LA NAISSANCE DK VENUS
Projet de tapisserie (non exécuté).
corrigeait les études de l'élève, lui montrant comment il fallait faire, mettant sous ses yeux la main à la pâte, jusqu'au jour où il l'admettait à collaborer avec lui.
L'autre, à force de pratiquer et de voir, se familiarisait avec l'exercice du métier. Quand il quittait son maître, l'habileté qu'il avait acquise lui permettait d'aborder sans hésitation les plus difficiles problèmes, et, le talent aidant, il était maître à son tour.
Certes, ce serait se montrer d'une exigence excessive, que de prétendre soumettre notre jeunesse française à une pareille assiduité. Et pourtant c'est encore ainsi que les choses se passent dans nombre d'ateliers de sculpteurs, où la différence d'éducation se révèle assez par la supériorité des œuvres. Chez les peintres, par contre, il n'en va plus de même. S'ils sont de condition aisée, s'ils appartiennent à ce qu'on est convenu d'appeler « une bonne famille » , il leur faut d'abord faire leurs « humanités », et ils abordent trop tard les éludes spéciales, pour pouvoir, être, sans des efforts surhumains, en complète possession des secrets de leur art. Trop souvent, hélas ! des parents qui se croient prudents et sont mal conseillés, pour assurer à leur fils la possibilité d'embrasser, le cas échéant, une autre carrière, comportant avec des appointements fixes une retraite dans l'avenir, le condamnent d'avance, dans celle qu'il a choisie, à une médiocrité qui durera toute sa vie.
Le débutant est-il pauvre, au contraire? L'atelier du Maître ne lui offre plus, avec ses fructueuses leçons, ce pain quotidien, ce logement et ces petits profits qui permettaient d'attendre des jours meilleurs. Le voilà, donc pressé de produire pour vendre. Ainsi, de toutes façons, une des deux étapes par lesquelles il fallait passer autrefois se trouve supprimée. On fait encore un apprentissage incomplet. On n'est plus compagnon, et c'est grand dommage.
On n'accomplit plus, dans ce métier si ingrat et si difficile, cette période d'initiation qu'au barreau et dans les offices ministériels on continue d'exiger, et qu'on appelle le stage. Et c'est ainsi que la plupart de nos peintres ne possèdent plus, pour faciliter l'exercice de leur art, cette éducation préparatoire que Watelet, avec infiniment de raison, déclarait indispensable. C'est ainsi que, artistes par le talent et par le cœur, ils restent paralysés sur un point, et par cela seul au-dessous de leurs aspirations. Comme le remarque fort bien M. Chesneau : « A moins d'être des hommes de génie, car le génie triomphe de tout, passe à, travers tout, ils expriment incomplètement leur conception, leur pensée, leur idéal. Ils le sentent, ils savent pourquoi, et ils en souffrent cruellement. »
Mais si l'éducation actuelle est insuffisante pour mettre le peintre de paysage, de genre ou d'histoire tellement au-dessus des difficultés de son art, qu'il ne se trouve jamais arrêté dans l'expression de sa pensée, de son idéal, que dire du malheureux qui prétend être Peintre Décorateur? Car, il ne faut pas craindre de le dire, des divers genres de peinture, celui qui a en vue la Décoration exige la somme la plus considérable de connaissances techniques, les aptitudes les plus variées, le plus de souplesse dans le talent, le plus de goût et d'érudition générale.
L'ŒUVnK DE P.-V. GALLAND.
Tous les procédés de peinture, en effet, doivent être familiers au Peintre Décorateur : riiuiie aussi bien que l'aquarelle, la cire et la détrempe aussi bien que la fresque. Parfois même il lui faut mélanger ces différentes manières de peindre, et s'il est rompu aux difficultés du métier, il obtient de la sorte des effets d'une fraîcheur incomparable et d'un éclat inattendu. Il doit aussi, avec une égale liberté.
h APOTHEOSE DE CKRES.
Plafond appartenant à M. Gcrôme.
aborder tous les genres, nature vivante et nature morte, figures, paysages, fleurs, fruits, animaux, gibiers, marbres richement veinés, cristaux étincelants, orfèvreries éclatantes et, quand le besoin l'exige, il lui faut, avec la même légèreté de pinceau, combiner les arabesques les plus ingénieusement variées, les guirlandes, les rinceaux, les attributs, en un mot, l'ornementation la plus complexe. Si ces multiples ressources venaient à lui manquer, il se trouverait exposé à être arrêté net au cours de son exécution, car les spécialistes, qui peuvent l'aider dans la traduction des détails, ne lui sont d'aucun secours dans la conception de l'ensemble. Ajoutez que chacun de ces genres doit lui être assez familier pour qu'il puisse
le traiter presque de pratique et sans avoir tout d'abord la nature sous les yeux. Forcé de connaître k fond les règles de la perspective, il est continuellement appelé à représenter des êtres humains et vivants, dans des conditions spéciales qu'il peut imaginer, mais ne verra jamais. Déesses aux chairs ambrées reposant sur les nuages, vols de génies, géants précipités des cieux, amours joufflus contemplés d'en bas et vus en profondeur, meublant une frise ou jouant sur le chambranle d'une porte; tels sont les motifs ordinaires qu'il lui faut traiter.
Alors que le peintre de (leurs et de nature morte, alors que l'architecte et le sculpteur travaillent en géométral et avec des plans parfaitement arrêtés, lui, il est obligé de voir et de travailler dans l'espace, et de donner dans ses plafonds, par exemple, la sensation de l'infini.
Notez encore que chaque motif qu'il traite ainsi se trouve exactement limité, non par sa fantaisie, par les besoins de sa composition ou l'importance du sujet choisi, mais par des nécessités de construction, par des exigences supérieures, par des dispositions indépendantes de son art, et qui commandent impitoyablement. Aussi doit-il savoir accommoder exactement sa décoration aux dimensions et à la nature des surfaces qui lui sont assignées, à l'entourage direct de ses surfaces, à la destination de la pièce dans laquelle il opère, au caractère de l'édifice qui contient celle pièce. Il lui faut, en outre, tenir compte de la direclion du jour, de l'intensilé de l'éclairage, de la qualité et de la coloration des meubles et des tapis, de la richesse des tissus, et surtout de ce qu'on est convenu d'appeler le style général de l'architecture.
Pour cela, il doit s'être familiarisé, de longue date, avec les travaux de ceux qu'on pourrait appeler ses « grands ancêtres », et savoir comment les plus habiles se sont tirés de toutes ces difTicultés. Il lui faut tenir en réserve dans son cerveau un bagage en quelque sorte inépuisable de formes et de couleurs, d'heureux arrangements et de combinaisons ingénieuses, de façon que son crayon ou son pinceau ne se trouvent jamais au dépourvu. Encore ne lui est-il pas permis de puiser dans ce bagage à pleines mains. Il doit môme se méfier de ses souvenirs. Il peut y chercher l'inspiration, mais il lui faut se garder de tout ce qui sentirait par trop la copie; et, suivant l'ingénieuse expression de Montaigne, il doit se conformer à l'exemple des abeilles, qui « pillotent » le suc des fleurs et en font après un miel « qui n'est ni thym, ni marjolaine, mais tout leur ». L'instinct créateur ne doit jamais céder le pas à la mémoire.
Faut-il ajouter que ces moyens si variés, ces procédés si raffinés, ces facultés si précieuses doivent être utilisés avec une souplesse sans égale ; car chaque problème que le Décorateur est appelé à résoudre diffère forcément, par un certain nombre de points, des problèmes précédemment résolus. Il est indispensable, en effet, qu'il reste toujours d'accord avec la forme que commande son ornementation. Les variations infinies rentrent dans sa spécialité, et ce n'est presque jamais lui qui en fournit le thème. Cependant, il doit si bien se pénétrer de ce qu'on exige de son
L'œUVRE DE P.-V. GALLAND.
talent que, dans aucun cas, sa production ne sente la recherche et ne décèle l'elTorl. Et maintenant, je le demande, au temps où nous vivons, c'est-îi-dire à une époque où l'on aime particulièrement son bien-être et ses aises, où les grandes ambi-
tions ne sont pas dédaigneuses d'un confortable doré, n'est-il pas infiniment plus commode, pour l'artiste heureusement doué, d'exécuter doucement, dans un vaste atelier, bien meublé, très cossu, d'agréables et faciles ouvrages, de peindre et de repeindre « le morceau » . et d'envoyer aux innombrables expositions qui se
succèdent presque sans interruption le même tableau cent fois recommencé, avec d'ingénieuses variantes, facile à distinguer pour les moins aguerris, et qui fait pâmer d'aise le public, enchanté d'avoir, à dix pas, reconnu « la facture du maître »?
C'est plus commode assurément, plus lucratif aussi, sans compter qu'on arrive plus sûrement de cette façon à la notoriété, et par elle aux distinctions, aux honneurs.
La difficulté même que nos artistes contemporains rencontrent, faute d'un apprentissage suffisant, à posséder à fond la technique du métier, les porte, en effet, à surtout admirer chez leurs confrères les prodigieux tours de main, les accès de virtuosité, les actes de maîtrise. La distinction dans l'arrangement, le goiît dans la composition, la grâce, le style passent bien loin après les habiletés de facture. Aussi l'artiste, à son entrée dans la carrière, est-il détourné des études compliquées par la préférence instinctive que ses maîtres eux-mêmes montrent trop souvent à l'égard de cet idéal un peu terre à terre. Il est forcément découragé par le peu d'enthousiasme qu'ils témoignent pour les applications décoratives de leur art, et par le dédain qu'ils sont amenés fatalement à professer pour des connaissances difficiles à acquérir, d'une complexité décevante, et dont l'absence presque absolue ne les a pas empêchés de prendre place au premier rang des artistes de leur temps.
Peut-être même est-ce dans celte regrettable opposition qu'il faut chercher le principal obstacle au recrutement de nos artistes décorateurs. En parcourant les pages qui suivent, le lecteur pourra voir que, parmi les difficultés, sans cesse renaissantes, contre lesquelles Galland eut à lutter, lorsqu'il tenta de restaurer chez nous la Peinture décorative, l'obstacle contre lequel il se heurta le plus obstinément ne fut pasl'indiiïérence, il en eût triomphé, mais l'hostilité non dissimulée de ses collègues peintres et sculpteurs.
En vain l'État, l'Administration, pour nous servir du terme consacré, celte Administration qu'on proclame si rebelle au progrès, et que Galland lui-même, dans un jour de découragement, accusait d'être « dissolvante » ; en vain l'Administration créa-t-elle spécialement pour ce grand artiste, à l'École des Beaux-Arts et aux Gobelins, des fonctions officielles. Cette faveur sans précédent, qui impliquait la reconnaissance de services rendus, de mérites constatés, ne put désarmer le mauvais vouloir de ses contradicteurs; et Galland, au déclin de sa verte vieillesse, avait encore à défendre sa valeur méconnue et son autorité contestée par des artistes dédaigneux de sa juste supériorité.
11 y usa ses dernières forces ; et peut-être le récit de cette lutte singulière suffirait-il à donner à ce livre un certain intérêt, si la vie si bien remplie d'un artiste éminent, qui n'hésita pas à sacrifier fortune et notoriété au culte de son art, n'était forcément instructive et digne d'être offerte en exemple.
11 nous a paru, en effet, qu'en un temps où le désintéressement ne saurait être considéré comme une vertu dominante, il était bon, utile, profitable de montrer qu'il
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existe encore dans le domaine de l'Art des caractères bien trempés, qui, ne se laissant arrêter par aucune considération d'intérêt personnel, acceptent, d'un cœur léger,