‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 37 sur 70 · LA TOILETTIÎ DE DIANE D K POITIERS · texte numérisé non relu

LA TOILETTIÎ DE DIANE D K POITIERS

Esquisse peinte.

contenter, il triplait ainsi inutilement sa besogne, augmentait ses frais dans desproportions singulières et, financièrement parlant, gaspillait son temps.

Car, pour ses tableaux de genre, si le départ était brillant et plein de promesses, la perfection qui devait le satisfaire n'arrivait jamais. Le Marchand de

poisson à Londres^ dont nous avons déjà dit un mot, en fournira une preuve topique. Caliaiid avait, élant sur les bords de la Tamise, brossé une esquisse de cette toile si remarquable, el il se proposait de l'achever une fois rentré à Paris. Un amateur, M. E. Muller, vit cette esquisse, lui commanda le tableau, et comme le sujet lui plaisait, qu'il l'avait bien dans l'œil, notre peintre se mit tout de suite à la besogne.

I/ouvrage d'abord avança rapidement. Le 28 février 1873, la toile était entièrement couverte; et l'edet de lumière ainsi que les colorations principales se trouvaient sufTisamment indiqués. Aussi, le peintre Edouard de Beaumont étant venu lui rendre visite, il crut pouvoir lui montrer cette œuvre nouvelle et lui demander avis. Beaumont fut très frappé de cet éclairage diffus, qui semblait filtrer à travers le brouillard.

« L'elTet que j'ai dans mon Marchand de poisson, écrit Galland à ce propos, a fait dire à Beaumont que j'ai bien deviné ce que devait être l'action du « petit clair ». 11 m'a dit qu'il comptait bien en faire son profit. Ainsi cette façon de voir l'effet d'un tableau sera, si je ne me dépêche d'achever mon œuvre et de la présenter au public, mise en pratique par d'autres que par moi... Dans tous les cas, il faut que je montre moins ce que je fais. »

Après cela, on pourrait croire que ce tableau commandé, et déjà poussé si loin, va être mené tambour battant, et qu'au Salon suivant Galland va prendre date pour cet éclairage nouveau, auquel il attache une si grande importance, et dont il craint qu'on ne lui dérobe le secret. Point du tout. Une note, portant la date du 19 juin 1877, nous apprendra que, quinze jours plus tôt, il a de nouveau abandonné son Marchand de poisson, « qu'en cinq ou six jours il avait beaucoup avancé »; et ce n'est pas, si mes souvenirs sont exacts, avant 1884 ou 1885 que ftl. Muller fut mis en possession de cette toile, qu'il avait patiemment attendue pendant une douzaine d'années.

Faut-il ajouter que, durant ce temps, Galland avait trouvé le moyen de dépenser pour son tableau au moins deux ou trois fois la somme qui devait lui être payée? Tout d'abord, pour se bien pénétrer des qualités de ce « petit clair » dont il avait trouvé la formule, et aussi pour rester exactement dans cette note nouvelle d'éclairage, il avait fait édifier, ,dans un recoin de l'énorme atelier qu'il occupait au 25 de la rue Fontaine, une reproduction de l'étalage londonnien dont il avait rapporté une élude. De celte façon, il avait sous les yeux, sinon la scène qu'il se proposait de reproduire, du moins le cadre, le décor dans lequel cette scène s'accomplissait. 11 lui sulTisait d'introduire là dedans quelques modèles habilement cosluuiés et de garnir l'étal de poissons variés, pour que, l'imaginaliou aidant, l'illusion fût permise.

Pour les modèles, toutefois, la difficulté ne laissait pas que d'être assez grande. Il fallait, en effet, qu'ils eussent le caractère ou au moins l'aspect anglais; or on sait que la plupart des modèles parisiens ont vu le jour au delà des Alpes, et les Italiens ne se rapprochent guère, comme tournure et comme carnation, des habitants de Londres. Pour les poissons, il semblait que la chose fût plus facile. 11 n'était pas plus aisé, cependant, de se procurer la nature morte que la nature vivante. Les

espèces plus particulièrement appréciées et consommées à Londres ne se rencontrent pas dans les menues tailles sur le marché de Paris et n'ont pas la môme provenance.

LE MAnCHANI) DE POISSON A LONDRES. (Appartient à M. Muller.)

Galland parlait néanmoins au petit jour pour le carreau des Halles, 11 assistait au déballage et à la criée. Puis, vers onze heures, il remontait à son atelier, suivi d'une voilure à, bras ou de quelques porteurs chargés de saumons, de raies, de lan-

goustes. On installait bien vite et dans un beau désordre cette marée dans la fameuse boutique, et l'on se mettait au travail avec acharnement. La journée se passait ainsi, à moins qu'on ne fut dérangé par quelque importun ou par une commande nouvelle. De toutes façons, le lendemain quand on voulait reprendre les pinceaux, une odeur insupportable avait envahi la maison, et l'on était forcé de porter à l'égout la marée de la veille. Tout était à recommencer. 11 fallait repartir pour les Halles chercher de nouveaux monstres marins.

J'ai dit que les modèles d'aspect vraiment anglais n'étaient pas faciles à trouver. A ce propos, Galland, à nos déjeuners du mardi, aimait à rappeler une plaisante anecdote. Il avait rapporté de Londres un souvenir très vivace de cheveux blonds tirant sur le roux, d'une nuance toute particulière, et il rêvait de gratifier d'une chevelure semblable le personnage féminin de son fameux tableau. Depuis son retour, il avait cherché dans t^ut Paris cette nuance si rare, sans jamais pouvoir la rencontrer. Enfin, un jour, remontant chez lui en omnibus, le voilà, ô prodige! ô joie inespérée! en face d'une jeune femme, étrangère certainement, Anglaise sans doute, dont la chevelure étonnamment fournie était précisément de la nuance que jusque-là il avait vainement poursuivie.

« Je ne saurais vous dire, racontait-il, par quelles angoisses je passai, pendant la demi-heure que dura le voyage, ne perdant pas une minute de vue ces cheveux si longtemps désirés ; sentant que mon regard obstiné gênait cette jeune femme ; n\'apercevant qu'on remarquait la persistance avec laquelle je l'observais, et ne pouvant cependant détacher mes yeux de son visage. Je me demandais, en outre, avec une inquiétude croissante, comment je pourrais l'aborder, quel langage je lui devais tenir, et de quelle façon je m'y prendrais pour solhciter d'elle une heure de pose. Et puis que penserait-elle de moi? Ne prendrait-elle pas l'étrangeté de ma demande pour une proposition détournée, dont un homme de mon âge aurait eu à rougir? Toutes ces pensées ballottaient dans ma tète, se mêlant sans se confondre. Enfin, elle descendit à la hauteur de la rue de Bruxelles; je me précipitai sur ses pas. Je lui expliquai, dans les termes les plus précis et les plus respectueux, le service qu'elle pouvait me rendre, lui disant que j'étais artiste, peintre, etc. Quand tout à coup, me riant au nez, elle me dit avec le plus pur accent parisien : « Mon cher monsieur, (i ce que vous me demandez est impossible, ils ne sont pas à moi. » Et, stupéfait, je demeurai les bras ballants, pendant qu'elle s'éloignait en riant de ma déconvenue. »

On comprend qu'en proie à de pareilles vicissitudes, uu tableau, bien que commencé avec une réelle ardeur, avançait lentement. Combien d'autres ouvrages moins importants comme dimensions ou comme sujet, mais exquis dans leurs colorations vibrantes, ont eu un sort encore plus étrange ! La Sortie du bain; la Toilette de bébé; Y Entrée de V école à Londres, avec son singulier effet de neige; la Servante anglaise; la Femme au miroir ; Y Intérieur hollandais, si plein de recueillement et de mystère; la Chaste Suzanne; la Femme dans un intérieur pompéien ; les Recommandations à la nourrice; Diane et Actéon; le Repos; la Conversation interrompue.

L'OEUVKE DE P.-V. GALLAND.

Page 1