueduc; depuis Fontainebleau, dont ils nous montraient les bouleaux frissonnants, jusqu'à Saint-Honoré-les-Bains, enveloppé de sa ceinture de sapins sombres; depuis la fontaine de Saint-Gervais, reflétant la lumière tremblante du clair de lune, jusqu'au Pont-Neuf, entrevu au milieu de la nuit, — avaient tous une signification précise.

Représentant tantôt une verte futaie, une prairie verdoyante, tantôt un abreuvoir, un pâturage, ou la blonde silhouette d'une lointaine montagne s'estompant à l'horizon, ces paysages charmants suffiraient à nous bien prouver l'afleclion émue que Galland ressentait pour ces adorables spectacles de la nature; alors même que ses premières équipées à Fontainebleau et l'enthousiasme ressenti dans sa contemplation de l'admirable forêt ne nous auraient pas édifiés d'avance sur ses sympathies champêtres.

Ces études de paysage lui étaient, en outre, nécessaires pour exécuter les fonds de ses décorations. Ayant h peindre une représentation de Narcisse mourant^ qui lui avait été demandée, il écrivait en marge de sa commande : « Aller jusque dans le Morvan, pour trouver une petite cascade. » On peut croire que, doué comme il l'était d'un sens merveilleux d'observation et d'une acuité de vision exceptionnelle, ses promenades à. travers les collines et les vallées, les prairies et les bois, n'étaient pas infructueuses. Non seulement son cœur toujours prêt à s'émouvoir ne restait pas

LOiaVlU': DK P.-V. GALLA.XD.

sourd aux éloquentes beautés des admirables campagnes qui se déroulaient sous ses yeux, mais son attention attendrie était captivée même par les infiniment petits de ce monde toujours intéressant dans son éternelle jeunesse.

La moindre brindille d'iicrbe, en effet, la plus modeste fleur comportait pour lui la, révélalion d'une forme décorative. Il me souvient qu'un jour, à Beauvais, la Commission de perfectionnement inspectant la Manufacture nationale de tapisserie, le professeur de dessin crut le moment bien choisi pour demander à son président ((u'on lui allouât un petit crédit, destine à l'achat de plantes exotiques qu'il voulait faire copier par ses élèves.

« Eh ! qu'avez-vous besoin de plantes étrangères? demanda Galland. N'avezvous pas dans cette cour, dans votre potager, de quoi épuiser la vie de tous vos élèves en éludes infinies? »

Et, prenant une branche d'acacia, il la tordait légèrement, lui faisant décrire une courbe charmante.

LISIKRE DE FORET EN HIVER. — FONTAINEBLEAU. Étudo do paysage.

« Est-il quelque chose de plus gracieux que cela, ajoutait-il, ou de plus pittoresque que ceci? »

Et il étalait avec la main la feuille étrangement dentelée d'un pied d'artichaut. On n'a point oublié l'émotion que provoqua l'apparition, au Musée des Arts

L'CEUVRE DK P.-V. GALLAND.

décoratifs, de ses éludes de plantes et de fleurs. 11 n'y eut qu'un cri, et ce fut un cri d'admiration. Depuis les maîtres allemands du xvi" siècle, la plante n'avait jamais

été si délicatement, si subtilement analysée et disséquée, si l'on peut dire ainsi, avec une science plus magistrale. Il était impossible de traiter l'anatomie artistique de la flore européenne avec plus de savoir, d'habileté, d'art et de goiit. Chacun de ces croquis est une merveille digne de Diirer ou d'Holbein.

Depuis lors, nous avons eu sous les yeux de nombreux dessins du nicme genre, trahiant dans ses cartons, et qui donnaient les applications décoratives de ces études si précieuses. On y voyait les volubilis s'arrondir en délicieux rinceaux ; un hanap naître sans eflbrt du calice d'une tulipe, et la corolle d'un œillet se transformer en bougeoir. Mais combien d'autres de ces créations délicieuses, inventions éphémères, n'ont fait que voir le jour pour disparaître et sont passées inaperçues ! Combien n'ont été connues que par leur résultat, sans qu'on en devinât l'origine! Un jour, venant de Montretout (c'était en mai 1864), Galland, traversant le bois de Boulogne, aperçoit à ses pieds une chenille tombée d'un arbre; il la ramasse, l'emporte; et, rentré chez lui, s'inspirant des nuances qui la colorent, il compose une bordure de tapisserie.

Une autre fois, — c'était neuf ans plus taid, — il trouve un papillon superbe, aux ailes magnifiques, d'un riche brun mordoré,, veiné d'or, avec des taches d'un grenat obscur, entourées de cercles gris cendré, d'une douceur singulière. 11 rapporte ce papillon k l'atelier, détache délicatement une de ses ailes, la colle sur une page blanche de son livre de notes; puis, après avoir échantillonné au dessous, à l'aquarelle, les tons qui la diaprent, il exécute sur un petit morceau de toile un délicieux motif de décoration : un vase très riche, monté sur un beau piédouche, accosté de deux pelits génies, entouré d'un léger encadrement formant panneau, et il intitule le tout : Modèle de camaïeu.

Ce motif, obtenu avec les seules nuances empruntées à l'aile du pauvre papillon,

liTUDE DE FLEinS.

I/OKI MiK DK P.-V. (lALLAiM).

est d'une douceur exquise. On ne peut rien imaginer de plus suggestif et de plus charmant. JMais déjà, à cette époque, Galland avait pris pied à la campagne et passait aux champs une partie de l'année. Avec Théodore Rousseau, il pensait que pour bien peindre les rochers, les buissons et les arbres, il faut les avoir constamment sous les yeux, et que, pour bien comprendre la nature, il faut entendre chanter les oiseaux. Fontainebleau, qui a toujours exercé une sorte de fascination sur les artistes parisiens; Fontainebleau, pour lequel il professait une admiration sans bornes, où il aimait, dès les premiers temps de son mariage, à faire de joyeuses échappées ; Fontainebleau, qui lui offrait, avec son admirable forêt, ses rochers impressionnants, ses arbres héroïques et le voisinage de plaines plantureuses sillonnées par une charmante rivière, Fontainebleau l'avait attiré et devait le retenir.

Mais il ne suivit pas la colonie joyeuse des peintres parisiens, qui, prenant Barbizon comme quartier général, étaient allés se loger à l'extrémité de la forêt. Pour lui, la méditation, l'observation constante, la studieuse rêverie, primaient les conversations aimables; et la solitude lui paraissait préférable aux plaisirs du voisinage,

lillDE DE FLEullS.

parce qu'elle est forcement plus féconde. En outre, il tenait à ne pas trop s'éloigner de l'ombre propice de ce château, sur lequel, en dépit des siècles, planent

le grand nom du Primatice cl le souvenir de celle phalange franco -florenlinc,

d'arlistes qui furent les premiers Décorateurs de leur temps. Comme Baudry, qui devait, quinze ans plus tard, venir passer là les derniers mois de sa vie, il se trouvait en famille au milieu de ces grands morts.

Pour pouvoir travailler à l'aise, il avait tout d'abord loué un atelier à un sieur Tillois. Bientôt il éprouva le désir, le besoin d'être absolument chez lui, parce qu'il méditait — nouveauté alors qualifiée d'audacieuse — de faire des études en plein air, pour ses vastes décorations. Il acquit donc un terrain boisé, qu'il transforma peu à peu, et à grands frais, en une retraite d'artiste, pleine de coins et de recoins propices à l'étude; avec des charmilles qui lui fournissaient des ateliers en plein vent, où il pouvait, loin des regards indiscrets, étudier le modèle vivant, détachant au milieu de l'atmosphère ambiante ses carnations sur le vert feuillage.

Dès les' premières visites qu'il fait aux ouvriers chargés d'édifier sa nouvelle résidence, il prévoit combien cette installation, si longtemps souhaitée, sera pour lui fertile en révélations précieuses.

« Eu revenant de mon terrain où on élève les murs, écrit-il, je vois des maçons qui construisent chez M. Tillois. Il est quatre heures, ces maçons sont montés

sur un échafaudage. Ils sont éclairés par un beau soleil et donnent des effets de

lumière admirables.

Sans nul doute, tout

mon avenir est dans

les belles études,

que bientôt je pourrai faire ici. »

L'année suivante, il était installé,

et dès lors il se mit

à la besogne, s'amu-

sanl à machiner son

jardin comme la

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