‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 46 sur 70 · DÉSERTION MALHEUREUSE · texte numérisé non relu

DÉSERTION MALHEUREUSE

ES causes de ce mémorable échec, déplorable à tous égards, et dont la constatation émut vivement la presse spéciale, sont tellement nombreuses, qu'il est surprenant que Galland, avec son intelligence si ouverte et si vive, ne les ait pas démêlées tout d'abord. Au début de celte étude, nous en avons énuméré quelques-unes, celles qui tiennent à un état d'esprit général et à des mœurs particulières. 11 nous faut indiquer les autres. On verra que l'apôtre le plus convaincu ne pouvait espérer de surmonter une pareille réunion d'obstacles.

Certes, le programme que nous avons reproduit plus haut, et dont Galland donna lecture à ses élèves en guise d'introduction à ses cours, n'avait rien de subversif. Le but qu'il poursuivait était clairement défini, et ses élèves assurément ne pouvaient manquer de tirer des avantages précieux de l'enseignement qui

leur était promis. Malheureusement, ce qui nous séduit dans cet exposé si limpide, c'est sa netteté, sa simplicité même; or seuls les esprits faits, « les esprits perfectionnés », pour me servir d'un mot cher à, M. Taine, peuvent s'intéresser h des idées simples et en saisir tout de suite la valeur et la portée. On n'arrive généralement à toucher les jeunes intelligences qu'en prenant un long et laborieux détour, ou en leur enseignant mécaniquement ce qu'on veut leur apprendre. En pédagogie, dans bien des cas, l'empirisme a raison des doctrines philosophiques les plus hautes.

Un professeur, en effet, qui voudrait expliquer à de jeunes enfants la théorie de la Lecture perdrait absolument son temps. Montrer à des bambins que cet art, en apparence si facile — puisqu'un gamin de six ans peut arriver à lire couramment — est une des opérations les plus compliquées auxquelles puisse se livrer l'esprit humain; leur faire comprendre comment vingt-six petits caractères noirs diversement rangés sur du blanc, en frappant leur rétine, se traduisent c'i leur oreille par une suite de sons qui, à leur tour, évoquent dans leur cerveau des images suffisamment claires pour former des tableaux parfaitement visibles; tout cela, quoique relativement simple, dépasserait assurément la dose d'attention et d'intelligence qu'un garçon ou une fillette peuvent apporter à leurs leçons. Mieux vaut procéder par affirmation, enseigner que B et A font BA, et leur inculquer ainsi, machinalement, la consonance des lettres.

De même, le professeur de dessin qui dirait à ses élèves : « Lorsque vous copiez un modèle, au moment précis où vos yeux le quittent pour se porter sur le papier qui doit recevoir votre dessin, vous cessez de voir ce modèle. Chacun des traits que vous tracez est exécuté d'après une image interne, souvenir de l'objet que vous copiez, et vous rectifiez cette image chaque fois qu'elle vous paraît insuffisante en reportant ensuite vos regards sur le modèle. Donc, pour apprendre h dessiner, votre premier soin doit être d'apprendre à bien voir, et ensuite h vous bien souvenir de ce que vous avez vu. » Ce professeur, en s'exprimant ainsi, ne dirait assurément que des choses excellentes, d'une justesse parfaite, d'une évidence absolue. La vérité énoncée par lui serait incontestablement d'une simplicité et d'une exactitude irréfutables; et cependant, s'il voulait passer à son application, il aboutirait au plus lamentable échec. On l'a bien vu par Lecoq de Boisbaudran, dont la méthode reposait précisément sur l'éducation de l'œil et de la mémoire.

Cela peut paraître fâcheux à constater, mais il est bien peu d'arts dont l'enseignement ne comporte pas à sa base, et comme point de départ, une instruction purement mécanique. La pratique en toutes choses précède toujours la théorie. En outre, une erreur assez généralement répandue consiste h croire que les écoles — et il s'agit ici des plus élevées comme niveau d'instruction, et même les plus illustres — forment des savants, des hommes complets, pouvant, à leur sortie des bancs, aborder avec supériorité les professions pour lesquelles il semble qu'on les ait spécialement préparés.

LŒUVRE DE P.-V. GALLAND.

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