CONCLUSION
Nous venons de terminer l'examen des peintures exposées au Salon de 1861 .
Eh bien ! de cette immense exhibition, de ces trois mille cent quarante-six toiles, que restera-t-il pour l'avenir ? Devant tant de travaux, devant la conscience des uns, la témérité des autres, la foule s'est-elle émue, passionnée ? Les esprits ont-ils été frappés par une révélation soudaine, éclatante? Avons-nous rencontré une impression profonde nous arrachant à la réalité d'hier, à celle d'aujourd'hui, c'est-à-dire nous
faisant entrevoir la perspective d'un progrès? Nous sommes-nous ralliés autour d'une idée vraie, poétique, sincèrement étudiée, courageusement présentée; autour d'un principe régulateur, imposant la mesure et l'ordre aux éléments multiples de la forme? Ah! ces questions sont graves. Pourquoi faut-il que nous ne puissions y répondre dans un sens favorable !
On doit avoir le courage de le dire, chez nous le goût du bizarre ou de Tinconnu se substitue, en général, au goût du beau. Où trouver, en effet, la prépondérance de l'idée, la convenance de l'idée et de la forme, l'harmonie entre les moyens et le but, se réglant toujours sur les principes de la beauté ? Des curiosités, des niaiseries, des retours subtils et excentriques vers le passé, un bagage archéologique plein d'erreurs, de mensonges, de tromperies, est-ce là ce qui constitue la peinture ? L'habileté de l'outil, l'adresse manuelle, des procédés, des lazzi, des jeux, des hasards, des supercheries, est-ce là ce qui fait les œuvres durables? Des caresses aux préférences essentiellement mobiles et périssablesdu moment, de basses et plates courtisaneries auprès des brocanteurs, des excitations aux appétits mauvais, que sais-je? des débauches, est-ce là ce qui distingue des artistes? Et dans les velléités réalistes, sans frein, sans pudeur, dans le laid abstrait, dans la synthèse de toute matière
avilie, doit-on chercher les conditions régénératrices de la forme, de la couleur, de la pensée ?
La pensée? n'est-ce pas son absence qu'il faut surtout constater dans les œuvres de nos peintres? Nous voyons de grandes et de petites surfaces couvertes de personnages. A leurs gestes, on devine à peu près ce que font ces figures et même quelquefois ce qu'elles disent. Mais l'analyse démontre le plus souvent que leurs actes, comme leurs paroles, sont de la plus faible importance, et nous ne savons aucun gré à l'artiste de la peine qu'il a prise. Et parmi ces personnages combien ne font rien et ne prononcent pas un mot ! Combien sont inutilement réunis n'accomplissant aucune action, ne déterminant dans l'esprit du spectateur aucun sentiment ! Combien lèvent les bras, marchent ou bien ouvrent la bouche sans motif, sans cause déterminante, par le fait seul du caprice du peintre !
Cependant un tableau qui n'est pas le développement d'une p^sée plaît quelquefois de prime abord, en raison du talent pratique que l'artiste a déployé; par un mouvement plus vif que réfléchi, nous pouvons l'admirer; mais aussi nous le délaissons dès que nous avons reconnu que dans cette forme il n'y a que la forme elle-même et que cette expression visible ne recouvre pas une pensée. Je veux dire qu'une œuvre
ne peut renouveler ni fixer la sensation de plaisir qu'elle a causée au premier coup d'œil, que si elle donne la conscience d'une idée, sorte de principe central autour duquel l'artiste aura groupé les corps et les formes, et encore à la condition qu'il y ait équilibre entre la partie matérielle et la partie immatérielle combinées ensemble de manière à se faire valoir et ressortir. Ainsi, quand nous ne pouvons dégager une idée créatrice d'un tableau, celui-ci ne saurait nous charmer longtemps. Il lui manque le principe essentiel de vie, de durée : la pensée. C'est un corps sans âme.
Eh bien ! la pensée, c'est-à-dire Yalpha et Voméga de toute œuvre, le principe et le but que l'art doit s'appliquer, pour l'accomplissement de ses fins, à mettre en relief en les revêtant de formes visibles et comme palpables, nous la cherchons dans les tableaux du Salon et presque toujours en vain. En revanche, nous trouvons beaucoup de futilités prosaïques, des impressions grossières, des sentiments communs, souvent la vérité du laid, rarement la vérité du beau, et, sur tous les murs, des banalités, des niaiseries, des vulgarités d'une platitude révoltante.
Si le mal est évident, les causes en restent fort obscures. Les bornes de ce travail ne nous permettent pas sans doute de les rechercher; mais au moins pouvons-nous répéter un cri d'alarme que d'autres ont jeté avant nous : Oui, l'art, le grand art s'éteint ; encore quelques années et ses derniers représentants auront disparu!
Maintenant, pst-ce à l'initiative du Gouvernement, est-ce à la fréquence ou à la rareté des expositions, est-ce même aux efforts individuels des artistes qu'il faut demander sa régénérescence? Je ne le pense pas. En effet, aussi longtemps que l'art n'interviendra pas d'une manière directe dans la vie moderne, tant qu'il ne la pénétrera pas pour la refléter; dans notre civilisation où l'utile est la première loi, tant que l'art ne deviendra pas l'utile, c'est-à-dire le nécessaire, nous ne devons pas espérer le voir refleurir dans sa plus noble expression. Nous aurons peut-être de vigoureux essais d'intelligences distinguées, quelques résultats brillants, quelques laborieux efforts annonçant comme une aspiration ver& l'idéal; cependant ce seront là
encore des tentatives éparses, isolées, sans rapport entre elles, faisant seulement connaître des élans particuliers, chacune renfermant, si Ton veut, le caractère plus ou moins distinct du beau et du vrai; mais dépendantes de circonstances de temps et de lieu, en tous cas étrangères les unes aux autres, ce qui implique nécessairement l'absence de toute loi supérieure qui les garantisse contrôles évolutions du goût du public.
Cependant quand nous disons que Taction de l'Etat ne saurait déterminer la renaissance de Fart, nous allons au delà de notre pensée. En effet, l'État ne peut-il pas généraliser le goût des grands travaux et donner à cet égard une impulsion salutaire? Mais il importerait alors qu'au lieu de faire ses commandes un peu au hasard, sans plan artistique suffisamment élaboré à l'avance, c'est-à-dire sans tenir assez compte du caractère des capacités mises en mouvement, des aptitudes stimulées, et des talents qu'il est surtout nécessaire d'encourager, il eût en vue moins de faire exécuter un grand nombre de tableaux et de statues que d'échauffer la verve et l'émulation des peintres et des sculpteurs, de développer en eux la pensée d'une lutte qui réveille les facultés endormies, qui fasse naître celles qui sont absentes. Il ne suffit pas de multiplier les commandes, il faut que les unes comme les
autres répondent à des obligations éleyées, il faut qu'elles soient un sûr moyen de féconder le champ de l'intelligence et du goût, qu'elles servent à resserrer le lien des saines traditions, à développer l'amour des arts et le sentiment, de leur excellence.
Eh bien ! c'est précisément parce que l'État a procédé sans préoccupation des besoins essentiels de l'art et même parfois en sens inverse de l'intérêt de l'art, que la prodigieuse quantité de travaux dont il a été l'ordonnateur n'ont produit aucun des résultats qu'on aurait pu en attendre. Dans la masse des peintures exécutées pour les églises, on trouvera quelques œuvres d'une haute portée. Mais allons à Versailles. Parmi les douze ou quinze mille morceaux peints et sculptés pour la collection, en verrons -nous beaucoup qui soient capables de provoquer une admiration sincère? A coup sûr, non. Et si nous visitons les autres palais, nous serons surpris encore, il est vrai, de l'énorme sibondance de toiles et de statues qui les décorent, mais combien peu sauront nous subjuguer par un mérite éclatant ! Aussi quand on se demande ce que TÉcole a récolté à la suite de ces efforts auxquels ont pris part tant d'artistes, il faut bien avouer que l'incohérence, la confusion et le goût d'une précipitation déshonorante pour l'art ont été en quel-
que sorte les seuls fruits de Timmense labeur accompli depuis vingt-cinq ans.
D'autre part, la province ne sera-t-ellepas délivrée un jour de ces alluvions périodiques de peintures dont Finonde Tadministration sous prétexte de la féconder et de Tenrichir. Hélas ! copies plus ou moins justes du portrait du souverain, reproductions des principaux cadres du Louvre, tableaux de genre ornant de vos bigarrures les solitudes d'un musée de chef-lieu, vous n'engendrez rien, vous ne faites rien éclore !
Mais quand il veut marquer sa munificence à une cité de province, si l'État consultait l'histoire et les traditions locales et faisait appel aux artistes pour traduire sur les murs d'un hôtel de ville ou d'un palais de justice un fait glorieux, croit-on que cet appel ne serait pas entendu et compris? Loin du tumulte parisien, de la routine de l'atelier, du modèle connu, transporté au milieu d'éléments nouveaux, de types originaux, un noble sujet en tête, une surface immuable sous la main, croit-on que l'artiste digne de ce nom ne se sentirait pas ému, transporté ? C'est un fait reconnu, le peintre devient supérieur à lui-même quand il se trouve aux prises avec un travail décoratif. Les gens du monde ne se doutent pas de la force nouvelle qu'apportent à Tartiste le jour égal, la place
fixe, la dimension obligatoire, et même jusqu'aux exigences quelquefois méticuleuses de Tarchitecture. Ce sont pourtant ces conditions et ces obstacles qui activent chez le peintre Tinstinct, le désir, la volonté, le courage, et le poussent à se perfectionner non-seulement dans le métier qui assouplit la main, mais aussi dans la théorie qui agrandit Tidée, parle au cœur, à la raison et fait prendre souvent à TinteUigencç un essor décisif.
Au lieu de ces immenses exhibitions de courte durée, dont l'effet sur la foule est si fugitif, nous aurions alors la leçon continue des édifices, la leçon que recevaient Athènes et Florence, subUme enseignement par l'image qui épure le goût d'un peuple, l'ennoblit et favorise les Écoles, en suscitant la sensibilité qui fait jouir vivement des suprêmes beautés de l'art, en inspirant l'enthousiasme qui détermine et assure les vocations.
Dans ces grands travaux, notre école pourrait se retremper. Elle retrouverait sans doute les qualités de largeur et de style qui lui manquent. Reprenant * des habitudes d'étude et de réflexion, elle s'instruirait sur ce qu'il faut faire pour bien faire, sur le secret de ces ressources merveilleuses, inconnues du vulgaire, qui excitées à propos se développent en raison des besoins et font surmonter les difficultés les plus se-
rieuses. En recherchant avec soin la route qu'ont suivie les maîtres pour arriver à la perfection, les moyens qu'ils ont adoptés, les principes qui les ont guidés, c'est-à-dire en s'appliquant à connaître à fond les lois, la marche et le but de l'art, qui sait si elle ne formerait pas des artistes qui sans être les rivaux des anciens seraient cependant leurs émules?
Par ce qui précède nous ne prétendons p|is interdire aux artistes les tableaux de chevalet. Nous voudrions seulement en voir diminuer le nombre. Toutefois les maîtres n'ont rien dédaigné; ils ont su faire des œuvres immenses dans un pied carré, et ce n'est pas la surface d'une toile qui constitue sa grandeur. Mais tandis que les travaux exécutés en vue de l'Exposition engagentl'artisteàtrop sacrifier à l'adresse matérielle, à satisfaire surtout les charmes puérils de l'exécution, l'étude de l'art décoratif élargit sa manière et le presse d'apporter dans des cadres de petite dimension le même souci du style et de la simplicité que dans les œuvres murales.
Au résumé, nous demandons qu'on fasse moins de tableau?: et plus de frises.
Mais il faut restreindre nos réflexions. Aussi bien n'est-ce pas en quelques pages que nous pourrions épuiser ce sujet. Nous devons donc nous borner à esquisser rapidement les principaux points de vue sous lesquels il est permis d'envisager la renaissance de l'art.
Si nous poursuivions cette étude, n'aurions-nous pas d'ailleurs à rappeler ce que nous avons dit à propos de l'art chrétien? Ne serions-nous pas amenés à constater de nouveau la faiblesse de l'enseignement de l'art en France? Mais cette question seule demanderait de tels développements, qu'il nous faut renoncer à la traiter à cette place.
Disons toutefois que l'élève ne recevant pas un enseignement substantiel et profond se laisse naturellement aller à des caprices d'indépendance qui l'égarent presque toujours en devenant ses seuls inspirateurs. Quel respect a-t-il pour l'autorité du professeur? Auoun. Et après tout, le professeur lui donne-t-il une direction sérieuse, qui le mette sur la voie des règles essentielles et immuables, qui l'instruise sur le beatl, le bien et le vrai dans l'art, sur l'essence, la si-
gniflcation^ la portée^ les attributs de l'art? Non^ mais seulement quelques vagues avis à propos d'une perfection linéaire et plastique qu'il l'habitue à considérer comme le dernier but de ses efforts.
Cependant si Télève apprend à dessiner et à peindre, s'il est mis au courant de la partie technique de l'art, son esprit reste négligé. On l'absorbe dans l'étude exclusive et routinière du contour et du maniement de la brosse, comme si l'art était tout entier dans la connaissance du dessin et du modelé; on le perfectionne dans la pratique, on rend sa main habile aux nuances, aux délicatesses de l'exécution; mais son intelligence n'est pas éclairée par des leçons qui la fortifieraient. 11 nourrit des préventions qu'il eût été cependant de la dernière importance d'étouffer dans leur germe, parce qu'elles deviennent la source où s'alimentent les idées critiques les plus erronées, où souvent prennent naissance des systèmes pleins de ridicules et de sottises. Incapable de débrouiller les choses quelquefois les plus simples, tout devient pour lui obscurité, contradiction, et sa raison chancelante ne peut le prémunir ni contre l'entraînement de tendances fatales, ni contre le découragement et les défaillances. Enfin il est ignorant des traditions, de la philosophie et de l'histoire de l'art ; il ne sait pas par exemple pourquoi frà Angelico est suave et
tendre, le Poussin d'une gravité antique , Véronèse d'un éclat merveilleux, Michel- Ange gigantesque, Raphaël parfait. Et comment le saurait-il? Qui le lui aurait appris? Son professeur? Mais c'est la main et l'outil de l'élève qui préoccupent le professeur et non la culture de son esprit. Aussi forme-t-on des praticiens et non des artistes.
On ne songe pas non plus à réformer ce que son éducation première peut avoir de défectueux. Il commence quelquefois ses études artistiques ne possédant même pas les connaissances élémentaires que Ton apprend aux écoles primaires. Et que fait-on pour combler cette lacune regrettable? Rien. On prétend. Je le sais, qu'il est inutile et même dangereux d'occuper l'élève d'objets étrangers à la pratique matérielle de l'art, et que le temps donné aux études générales est du temps perdu. Une si grossière doctrine serait d'une réfutation si facile que je renonce à l'entreprendre ; mais encore faut-il la signaler comme une des causes qui nuisent à la marche de l'art, qui arrêtent son développement et suspendent son efflorescence.
En effet l'examen attentif et consciencieux des œuvres des anciens ne démontre-t-il pas que tous les moyens matériels dont l'art dispose ne constituent à peine que la moitié de l'art même, et que c'est précisément à l'aide de ces études dont on ne tient
aujourd'hui nul compte dans Téducation de relève que Ton a raison de tâtonnements^ d*hésitations^ de doutes^ qui sont autant d'obstacles redoutables?
AU! les maîtres avaient de la nécessité des études diverses que Tart impose une idée autrement grande et féconde. Ils ne croyaient pas^ eux^ que la main pût suffire à tout, pût suppléer à tout. Au contraire, leur esprit désirait ardemment l'initiation à des connaissances qui devaient stimuler leur génie, aiguillonner leur verve, charmer leur cœur, aplanir les difficultés de la route. Leur intelligence se préparait ainsi aux spéculations supérieures; elle s'ouvrait aux joies idéales d'une sensibilité exquise, aux émotions pures et vivifiantes ; elle s'éveillait à ces leçons flui leur permettaient de concilier des éléments qui paraissaient inconciliables, et c'est alors que, parfaitement instruits sur le but suprême de l'art, ils pouvaient s'avancer avec confiance et résolution, d'un pas fier et calme, vers l'accomplissement de leur pensée.
Pour compléter ce rapide coup d'oeil sur les causes auxquelles il faut attribuer l'affaiblissement progressif de l'art en France, nous aurions sans doute à rappeler
encore rjmportance excessive prise par la peinture de genre et l'influence pernicieuse qu'exercent les brocanteurs sur un nombre Tconsidérable d'artistes. A cet égard, nous nous contenterons de renvoyer le lecteur aux réflexions dont nous avons fait précéder notre critique des tableaux de genre.
Mais il est un point sur lequel nous désirons appeler l'attention du Ministère d'État.
Nous avons dit que l'État fait exécuter annuellement une quantité énorme de tableaux et de statues, qu'il destine soit aux églises, soit aux musées, soit aux palais de l'Empire. Nous avons dit également que ces travaux ne déterminent ordinairement chez les artistes qui en sont chargés aucun élan consciencieux, aucune dépense sérieuse d'intelligence, et que même, au lieu de faire prospérer l'art, ils semblent en quelque sorte précipiter sa décadence.
Eh bien! pourquoi l'État ne se montrerait-il pas aussi sévère que le serait certainement un simple particulier? Pourquoi accepte-t-il aveuglément des produits qui portent seulement les traces d'une négligence préméditée ou bien d'une impuissance notoire? Son excessive bienveillance est-elle profitable à l'art? Assurément non. Elle provoque seulement chez des artistes peu dignes de ce nom une rapidité d'exécution à laquelle l'art n'a rien à gagner, au contraire. 11 n'y a
— 398 ~ pas de surprise possible. L'État rétribue largement les travaux qu'il commande : il a donc le droit de demander aux artistes tous les efforts de leur verve, de leur esprit, de leur main. En présence de sa haute impartialité, de son désir de voir grandir également tous les talents, qui murmurerait contre »..es exigences dont le premier résultat serait de tenir les peintres et les sculpteurs en garde contre leurs propres défauts, qui les exciterait au contraire à acquérir des qualités nouvelles? Et quand l'État renverrait à MM. Yvon, Ginain et Rivoulon les toiles qu'ils ont exposées cette année aux Champs-Elysées, qui songerait à réclamer? Ces messieurs? Mais ce n'est pas leur intérêt qui me touche. Est-ce donc que leurs convenances doivent l'emporter sur celles de TÉtat, sur celles de l'art si grandement outragé par la Bataille de SolferinOy la Rentrée des troupes et la Bataille de la Tchernaïa ? Et quand des peintres qui n'ont pas remph leur mandat seraient atteints par une mesure de la plus stricte équité, quel motif aurions-nous de nous affliger? Ne sommes-nous pas surpris plutôt de les voir jouir des mêmes avantages que les artistes qui répondent en tous points à la confiance qu'on leur témoigne? Ah ! si rien n'est plus juste que de récompenser ceux qui produisent des œuvres dignes d'admiration et d'étude, rien n'est plus triste que de voir
traiteravecautant de faveur que s'ils avaient réussi ceux qui n'ont prouvé que l'indigence de leur imagination^ que la nullité de leur savoir.
Il y a des artistes qui se figurent aussi que ce qu'ils font sera toujours assez bon pour Versailles ; quelques-uns s'habituent même à croire que tous les travaux qui s'exécutent pour cette collection leur appartiennent légitimement. Ce sont là des prétentions que la bienveillance de l'État a peut-être développées, mais qu'il importe de ne pas encourager. Pourquoi d'ailleurs entasser à Versailles tant d'œuvres médiocres? En visitant les galeries consacrées à nos gloires nationales, l'étranger se formera-t-il sur la situation actuelle des arts en France, sur notre École, une opinion favorable? Hélas! j'ai honte de dire que non.
Le jour où l'État aura pris, vis-à-vis des artistes auxquels il confie des travaux, une attitude ferme et résolue, qui sait? la grave question de la renaissance de l'art aura peut-être fait un grand pas.
Et maintenant terminons.
Quelques-uns affirment que l'art n'a jamais été, en aucun pays du monde, plus resplendissant que dans les temps présents en France. D'autres prétendent, il est vrai, que tout est perdu sans retour. Je suis aussi
— iOO — éloigné de partager l'opinion des premiers que de me laisser aller au découragement des autres. Si l'École subit depuis un certain nombre d'années un affaiblissement continu, elle s'arrêtera sur cette pente fâcheuse. En effet, pourquoi notre pays ne porterait-il pas de nouvelles générations d'artistes? Il possède de puissants moyens d'action; les modèles, les chefsd'œuvre s'y rencontrent à chaque pas ; tous les éléments de l'étude, toutes les sources de la tradition y sont réunis. Tant d'heureuses circonstances peuvent-elles restera jamais improductives? Et puis l'exemple des nobles exceptions que j'ai signalées dans le cours de ce travail ne saurait rester absolument stérile, et parmi les jeunes hommes qui se sont nouvellement révélés dans les arts, il se trouvera peut-être quelques âmes viriles dont l'autorité imposera un terme à cette longue et triste décadence.