‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 65 sur 70 · LE CONCERT · texte numérisé non relu

LE CONCERT

Décoration du palais Narischkine.

commodité singulière pour mener à bien ces grandes entreprises. Il était, en elTet, disposé, combiné et machiné avec un art tout spécial.

Grâce à deux portes, précédées de marches formant perron, accostées de pilastres et surmontées d'un petit fronton, ce vaste local, situé au fond d'une cour, présentait extérieurement un certain aspect architectural. A l'intérieur, il consistait simplement en un immense hangar surmonté d'un toit à double pente, crevé de larges baies chargées de livrer entrée au jour qui, modifié et mitigé par le jeu de larges stores et de vélums, tombait d'en haut juste dans la proportion jugée nécessaire.

La première pièce dans laquelle on entrait par la porte du Maître — car la seconde porte était réservée à ses élèves et à ses collaborateurs — formait un cabinet élégant, spacieux, décoré d'une cheminée monumentale et meublé de fauteuils, de divans, de tables et d'une large bibliothèque bien fournie .en bons auteurs. L'aspect en était sévère, un peu sombre même; il paraissait tel surtout, quand on ouvrait la porte de l'atelier ruisselant de clarté, éblouissant de lumière.

Autant le cabinet était régulier de forme, discret de coloration, correct dans

son arrangement, et j'ajouterais bourgeois comme mobilier, si je ne craignais que ce mot ne fût pris en mauvaise part; autant l'atelier dans lequel il donnait accès était surprenant comme distribution. Ici, le besoin avait commandé en maître et avait été religieusement obéi. Des cloisons soutenues par des portants, reliées par des fermes et consolidées par un certain nombre d'armoires remplissant le rôle de praticables, formaient une succession de pièces plus ou moins dépendantes les unes des autres, mais ayant chacune leur destination spéciale, et dans lesquelles le Maître ou ses collaborateurs pouvaient exécuter plus spécialement certains ouvrages.

L'irrégularité voulue de ces plantalions faisait ressembler cet énorme emplacement bien plus aux coulisses d'un théâtre qu'à l'atelier d'un peintre. Il sulTisait d'un coup d'œil pour s'apercevoir que, même arrivé h la maturité de la vie, Galland n'avait pas absolument dépouillé les préférences de son ardente jeunesse, et qu'on pouvait encore retrouver en lui le jeune collaborateur du vieux Cicéri.

Comme chez son ancien maître, la plupart des décorations, môme celles qui obligeaient à couvrir des surfaces considérables, étaient exécutées verticalement; mais Galland avait supprimé les ponts. Ces fameux ponts, si redoutés des visiteurs indiscrets qui s'insinuaient dans l'atelier du faubourg Poissonnière, avaient été remplacés par une machination plus ingénieuse. Grâce à un système assez compliqué de poulies et de contrepoids, les toiles en cours d'exécution, montées sur des châssis spéciaux, pouvaient par les ouvertures pratiquées dans le plancher descendre, s'engloutir, si l'on peut dire ainsi, dans les dessous et en remonter à, volonté. De cette façon, il était facile à l'artiste ou aux artistes qui peignaient un panneau d'avoir toujours devant eux, à hauteur convenable et sans quitter le sol, la partie de ce panneau sur laquelle ils travaillaient. Il leursufiTisait ensuite de pousser un ressort, pour que, le panneau tout entier venant reprendre sa position normale, on pût juger de l'avancement du travail et de la façon dont il était conduit.

Ajoutez, à cette distribution et à cette machination si particulières, d'énormes lampes à gaz suspendues aux fermes de la charpente, et qui, munies de gigantesques réflecteurs, pouvaient, en se tournant dai>s tous les sens, concentrer sur n'importe quel objet des torrents de lumière. Ajoutez encore des comptoirs, des casiers, des estrades, tout un système de chevalets pour suspendre et disposer les modèles, et vous aurez une idée de cet atelier unique en son genre. Dans un ordre d'idées différent, cette installation n'était guère moins curieuse que les fameux jardins de Fontainebleau, dont nous avons parlé dans un précédent chapitre.

On se doute bien que le propriétaire de l'immeuble n'avait voulu contribuer en rien h ces agencements ingénieux. Galland avait dû tout établir à ses frais, et cette installation lui avait coûté d'autant plus cher qu'en sa qualité d'architecte, il se laissait facilement entraîner par le besoin de réaliser des améliorations dans son plan primitif et ne se préoccupait pas assez des dépassements de dépenses, occasionnés par ces remaniements successifs.

Quand les mémoires affluèrent, le réveil fut désagréable. Pour faire face aux

échéances, Galland sentit le besoin de redoubler d'activité. C'est vers cette époque que, désireux de ne jamais perdre de vue les exigences de sa situation temporairement

PALAIS NARlSCHklNE. — « l'aHRIVÉE. » — PANNEAU DE GAUCHE. (PhotOgr. LOCadre.)

obérée, il prit l'habitude de tracer dans un coin de ses ouvrages un hiéroglyphe triangulaire, figurant assez sommairement un balancier de pendule en mouvement.

Ce symbole était chargé de tenir en respect l'envahissante rêverie et de rap- ■ peler constamment l'infatigable artiste au sentiment du travail utile. L'incessante contemplation du signe mystérieux devait — il l'espérait du moins — ramener « la folle du logis » au sentiment de la réalité. Sur une page de son Journal, il traçait une sorte d'amplification et de commentaire de cet hiéroglyphe :

« J'ai le temps. — Le temps est de l'argent. — Sans argent on ne peut rien faire, et le bien en toute chose n'est possible qu'avec l'argent. — Donc le temps est une mine où à toute heure il faut puiser, sans perdre une minute! » Et, à la suite de cette manière de syllogisme il écrivait encore : « Le temps qu'on perd ne profite à personne. Celui qu'on emploie bien profite à tous! »

Somme toute, c'était la paraphrase de l'axiome : Time saved is money gained.

Le temps qu'on ne perd pas, c'est de l'argent qu'on gagne.

Certes, en présence de l'immense labeur accompli par lui, il y aurait injustice, il y aurait mauvaise grâce à reprocher à Galland d'avoir gaspillé quelques heures. D'autant plus qu'à contempler certaines de ses œuvres, — la majestueuse décoration de. l'escalier du palais Narischkine notamment, — on peut se convaincre que, utilisés par ses merveilleuses facultés, les instants en apparence consacrés au repos profitaient amplement h ses travaux en cours.

Cette décoration, qui tient une place considérable dans l'œuvre de Galland, mérite, nous l'avons dit, qu'on l'étudié à loisir. — Ayant à couvrir les deux parois d'un escalier monumental, notre peintre choisit tout d'abord des sujets appropriés aux localités qu'il lui fallait embellir. 11 supposa qu'à droite ou à gauche du palier du premier étage s'étendaient deux immenses terrasses garnies d'arbres, de jardins, de pavillons, d'arcades, etc. Sur la première de ces deux terrasses, admirablement disposées pour recevoir des amis et leur offrir une fête brillante, il figura ÏArrivée des invités et sur la seconde, un Concert. Mais ce parti une fois arrêté, il ne commit pas cette faute capitale, dont tant de peintres se sont rendus coupables en notre temps, de s'emparer de tout l'espace qui lui était assigné, pour s'y abandonner à la fougue de son imagination. H commença par diviser sagement chacune de ses parois en trois parties distinctes. Il sépara ces parties par deux élégants pilastres, reliés entre eux par une riche balustrade, et leur donna une solidité suffisante pour que, unis aux pilastres des angles, ils pussent sans effort supporter l'architrave et l'entablement, chargés à leur tour de soutenir le plafond.

Grâce à cette précaution, l'œil du spectateur étant rassuré, et toute crainte de voir s'écrouler une toiture suspendue dans le vide étant bannie, il était permis au Décorateur de développer à l'aise, dans deux scènes magnifiques, ses rares connaissances de la perspective et de donner à ses compositions toute la profondeur qu'il jugerait utile. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire, en meublant ses panneaux extrêmes de constructions et de masses de feuillage, s'équilibrant heureusement, et en réservant le milieu de chacun de ses vastes tableaux

pour une sorte d'éclaircie, occupée seulement par les principaux personnages. Ces personnages, il les costuma à la mode vénitienne du xvi" siècle. Le

PALAIS NAKISCUKINE. — « L'AnBIVÉE. » — l'ANNEAU CENTRAL. (Photogr. LeCadrc.)

vestiaire de ce temps, avec ses étoffes merveilleuses, ses joyaux, ses brillantes armures, lui permettait de déployer les plus riches et les plus chatoyantes colo-

rations de sa palette. En outre, il trouvait dans ce choix la possibilité de réaliser un rêve longtemps et ardemment caressé, celui de mettre enfin au jour cette grande fête qu'il avait entrevue lorsqu'il exécutait sa toile pour le Cercle Artistique, et dont il traça la « belle esquisse » que nous avons reproduite.

Comme son nom l'indique, la première de ces deux compositions représente une dame, une parente, qui descend de sa litière de voyage, dont on aperçoit encore vers la droite le baldaquin timbré aux armes des Narischkine, détachant sur le feuillage verdoyant ses opulentes broderies. Elle est suivie par la cohorte empressée de ses pages et de ses serviteurs. Un de ceux-ci porte un parasol chargé de la préserver du soleil; alors qu'un autre, coilTé d'un chaperon de fol, se baisse pour attacher les grands lévriers qui tenaient, au cours du chemin, fidèle compagnie à leur maîtresse. En face d'elle, s'avance un vieillard à l'attitude noble et galante, encore vert, malgré son grand âge.

Certes, le duc Magnus est fort comme un vieux chêne, . Mais sa barbe est très blaache, il a quatre-vingts ans.

Ce vieux seigneur incline respectueusement sa taille vénérable. Pour faire honneur à la nouvelle venue, il s'est fait escorter de ses enfants et des ofTiciers de sa Maison, pendant que, debout au haut des marches, abritée par le chambranle de la porte, la Dame du logis attend sur son seuil la belle visiteuse.

Complétez cette scène cérémonieuse et quelque peu solennelle, par la pompe magistrale d'architectures dignes de Véronèse, par l'éclat des tapis orientaux négligemment jetés sur les balustrades, par les masses blanches des beaux vases en marbre sculpté; ajoutez comme note gaie les pampres entremêlés de fleurs, qui, escaladant les pilastres, meublent les solTites de l'entablement, auxquels se raccrochent deux délicieux petits génies portant des armoiries; faites vibrer l'or, la soie, les perles, les armes, les marbres multicolores, et vous aurez une idée de la beauté à la fois simple et grandiose de cette scène empreinte, dans sa débordante richesse, d'une noble élégance et d'une familière majesté.

L'autre composition, le Concert, fait strictement pendant à V Arrivée. La disposition des personnages principaux, qui se trouvent cire les mômes , est cette fois renversée. Le seigneur âgé s'est rangé aux côtés de la belle dame, qui a pris place sur un pliant, et devant elle, un jeune musicien, poète et improvisateur sans doute, chante en s'accompagnant sur un luth. Des deux côtés, les invités se pressent. A droite, des gentilshommes et des musiciens, rangés sous un portique, entourent une gracieuse fontaine de marbre. A gauche, apparaissent des chevaliers, en tenue de tournois, et sur les volées d'un escalier énorme, aboutissant à un berceau de verdure, la foule des dames se penche pour mieux voir et mieux entendre le chanteur. Ici les architectures sont sinon plus magnifiques, du moins plus surprenantes encore que dans Y Arrivée. L'escalier notamment est, au point de vue de la perspective, un véritable tour de force de mise en place et de disposition.

On le voit, en passant de la conception à l'exécution, le peintre de la « belle esquisse » a assagi sa verve, et le Décorateur s'est mis à l'unisson des aîtres qu'il

PALAIS NARISCHKINK. — « l'ARHIVÉH. )> — PANNIÎAU DE DROITE. (PhOtOgr. LeCadre.)

lui fallait embellir. Cette double scène, comme celle rêvée jadis par Galland, se passe toujours sur une terrasse joignant les deux corps de logis d'un palais. Mais

« les plaisirs de l'orgie » ont fait place à une tenue plus recueillie et surtout plus correcte. 11 n'y a plus de « baisers échangés », plus de gondoles amarrées et de gondoliers ivres, plus de « bravo au service de qui veut l'employer » et dont « l'accoutrement » rappelle « la coloration d'un papillon de nuit ». Il n'est pas jusqu'au « troubadour » qui n'ait été remplacé par un simple joueur de mandoline. Néanmoins, on sent encore dans ces belles et magnifiques compositions comme un arrière-parfum de romantisme, mais épuré, attiédi par la raison, apaisé par l'action calmante des ans.

C'est aussi au xvi' siècle que sont empruntés les personnages qui animent les grandes compositions du palais Van der Bilf. Ces belles décorations comprennent quatre écoinçons, garnissant des voussures, et un couronnement formant plafond. Les écoinçons surtout sont remarquables. Ils ont pour sujet le Départ pour le tournoi, — les Préparatifs de fête, — le lielour des vendanges, — VAnnonce du pas d'armes. Nous retrouvons encore dans ces riches compositions les costumes brochés- d'or, les armures étincelanles et le parasol monumental de l'escalier Narischkine ; mais si l'époque à laquelle ces quatre scènes nouvelles sont censées se passer est h peu près la même, il s'en faut de beaucoup que la localisation, des types soit aussi fidèlement observée.

Ici, les costumes sont allemands ou français, et si Venise apparaît, ce n'est plus qu'à titre épisodique et pour donner à la scène un air de fête et un regain de joie. Galland, en elTet, pensait que la décoration des palais est avant tout un art somptueux et magnifique, dont le premier devoir est de proscrire la laideur, la tristesse et la difformité. 11 croyait que la philosophie, toujours un peu morose, n'a rieji à voir dans la solution de ces beaux problèmes. De \h le charme exquis de ses ouvrages qui, partout et toujours, constituent un régal pour les yeux.

Nous nous sommes étendu sur ces belles décorations des palais Narischkine et Van der Bilt, parce qu'elles occupent dans l'œuvre de Galland une place à part. Ce sont, en effet, les deux seules occasions qu'il ait eues, dans sa longue et fertile carrière, de mettre à contribution, d'une façon aussi ample et avec cette magnificence, son sens très particulier de l'archéologie et du pittoresque.

Nous avons constaté plus haut que, dans maints curieux tableaux, il s'essaya à des reconstitutions pseudo-historiques, et à en juger par les esquisses qui nous ont été conservées, s'il eût poussé plus loin dans ce sens, il y eût amplement réussi. La Toilette de Diane de Poitiers, Henri IV et l'ambassadeur d'Espagne suffu'aient à le prouver. Le Jour des cuivres, dont nous allons avoir à parler dans notre dernier chapitre, bien qu'à proprement parler il soit uniquement un tableau de genre, confirmerait, s'il était besoin, cette appréciation justifiée.

Les grandes compositions exécutées pour le prince Narischkine et M. Van der Bilt prouvent, de plus, que Galland aurait pu sans inconvénient étendre et développer singulièrement son cadre. Donnez à ces belles scènes un nom plus ou moins héroïque, trouvez en elles une allusion plus ou moins détournée à un événe-

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