GRAND PANNEAU
C'est, du reste, ce que la Commission, chargée par le Directeur des Bâtiments civils de suivre la confection des modèles, se fit un devoir et un plaisir de constater. « M. Galland, lit-on dans un de ses rapports adressés au Ministre, a combiné avec un rare bonheur toutes les parties de sa décoration pour former un ensemble concret on ne peut plus satisfaisant. Rien n'y a été abandonné au hasard, et tout y est étudié non seulement pour le dessin, mais encore pour le relief, M. Galland ayant fait le modèle des maquettes des motifs d'architecture, et des figures qu'il a introduites dans ses compositions. »
Le secret de cette surprenante harmonie nous est en partie dévoilé par une note, que je relève sur un des carnets du JMaître :
« Les dispositions purement accidentelles, y lit-on, ne peuvent convenir aux compositions qui comportent un pendant; elles ne peuvent trouver place que dans des motifs isolés. Ne jamais perdre de vue cette remarque, et, autant que possible, faire les surfaces parallèles au plan du tableau. »
Pour peu que l'on contemple ces divers motifs, si différents de taille et de proportions, on ne peut manquer de constater, en effet, que cette double loi a été très strictement observée. Non seulement toutes les surfaces sont parallèles au plan du tableau, mais l'accident ne joue aucun rôle dans la disposition de chacun d'eux, qui a été soigneusement envisagée dans ses rapports avec tous les autres.
Ajoutons que ce n'est pas seulement dans la construction de ses lignes que • Galland s'est montré Décorateur de premier ordre. Il est, sinon impossible, du moins bien difficile, de trouver une suite de tapisseries qui, comme délicatesse et souplesse de coloris, aient un charme plus grand. Pour fournir le champ de ses compositions aimables et les bien mettre en valeur, notre peintre, s'inspirant d'Audran et de ses bandes merveilleuses, a choisi le jaune d'or. Sur ce fond d'une richesse sans égale, — et qui offre, en outre, cet avantage de manquer de profondeur et de ne pas faire trou dans le mur, comme font le rouge et surtout le bleu, — il a détaché avec une habileté prodigieuse et une incomparable maîtrise ses architectures légères, ses chutes et ses guirlandes de fleurs, et surtout ses carnations.
On ne peut guère imaginer quelque chose de plus frais, de plus aimable à l'œil, que ces frêles petits corps de garçonnets, dessinés avec un goût exquis, modelés avec un rare bonheur et s'enlevant sur ces tons jaunes d'une richesse, d'une puissance tout <à fait exceptionnelles.
Ainsi que le remarquait fort judicieusement la Commission : « Ce magnifique ensemble présente une rare unité d'aspect, sans que, malgré la répétition et la concordance des motifs, l'uniformité en paraisse choquante. »
Peut-être faut-il, pour découvrir la raison de cette satisfaction de l'esprit et de l'œil, recourir au journal de Galland. On en pourrait trouver l'explication dans l'observation suivante, qu'il traçait au temps où il exécutait ces beaux modèles :
« Le grand principe de la Décoration, quand on a plusieurs panneaux à exécuter, réside dans la même valeur donnée aux fonds et une valeur égale attribuée
aux figures. La principale difiîcuUé qu'il faille vaincre, si l'on se conforme à ce principe, c'est d'éviter la monotonie. On y parvient en donnant au fond une valeur moyenne et en réservant les valeurs les plus opposées pour les figures. »
Le seul reproche, — encore en était-ce bien un? — la seule restriction dans ses éloges, que la Commission ait cru devoir faire, c'est que Galland, chargé de décorer un salon du xviii'' siècle, paraissait s'être inspiré de la Renaissance. Au premier aspect, en effet, on trouve comme un parfum d'art renaissant dans ces compositions charmantes. Mais un examen attentif démontre bien vite que l'observation n'est pas des mieux fondées.
Dans les grands motifs des trépieds d'or, des vases et du Pégase, les piédestaux et les consoles rappellent bien plus le xwf et le xviii" siècle que le x\f. Les vases, eux aussi, sont de la môme époque ; quant aux fleurs, leurs gerbes colorées sont composées de variétés inconnues à nos ancêtres, et qui sont l'honneur de nos horticulteurs contemporains.
Reste l'architecture, élégante et svelte, un peu fragile même, des petits portiques.
Elle fait penser, il est vrai, à l'art italien de la belle époque,
sans toutefois que ses grêles profils aient rien de transalpin. Ces supports en pied de table sont, en effet, particuliers au xix' siècle. Diéterle et Lechevallier-Chevignard en ont fait un constant usage, et Galland leur a donné asile dans nombre de ses
ETUDE A LA SANGUINE POUR LE l'ANNEAU DE « PEGASE ».
Salon des Poèmes.
compositions. Enfin, les petits génies, dont la grâce exquise et la contenance à la fois séduisante et chaste impriment à ces compositions un attrait si particulier, appartiennent entièrement au IMaîIre. Ils n'ont rien à démêler avec les enfants bouffis, rondouillards et potelés dont, au xvf siècle aussi bien qu'au xvif siècle, on a décoré les bordures des tapisseries. Ils n'ont rien de commun avec les anges de Murillo et les amours de l'Albane. S'il fallait, à toute force, leur chercher une généalogie et leur trouver avec quelques ancêtres illustres des liens de parenté, c'est à Prud'hon qu'on devrait s'adresser. Comme les divins enfants de ce peintre si parfaitement français, ils appartiennent à cet âge indécis où le sexe apparaît à peine :
Dum dubital nalura marem facerel ne puellam, Faclus eSj o pulcher, pêne puella puer.
Sous ce rapport, ils se rapprochent encore des enfants dessinés ou peints par Paul Baudry; mais si, avec leur air éveillé et mutin, ces derniers ont un attrait indiscutable, il s'en faut qu'ils possèdent cette grâce timide et légèrement sauvage, ces attitudes réservées, ces allures un peu gauches, ces gestes hésitants si caractéristiques du jeune âge, que Galland observait — nous l'avons vu — jusque sur les marches de Saint-Louis-d'Anlin, et qui, retenus, fixés en son cerveau et traduits ensuite avec un art infini, donnent à ses créations une saveur absolument personnelle et un charme qui échappe h toute analyse. Jamais, dans aucune autre de ses compositions, il n'a mieux rendu celte fraîcheur exquise delà jeunesse, ces formes naissantes, idéalisées assurément, et comme il convient au surplus dans un art de pure convention, mais qui restent foncièrement humaines et conservent, grâce à cela, quelque chose de fendre et d'essentiellement aimable.
C'est aussi par deux petits génies de cette môme famille, que se recommande une autre tapisserie exécutée d'après les cartons de Galland. Je veux parler du Portrait (le Henri lY, qui dans la Galerie d'Apollon tient une place d'honneur parmi les images de nos artistes illustres.
Fait curieux ! comme il arriva pour ses portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, Galland, dans l'exécution de celte œuvre iconographique, semble avoir été trahi par son talent et s'être assez mal acquitté de ce qui, dans un ouvrage de ce genre tout spécial, pouvait être regardé comme étant le principal. Son Henri IV manque de ressemblance, et, qui plus est, de caractère. Notez que je ne parle pas de la ressemblance exacte du Béarnais, dont les traits véritables et l'étonnante laideur ne nous sont guère connus que par le portrait si surprenant et forcément exact du château de Pau. Je parle de cette ressemblance traditionnelle, dont on peut chercher le point de départ dans les portraits de François Pourbus, que la peinture officielle et la gravure en médailles ont rendu populaire, image assurément poétisée, mais possédant celte rare qualité de répondre à l'idée qu'on se fait du
Seul roi de qui le peuple a gardé la mémoire.
PV. Gallilià p:r!x' Phot. Lecadre Hèlioô, Ducourlioux et HuiUard
^l<jiineau,,eœécule par le.) ,/obc/tii.> pour le iiiilon Je z^toemc) ■%,
L'ŒUVRE T)E P.-V. OALLANF).