ET LES PEINTRES D'ANIMAUX
Un critique affirmait dernièrement que M. Daubi- m. Daubigny. gny rappelle le Poussin, mais avec plus de coloration et un meilleur sentiment de la nature.
Pour rendre sensible l'exagération d'une pareille louange, nous citerons quelques lignes de la biogra-
phie de Nicolas Poussin, par M. Ch. Blanc, écrivain dont les sympathies pour la peinture pittoresque ne sont pas douteuses.
Voici en quels termes le biographe apprécie le Poussin paysagiste.
« S'il ne restait de lui que ses paysages, ce serait encore un des plus grands maîtres de l'art. Quelle richesse de composition, quelle majesté ! C'est la nature à son plus haut degré de grandeur et de noblesse, la nature qu'ont visitée les dieux de l'Olympe,
et que le peintre a vue à travers ses poétiques sou-
venirs. Il ne laissera pas la campagne parler d'ellemême; il se servira de ses aspects pour nous rappeler les leçons de l'histoire, les graves enseignements de la philosophie. Sans doute, chaque détail est étudié dans sa réalité, le terrain est ferme, la feuille est touchée savamment à la manière du Titien; l'air est présent, les eaux sont limpides, les fabriques sont pittoresques et le fond est bien repoussé par la vigueur du premier plan; mais l'exécution positive de chaque partie n'empêche point que l'ensemble ne soit tout exprès ennobli et ne prenne une tournure héroïque. La pensée du peintre se promène dans la campagne comme ferait une muse sévèrement drapée, toujours imposante, quelquefois un peu triste. Comment décrire la magnificence du paysage qu'on appelle
— 3^9 — Diogine, où le philosophe cynique est représenté jetant son écuelle à la vue d'un jeune paysan qui boit dans le creux de sa main ! Quelle douce lumière^ et comme on respire agréablement dans ce tableau ! les terrasses^ les pierres^ les troncs raboteux^ la branche renyersée dans la mare^ l'inégalité du gazon, les plantes grimpantes, tout est rendu avec précision; si le soleil frappe les tertres éloignés, le peintre les traite grassement, de manière à tenir compte de Fair interposé; mais ce n'est pas la dégradation des plans que j'admire le plus, ni l'élégance des édifices athéniens qu'on voit au loin parmi la verdure; ce qui me touche, c'est la tranquillité majestueuse de ces champs Élysées, digne patrie des philosophes, délicieuse nature, où l'air est tiède, où la vie est facile. Çà et là j'aperçois des maisons perdues comme le poëte les aime, hoc erat in votis; des maisons de Socrate, enveloppées d'arbres ou se baignant dans le fleuve et qu'on voudrait voir pleines d'amis.... Les Funérailles de Phocion, le paysage qu'on nomme YÉcho et surtout le Polyphême, sont autant de chefsd'œuvre. Le coloris même en est harmonieux et séduisant, quoique sobre. Tout est poétique dans la composition du Polyphême, Rien n'est plus hardi en peinture, rien n'est plus heureux et plus imprévu que cette colossale figure qui, baignée dans les lu-
mières supérieures, i)roduit Tefifet d'un mirage immense. B
En regard de celte appréciation, nous placerons la critique que M. Th. Gautier a faite précisément des tableaux qui ont valu à M. Daubigny la fortune inattendue d'être comparé, je veux dire préféré à l'auteur du Diogène et du Polyphème.
« Il est vraiment dommage, dit le critique du Moniteur, que M. Daubigny, ce paysagiste d'un sentiment si vrai, si juste et si naturel, se contente d'une première impression et néglige à ce point les détails. Ses tableaux ne sont plus que des ébauches et des ébauches peu avancées. Ce n'est pas le temps qui lui a manqué, car il n'a pas exposé moins de cinq toiles assez importantes; c'est donc à un système qu'on doit attribuer cette manière lâche, que nous croyons dangereuse pour l'avenir du peintre, s'il ne l'abandonne au plus vite. Nous n'aimons pas plus qu'un autre le fini minutieux, admiration et joie des philistins, et nous admettons que Tartiste procède par masses. Nous n'exigeons pas de M. Daubigny les nervures d'une feuille au troisième plan; mais encore faut-il que les arbres s'agrafent au sol par des racines, que leurs branches s'insèrent à un tronc et qu'ils tracent sur le ciel ou l'horizon une silhouette distincte, surtout lorsqu'ils occupent le premier plan. Les arbres ne sont ni des plumets ni
des fumées. Les terrains même couyerts d'herbe ont une assiette solide et ne ressemblent pas à de la terre
glaise pétrie avec de la laine hachée Nous ne
pouvons regarder 17/e de Vaux, à Anvers, que comme une pochade d'après nature^ bonne à suspendre au mur d'un atelier et à consulter pour faire un tableau. La rangée d'arbres qui borde l'île est à peine indiquée^ et le saule du premier plan n'est qu'un frottis bleuâtre où l'on ne discerne ni branches ni feuilles. Le Village près de Bonniires est une bonne étude et rien de plus. Un motif si vulgaire^ si peu pittoresque en lui-même, avait besoin d'être relevé par l'exécution pour être intéressant. Nous en dirons autant du Lever de la lune »
Et voilà qui est très-bien jugé.
En effet, si tout à l'heure nous nous plaignions des esquisses de M. Fromentin, à plus forte raison trouverons-nous les ébauches de M. Daubigny déplacées au Salon. Une ébauche! Mais j'en connais d'excellentes de peintres restés médiocres! Et quand on voit la foule des soi-disant connaisseurs se prendre de passion pour ces travaux dans lesquels le hasard joue quelquefois le premier rôle, n'est-on pas amené à croire que David avait un peu raison ftuand il disait : « On n'aime pas naturellement les arts en France; c'est un goût factice ! » Une ébauche ! Qu'est-ce donc?
Un essai tenté ayant de se mettre en chemin^ le jet brut d'une idée,— le brouillon d'un livre, pas même le scénario d'une pièce. Or, le peintre ou l'écrivain n'a rien fait tant que sa pensée n'est pas sortie des premiers langes, tant qu'il ne l'a pas revêtue de tous les avantages d'une forme nette, définie, laborieusement approfondie par l'étude et la méditation. Si les grands maîtres ne s'étaient fait connaître que par leurs esquisses; si dans ces travaux préliminaires, tout d'instinct et de fantaisie, on ne voyait percer le chefd'œuvre dont ils ne sont que le point de départ quelquefois informe, aurions -nous pour Raphaël, Léonard de Vinci, Poussin ou Lesueur, le culte d'admiration dont nous les entourons? Je ne le pense pas.
Et que diraient nos amateurs d'ébauches, si le théâtre leur fournissait le scénario à la place de la comédie ou du drame, si l'éditeur leur vendait le brouillon au lieu du roman ou du poëme ? Ils siffleraient bel et bien le scénario, ils jetteraient au feu le brouillon — de même qu'ils congédieraient l'impertinent tailleur qui prétendrait augmenter leur garderobe d'un habit à peine faufilé. Quant à moi, je tiens pour fort irrévérencieux envers l'art et envers le public les peintres qui prennent leurs aises jusqu'à étaler au Salon le fond de leurs cartons, et, à l'avenir, si le jury repoussait, d'où qu'elles se présentassent, les
ébauches^ les pochades et les esquisses^ il répondrait certainement au désir des vrais connaisseurs et aux intérêts de Fart. Il empêcherait en même temps le goût général de s'égarer sur des cadres inachevés^ exécutés souvent sans réflexion, d'une faiblesse qu'on dirait résolue à l'avance, et qui les font prendre comme autant de témoignages de l'incapacité et de l'impuissance des artistes qui les produisent.
Certes, M. Daubigny n'est ni incapable ni impuissant. Ceux qui connaissent ses bonnes toiles, et il en a signé de fort belles, ceux qui retrouvent sous la lâcheté de ses insouciantes ébauches le germe de tableaux qui eussent pu être parfaits si l'exécution avait été poussée jusqu'au bout, savent combien est agréable et pénétrant le charme de son talent. Mais essayez de persuader au public que Vile de Vaux^ le Village près de Bannières et le Clair de lune, tout comme le Parc à moutons et les Bords de l'Oise, sont autant de chefs-d'œuvre, et le public, ouvrant des yeux agrandis parl'étonnement, se demandera si l'on se moque de lui, ou bien, et cette fois non sans raison, s'en ira en vous riant au nez.
Quant à la prétention qui fait de M. Daubigny le rival heureux du Poussin, je n'en parlerai pas. Après ce qui vient d'être dit> elle tombe d'elle-même.
Mais avant d'aller plus loin dans l'étude des paysages que l'on voit au palais des Champs-Elysées, réglons rapidement nos comptes avec quelques tableaux médiocres.
MM. Fiers, Lcs toilcs dc M. FloFs sout fausscs et acides; celles Lapito. de M. Lapito le sont bien plus encore; celles de j. André, M. Jules André se distinguent surtout par leur lour- Deshayes, dcur ; M. Dcshaycs continue sa manière grise ; je Gude, n'aime pas les paysages norwégiens de M. Gude, ni K^G^/aidet, Ics sltcs frauçais ou italiens de M. Gourlier. MM. Karl iian^h' Mon^ Girardct, Guiaud, Mellé, Hansch, Montalant, Véron,
talant, Véron,
Boyenvai, Bovcnval, Girardou et Zund excellent dans le genre
Girardon et J ' "
Zund. QQYQXi OU devant de cheminée, et, dans un Groupe M. Orry. de bouhaux à Vaulomne, M. Orry, qui n'est pas sans quelque talent, a fait reluire ses terrains et ses arbres comme des casseroles de cuivre. VE/fet de M. V. Laine. luTie, dc M. Victor Laine, est d'une assez bonne impression; il est fâcheux que cela soit resté à l'état M.Berihoud. d'csquissc; la Porle San Sebasliano à Rome a du bon, et les Bords de PAnio ont du très-faible.— Ces deux tableaux sortent du chevalet de M. Berthoud.—
— 3âS — L'Effet de soleil couchant, de H. Achille Lainé^ est m. a. Laine, d'un aspect massif et baveux; M. Bluhm a de Texé- M.Biuhm. cution et de Thabileté.— Pourquoi donc ses arbres dessinent-ils des silhouettes aussi grêles? Et ses feuillages^ pourquoi semblent-ils percés à jour comme une écuftioire ? La Seine à Valvin et le Rocher de Milly, par M. Lapierre, ne sont pas de mauvais ouvrages; on en m. Lapierre. dirait cependant la peinture cardée comme de la ^ laine à matelas. M. Guillaumet est ébouriffé, M. Vey- ve^Mwt' rassat commun, M, Pasini froid, M. Martin glacial. ^ jIÔu^'!"' Enfin, les paysages de MM. Justin Ouvrié, Schwein- stocka yioîiet-
le-Duc,
furt. Stock, Viollet-le-Duc, Verschuur et de Fontenay verschuur et
de Fontenay.
n'attendent plus que le cadran d'émail blanc qui doit en faire des tableaux-horloges du plus puissant intérêt.
Maintenant, aux paysages de M. G. Donzel il faut m. c.Donzei. s'arrêter quelques instants. Le Rocher de Chauvau paraît, je crois, un peu mince, et la butte de gauche manque d'épaisseur et de solidité; mais le Chemin de Ribagnac est bien, et ce tableau montre les préoccupations d'un esprit distingué. J'aime cet effet doux et solide en même temps ; les bruyères qui poussent au hasard, en grosses touffes, sur le terrain poussiéreux, exhalent des parfums qui rappellent la vraie campagne, et leurs fleurs, en fines quenouilles, jettent des notes rosées qui font merveille dans la symphonie.
M.Dixsauçsay. Avatii VoragBy de M. Dusaussay, réclame aussi une minute d'arrêt : le ciel est chargé de nuages gros de pluie^ c'est une tempête qui souffle; les peupliers, à moitié dépouillés de leurs feuilles, se courbent sous un vent terrible. Ce cadre a beaucoup de vérité. Les
M. Eiahaut. tablcaux de H. Flahaut sont moins satisfaisants ; — la Ferme normande a^ toutefois, de belles parties.—
M. E.Breton. Mais ccux de H. Emile Breton séduisent tout à fait par leur cachet de franchise et de sincérité. A l'ensemble de l'harmonie, au caractère de la couleur, on voit bien que l'artiste se forme sous l'œil de son frère, l'auteur des Sarcleuses.
M. Gassies. Le paysage (1210) de M. Gassies est très-fin et d'une
touche agréablement spirituelle; dans ceux de
M. Ségé. M. Ségé, on reconnaît l'homme soucieux de la nature
et l'interprétant parfois avec bonheur.— Le n*» 2862
n'est-il pas d'un vert trop absolu ? — La Route près de
M. Louyrier la mer. de M. Louvrier de Lajolais, offre des lignes
de Lajol&is. «» -» o
dont l'heureux balancement dénote chez le peintre le sentiment de la distinction. —Peut-être la couleur de
M. Oudinot. ce tableau tire-t-elle trop sur le gris.— Dans la Lisière de forèiy de M. Oudinot, on voit à gauche un bel arbre, au milieu un sentier qui décrit un joli contour, et un effet général, une manière qui rappellent M. Corot
M. Paiiizi. avec des silhouettes mieux assises. M. Palizzi, d'un pinceau fort habile, a semé beaucoup de bonnes cho*
ses dans une Forêt d'uii ton noir, lourd et sans profondeur, et la toile qui représente les Ruines du temple de Pœstum, par le même artiste, est d'une couleur qui frise de près la tristesse et la monotonie. Enfin, M. Lambinet, qui a signé un travail assez faible, le M.Lambinet. Port-Marly, en a exposé un autre, la Rivière de Veules, qui ne brille pas sans doute par l'unité, mais où l'on trouve des morceaux bien exécutés : par exemple, les roseaux de gauche et les arbres de droite, au premier plan.
M. Corot a eu au moins deux manières. Autrefois m. corot. c'était la forme qui préoccupait le peintre. La silhouette d'un arbre se découpant en clair sur un fond sombre, ou bien s'enlevant en vigueur sur un ciel limpide le séduisait et Tarrêtait ; un site resserré, un horizon peu étendu et coupé par des arbres se profilant minces et sveltes, des lignes composées dans. le grand style, voilà ce qu'il recherchait avec le plus grand soin. 11 préférait alors les effets francs et décidés^ Une brosse large, détaillée à l'occasion, toujours ferme et incisive, — quelquefois dure et métallique, — une couleur puissante,— sou -
vent opaque dans les ombres,— de la distinction, un dessin châtié et plein d élégance, voilà encore les auxiliaires dont l'intelligence et la volonté de l'artiste savaient s'entourer. Aujourd'hui, M. Corot fait résonner une autre corde. Le dessin est moins précis, — on peut même dire que chaque jour il va s'estompant davantage ;— la touche a moins d'affirmation, la couleur a perdu son caractère robuste et viril, et cependant la dernière expression de ce talent a un charme vague et indéfini qui vous attire et vous attache, causant les sensations exquises que font naître les poésies ellesmêmes de la nature. On respire à larges poumons sous ces arbres sans contour saisissable ; on circule autour des chênes, des ormes, des bouleaux; un air pur abonde de tous côtés, l'herbe est humide, son arôme nous réjouit : c'est la fraîcheur du matin ou l'heure chaude du milieu du jour, ou bien \é tiède langueur du soir.
Voilà, je crois, comment peuvent se définir les deux époques de la carrière artistique de M. Corot : dans la première, c'est l'homme qui se forme, étudie, observe et choisit sa route ; dans la seconde, c'est le poëte qui rêve, sourit et chante.
Il s'en faut cependant que 'les inspirations de l'artiste soient toujours également bonnes, et la muse de M. Corot n'est pas fidèle et infaillible au point de
chanter toujours en mesure des mélodies constamment agréables. Ainsi, qu'est-ce que le Lac? Un fouillis de tons bavochcux qui salissent la toile comme un griffonnage d'enfant salit le papier. Et Orphée? Le paysage d'Orphée vaut le Lac, mais les figures sont encore au-dessous du paysage. Et la Danse de nymphes? On commence à retrouver le poète dans l'ondulation un peu efféminée des arbres, le calme du ciel et le frémissement harmonieux des grandes herbes ; mais les hôtes de ce bocage, poupées bourrées de son, court vêtues de guenilles, font vraiment peine à voir. Et le Soleil levant, et le Souvenir (Tltalie ? Ah ! cette fois nous tenons la bonne veine, et voilà deux échantillons charmants du style d'églogue que le peintre emploie avec tant de grâce. Le motif du Soleil levant est très-heureux, les valeurs de tons les plus fugitives y sont victorieusement observées, le ciel vibrant et lumineux s'étend bien au delà de l'horizon, et la feuillée qui tremble au bout des menues branches est immergée dans une atmosphère limpide et tendre. On ne peut pas dire sans doute que cela soit vrai dans l'acception servile du mot; mais la nature y tient un langage d'une simplicité antique. Ce ne sont pas non plus les lignes savantes d'un style austère qui retiennent seules notre esprit; mais un sentiment plus intime et plus doux, celui des harmonies
sereines de la campagne pénètre jusqu'à notre cœur. Le Souvenir d'Italie nous conduit au milieu d'impressions du même caractère. Le fond, baigné d'une légère teinte d'améthyste, est surtout ravissant. M. Aiigny. Lcs paysagcs de M. Aligny sont d'un sentiment beaucoup plus grave que ceux de M. Corot. Ce n'est pas qu'on découvre de douce moiteur dans le coloris, ni de brise, ni de frisson dans les ombrages ; tout est ferme, d'un aplomb rigide; les lignes s'allongent ou se relèvent avec une solennité théâtrale, sans atténuation, sans sacrifices ni complaisances. Il est bon d'être éloquent sans doute; mais en restant toujours sur le même ton élevé ne court-on pas le risque de devenir monotone, j'allais dire ennuyeux? En fait de style, le Poussin, à coup sûr, est un modèle, et, sous le rapport de la noblesse de l'expression, il ne serait pas aisé de le prendre en défaut. Cependant il daignait n'être pas ennemi des sourires de la nature; au contraire, on voit qu'en maintes circonstances, variant le rhythme de ses allures, d'un mouvement facile et mesuré en même temps, il se plaisait à s'en faire l'interprète. Je crains que la poétique de M. Aligny ne soit trop revêche, et que des terrains de marbre et des arbres de tôle ne fassent tort à ses compositions, dont le principe est quelquefois excellent. M. Aligny a exposé trois tableaux :
les Baigneuses (souvenir des bords de TAnio), le Tombeau de Cecilia Metella et Souvenir des roches sqfroniennes.
M. A. Desgoffes est bien plus âpre encore que A.Desgoffes. M. Aligny. C'est trop, c'est beaucoup trop. Aussi flnissons-nous par avoir des paysages d'une tournure tellement imposante, qu'ils en sont ridicules. C'est à prendre le style en haine. Nous ne parlerons pas des six tableaux que M. A. Desgoffes a exposés, parce qu'ils nous font peur : nous ne nous connaissons pas du tout à cette sorte de peinture.
M. Paul Flandrin afaitbien mieux que cette année. M.p.Fiandrm. Attendons que l'artiste, grand dessinateur, peintre d'un goût sobre, nous dédommage par de nouveaux cadres qui soient la représentation heureuse des sites arcadiens, dont son esprit comprend si bien les charmes, dont sa main a tracé souvent d'élégantes images.
Nous ne sommes pas satisfait de M. Blin. Sous m. Bim. prétexte de grandeur, voilà qu'il outre la simplicité des lignes et des tons; son pinceau devient roide et pesant, sa couleur se flge dans une localité sourde de monochrome. Avec cela on est tout près d'arriver au pédantisme. La Solitude offre certainement de rares qualités de sentiment; aussi est-il fâcheux que la grisâtre et plate uniformité de la couleur fasse ressembler cette toile à une décoration de papier peint.
M.Françaii. M. Français, au contraire, fait du style à propos. Il n'en met que dans certains endroits; je me trompe, il en met à peu près partout, mais à la condition de ne lui laisser prendre la prééminence qu'à bon escient. Doué d'une intelligence très-distinguée, il a beaucoup tu, beaucoup appris, beaucoup retenti. Comme il dessine très-bien, il n'est pas embarrassé pour planter un arbre en terre, et il le garnit de ses grosses et moyennes branches en homme qui connaît sur le bout du doigt l'anatomie du châtaignier ou de l'ormeau, du platane ou du chêne. Les lois qui régissent la basse végétation lui sont également familières; aussi, sur ses toiles, comme les ronces se cramponnent au sol ou s'enlacent entre elles, comme les herbes se joignent drues et hérissées ou bien molles et languissantes ! Notre artiste voit la campagne d'une couleur gaie plutôt que puissante , fraîche plutôt qu'ardente, tendre plutôt que robuste, paisible plutôt que tourmentée. Il aime les effets clairs et pleins d'allégresse, le ciel d'un bleu fin dans lequel flottent quelques nuages légers et blancs, la Ugne ondulée de l'horizon se perdant en gris d'opale dans la vapeur du lointain et la rivière sans rides à la surface renvoyant au dehors, comme une glace, les rayons argentés du soleil.
M. Français est aussi fort habile à peindre la nature.
quand le soir poudre d'or les collines du fond et que le soleil perce de lames embrasées le feuillage des grands arbres. 11 comprend très-bien l'émoi poétique de l'heure charmante du soir^ et, par exemple, les Bords de la Seine, dont le lecteur a trouvé la gravure en tête de ce chapitre, est l'un des meilleurs ouvrages de Tarliste, l'un de ceux où il a le mieux combiné les caractères du style avec les accents de la vérité locale. Le ton du dernier plan est un peu rosé et un peu doré, en tous cas trè&-fin et parfaitement lié à celui du ciel. C'est un peu de la peinture de gens du monde, mais cependant c'est bien l'atmosphère étouffée d'une soirée du milieu de l'été. Le bouquet d'arbres de droite, d'une ligne ample, d'un contour ferme, d'une couleur soutenue, s'interpose entre ces chaudes bouffées et les devants du tableau qu'il couvre d'une ombre douce et pleine de fraîcheur ; sur le tertre du premier plan, un jeune homme qui vient de se déshabiller s'apprête à prendre un bain, et, au sommet du coteau boisé qui ferme la perspective se dressent les arcades romaines de Marly. À coup sûr, cela est de notre pays, cela se trouve à la porte de Paris et là copie est littérale ; seulement l'artiste n'a eu garde de la faire bourgeoisement textuelle; il est resté dans une gamme et un faire remarquables par la distinction, la largeur et la simplicité, et nous avons quelque
— 33^ — chose de beaucoup mieux qu'une photographie, qu'un portrait ressemblant.
Les deux autres tableaux de M. Français, la Vue prise au bas Meudon, et Aux bords de la Seine, environs de Paris, d'un sentiment plus léger et plus souriant que le précédent, sont aussi d'un goût trèsagréable. La couleur a des teintes transparentes; la pratique, des touches vives et loyales^ et l'ensemble comme l'aspect même de la nature.
Les paysagistes qui se rattachent plus ou moins directement au grand style ne nous retiendront pas plus longtemps, et nous allons reprendre r.examen de ceux qui s'efforcent de nous intéresser en nous rendant sensibles les beautés obscures de la nature. Ceuxlà ne recherchent pas d'autre poésie que celle que dégage la saveur agreste des buissons, des prairies, des rochers, des futaies, d'une modeste chaumière égarée au milieu des blés mûrs, assise sur le bord d^un sentier poudreux. Quels artistes, quand on y songe, que ces Hollandais qui ont ouvert et éclairé la voie du paysage familier! Quels maîtres! quels modèles ! quel charme ! quel indéfinissable langage ! Ruysdaël, rêveur inquiet, si grand et si ému; Ber-
ghem qui voulait la campagne gaie, heureuse, avivée de riantes clartés; Jan Both, qui se fit une originalité en empruntant à Ruysdaèl son sentiment intime de la nature et à Claude Lorrain son goût pour la noble cadence des lignes; Hobbema, penseur recueilli, sévère, calrae et profond ; Wynants qui dirigea Wou- . verman et van de Velde; Everdingen, Moucheron, Waterloo, Asselyn, Pinacker, van der Heyden, nos peintres vous imitent; en est-il un seul qui vous égale?
Cependant M. Th. Rousseau vient en tête de ceux Th.Rousseau. qui ont le mieux rencontré les notes exactes de l'harmonie champêtre. C'est aussi l'un des plus habiles, des plus convaincus. Son tableau de la présente année ne suffirait pas sans doute à lui donner le premier rang; mais en mémoire du passé nous oublierons le présent. Au résumé, le Chêne de Roche est une erreur, je le veux bien, mais l'erreur d'un homme auquel il faut savoir gré d'accuser ses défauts en termes aussi mâles et aussi robustes. C'est une bizarre composition que celle de ce Chêne de Roche: le tronc surgit noueux et tourmenté de masses d'épines et de blocs de grès, et les racines étendent de tous côtés leurs anneaux de. serpent ; les branches se tordent et grimacent, et le feuillage luxuriant remplit toute la partie supérieure de la loile, dont le bas est abondamment garni d'herbes et de ronces épaisses. Or les blocs de
grès moisis et couverts de mousse, la végétation, le tronc, les branches, les racines, les feuilles, tout est du même vert, ton brutal, acide et violent d'une intensité intempestive, d'une énergie exubérante. Quant à l'exécution, elle est uniformément détaillée, le peintre ayant procédé par touches égales. On dirait une tapisserie au petit point. L'œuvre est manquée sans doute; néanmoins il n'y a qu'un homme fort qui puisse avoir des défaillances de cet ordre, et M. Rousseau en se fourvoyant a su garder une autorité qui fait bien augurer encore de l'avenir.
M . Achard. Nous citcrous avcc éloge la Chaumière de M. Achard, — d'un vert jaunâtre cependant, — et, du même artiste, les Bords de la mer aux environs d'Honfleur, dont la silhouette est fort bonne; nous signalerons, le Chemin des Trembleaux, peinture assez distinguée de M.Antiq. M. Antiq; V Église d'Haute-hle, près la Roche- M. Legrip. Guyou, tablcau Original de M. Legrip; quelques toiles M.Bernier. d'uu bou Sentiment de M. Dernier; les cadres de M. Castan. M. Castan, où l'on trouve des qualités de dessin et des tons vitreux, une pratique facile et une pâte in- M.Hanoteau. cousistantc; cufin les trois tableaux de M. Hanoteau. — Le meilleur est le n° 1442, une Matinée de pêche sur la Canne, L'artiste fera bien d'avoir l'œil sur ses masses d'arbres qui manquent en général d'épaisseur, et sur son exécution, à laquelle des touches plus
fermes ajouteraient beaucoup de valeur. D'ailleurs, la couleur est fraîche, l'effet paisible, large et juste, quoique timidement écrit.
M. Desjobert est un fin dessinateur. Il trace le con- m. Desjobcrt. tour d'un tronc, il attache les branches avec une sûreté, une conscience et une exactitude qui dégénèrent peut-être en sécheresse, mais qui prouvent chez le peintre une connaissance positive de la structure et de Tanatomie de l'arbre. Et puis, il y a dans tout cela, en outre d'une étude profonde de la nature, du goût et de l'éiégiince. Voyez Y Intérieur du bois, comme tout se suit et se tient; et la Prairie au bord de la Marne, comme le ton en est vrai et le travail habile ! Vous trouverez, je pense, que la brosse, dans cette toile, a touché d'un peu trop de détails le tronc des arbres, ainsi que dans les Paysagistes et dans les Environs de Érranvi7/c, tableau très-fort cependant; mtnsY Étude de- forêt en automne a de l'ampleur et de la solidité et Sous les pommiers est une œuvre tout à fait remarquable. Les personnages principaux sont les patriarches du clos, deux pommiers bien étoffés et solides sur leur base. La verdure qui s'étend de l'un à l'autre et qui forme la ceinture d'une mare est bien un peu jaune ; d'autre part, la masse d'arbres du fond à droite semble trop bleuâtre; mais que les deux pommiers sont beaux et joliment dessinés!
~ 338 — Et, à gauche^ les autres arbres et les terrains dans Tombre sont parfaits.
M. Chintreuii. Cette année, M. Chintreuil se fait une bonne situation. Son maître, c'est H. Corot, dit le livret; je crois plutôt que c'est la nature. Aussi en exprime-t-il les beautés avec naïveté, les acceptant comme elles se présentent, sans se tourmenter Tesprit pour leur trouver des agréments qui les rendraient plus parfaites. Voilà un pré, un ruisseau, une rivière, un terrain plat ou montueux, des genêts en fleur dans la lande déserte, un ciel uni ou chargé de nuages qui vont se fondre en averses, des arbres rebroussés par la tempête, des herbes moirées et couchées par le vent, et le peintre, sans employer aucun artifice, fixe ces choses sur la toile ainsi qu'il les voit. Aussi dès que Fœil du spectateur s'arrête sur l'œuvre, il est frappé du cachet de sincérité qui s'y trouve empreint. Ce n'est pas que M. Chintreuil copie indistinctement tout ce qu'il rencontre, et qu'il ne fasse point de différence entre toutes les heures du jour. Il se met en quête, au contraire, de motifs et d'effets très-simples, il est vrai, mais assez neufs pour que leur représentation nous charme, en rappelant le souvenir d'effets et de motifs dont la réalité ne nous a peut-être fourni qu'une seule fois l'image. Le n° 618 — Y Aube après une nuit d'orage, est surtout réussi.— Des saules,
plantés à gauche, entre- choquent leurs branches fouettées par un reste de bourrasque; la rivière clapote, une barque abandonnée s'en va à l'aventure, un cadavre a été rejeté sur la rive, et le ciel, qui n'est pas encore calmé, s'éclaire des premières lueurs du matin. L'aspect de ce tableau est profondément triste et d'une vérité saisissante.
M. Anastasi prend une manière petite et lourde. M.Anastasi. Son tableau intitulé : Après la pluie (Hollande) et dans lequel un arc-en-ciel décrit sa courbe lumineuse, montre de bonnes parties, principalement dans les fonds; mais les arbres malmenés par le vent ont un feuillage de plomb. Le Village de Wilemsdorp au clair de lune est meilleur. Le motif est joli, le site a de l'étendue. Cependant ce moulin, cette barque, ces plis de terrains, ces herbes qui pointent au-dessus de Teau, les Hollandais nous en ont déjà donné cent éditions préférables à celle de H. Anastasi.
En fait de clair de lune, parlez-nous de la Vue du m. Saai. bas Rhin,, par M. Saal — un Prussien. A la bonne heure. C'est de ce petit cadre, morceau d'une précieuse finesse, d'une vérité parfaite, qu'on dira en toute conscience qu'il rappelle les beaux panneaux de van der Neer.
Autre clair de lune : Débarquement de fourrages m. Baudit. sur les bords du Rhin, par H. Baudit; la silhouette
du bateau qui occupe le centre de la toile est belle, Tefifet général est grand, le ton tranquille et silencieux. Le Soleil couchant sur les bords du lac de Genève ne paraît pas exempt de duretés, et la Dent du Midi (vallée du Rhône) a des fonds qui s'attachent mal aux devants. Ceux-ci d'ailleurs sont lourds et opaques. Ces deux derniers tableaux sortent également de l'ateUer de M. Bandit.
M. Buuon. La commission de la loterie a acquis de M. Busson un tableau que l'auteur intitule : YÉté de la Saint- Martin (Touraine). A droite se dresse un chêne majestueux, dépouillé en partie de son feuillage;. un peu plus loin on voit d'autres arbres; le terrain se dérobe brusquement au centre et à gauche. Le versant opposé de ce ressaut est un coteau noyé dans les vapeurs dorées du soir, et l'horizon se perd dans les teintes du soleil couchant; dans le coin gauche, il y a des petits arbres d'une jolie tournure. L'aspect automnal de ce paysage est bien rendu. Après les pluies d'automne (Vendômois) nous plaît moins; sous quelques lourdeurs, on trouve cependant certains accents de nature dont il ne faut pas oublier de féliciter le peintre.
Happignies. Lcs tablcaux de M. Harpignîes ont du bon. Dans l'un, c'est le ciel qui est bien trouvé; dans l'autre, c'est la végétation; celui-ci a des lignes heureuses, celui-
— 3il — là une assez belle coloration. Mais la couleur manque presque toujours de transparence, la pratique est lourde et mani;!rée, et les terrains et les arbres n'ont pas plus de saillie qu'une planche.
Nous aurions pu sans inconvénient enrôler M. Na- M.Nazon. zon parmi les peintres de style, et il est possible que Tartiste, confondu avec ceux qui aiment la nature telle qu'elle est, sans la vouloir plus belle, ne se trouve pas à son rang. M. Nazon, en effet, ne saurait se contenter du premier buisson venu; il choisit, il épure, il simplifie, il élague, il ébranche; aussi ses prés et ses acbres prennent-ils un air particulier de contentement et de quiétude. On aimerait parcourir les sites que représente le peintre, et s'y égarer, non pour y promener une pensée chagrine, mais pour s'en aller le nez au vent, le cœur en joie, le pied allègre, jouir de la paix des champs. Les deux paysages que l'artiste a exposés paraissent jumeaux; on dirait le même tableau retourné : ciel uni et légèrement empourpré par le soleil couchant; rivière limpide, laissant à découvert des bancs de sable doré, arbres minces, peupliers élancés au bord du cours d'eau ; harmonie paisible, herbe fraîche et verte, température agréable, aspect vrai et recherche persévérante de l'élégance. Je crains cependant que M, Nazon n'ait ôté trop de branches et de feuilles à ses peupliers. Réduits ainsi
à leur plus simple expression, on ne serait peut-être pas éloigné de les prendre pour des manches à balai. A cela près, les ouvrages de ce peintre estimé annoncent un grand goût et un sentiment très-développé de la distinction.
M. LavieiUe. L'effet dc ucigc par un soleil couchant, de M. Lavieille, est d'un agréable réalisme. Cela s'appelle : Les derniers rayons à Précy-à-Mont. Nous sommes dans la rue même du village. A gauche, nous avons des maisons; à droite, des squelettes d'arbres; au-dessus, un ciel pur et clair comme on en voit pendant certaines journées de décembre. La campagne cependant a revêtu sa blanche toilette d'hiver: il fait beau, niiais le temps est sec, la gelée parait sérieuse, la nuit sera glaciale, et les pieds dans six pouces de neige, nous soufflons sur nos doigts rougis. Les toits aigus des maisons se dressent sous leur linceul. Le peintre en a fort adroitement réchauffé les pignons de tons \m peu dorés par le soleil déjà voisin de l'horizon. Ces passages antithétiques sont spirituellement interprétés. D'ailleurs, le motif général est bien dans le cadre et l'artiste a traité son sujet en homme assuré d'avance de se bien tirer d'affaire.— Encore un joli tableau de M. Lavieille. Celui-là a pour titre : Lisière de forêt à Villers-Cotterets. Le paysage est frais, gai, réjoui; j'aimè beaucoup ces grands arbres aux troncs amincis
s'éleyant tout droits de terre. La route de Waban à Berck n'est pas une aussi bonne toile que les précédentes.
M. Knyff — un Belge — a désormais assez de talent m. Knyff. pour prendre place parmi nos meilleurs paysagistes. Ses tableaux ne sont pas des modèles d'originalité; on y relève des maigreurs^ des mollesses et des parties pesantes; mais, en revanche, ils ont pour eux l'attrait de la vérité, et l'on y remarque un certain goût des grandes lignes, mérite qui n'est pas tellement banal qu'on puisse se défendre d'y prendre garde.
Voici la description du Barrage de Champigny. Le tableau se divise en quatre zones longitudinales. En haut, le ciel; plus bas, la campagne; le barrage audessous, enfin une bande d'eau soutenant la composi-, tion. Le ciel a de la finesse et de la légèreté ; la campagne est ornée, à gauche , d'un massif d'arbres, à droite, d'un groupe de peupliers, et, entre ces deux belles coulisses de haute végétation, s'étend un terrain trop détaillé et s'enfonce un horizon mollement colorié, plus mollement peint encore. Mais le barrage empanaché de grandes ronces est très-bien. La ligne inférieure se trouve accidentée par une barque amaij'ée à la vanne du milieu, et le tout se mire dans l'eau la plus transparente et la plus claire qu'on puisse imaginer. Rien de plus simple que la Gravière aban-
donnée. Cette fois, deux zones seulement : le ciel et la plaine. La plaine offre au premier plan des coupures brusques et à pic qui donnent des mouvements pittoresque et inattendus de terrain ; puis, elle se prolonge bosselée de coteaux, d'arbres, de maisons et de moulins et se confond ay loin avec Thorizon. Le ciel est mouvementé : d'un côté, il ouvre d'abondantes cataractes ; tandis qu'il resplendit, de l'autre, des rayons lumineux du soleil. Le Souvenir du lac de Côme semble un effort vers le style. Il y a de la lourdeur dans les arbres. Pour le Rappel, l'artiste n'a pas procédé par divisions horizontales. Un orage qui se prépare, un ciel remuant et bouleversé, une rivière pleined'agitation, sur la rive, des saules secoués par le vent, hérissés d'une manière farouche ; le soleil glissant un rayon entre deux nuées et frappant d'une vive lumière une verte prairie et les blanches maisons d'un village éparpillé au milieu des saules, voilà le tableau. L'effet est curieusement vrai ; si l'exécution avait plus d'ampleur, de légèreté et d'abandon, c'est un chefd'œuvre que nous aurions signalé.
Nous n'avons ni Lambert ni Molière. M. Troyon n'a pas paru et mademoiselle Rosa Bonheur ne se mêle plus aux luttes publiques. Cette double abstention est infiniment regrettable. Le Salon y perd, sans aucun doute, plusieurs bons tableaux, et le public, Toccasion de rapprochements précieux. En effet ces deux artistes, dont les tableaux différent autant par le fond que par la forme, savent cependant représenter à peu près également bien les moutons paissant dans les prés et les bêtes à cornes foulant les gras pâturages. Aussi aimet-on comparer la couleur de Tun, ainsi que le profond esprit de la nature qui anime ses ouvrages, avec le savant dessin, le caractère distingué, l'habile composition de l'autre . Ah! si M. Troyon avait le crayon de mademoiselle Rosa Bonheur! Ah! si mademoiselle Rosa Bonheur avait la brosse de M. Troyon !
Cependant MM. van Marcke et Jacque sont de la fête.
Et puisque je les vois, je me tiens trop content.
. van Marcke suit M. Troyon à la piste. 11 au milieu des mêmes champs, sous les mêmes ciels,
M. van Marcke suit M. Troyon à la piste. 11 s'arrête van Mârckc.
dans les mêmes chemins. Je crois eu yérité qu'il lui emprunte les plus belles bêtes de son étable. Cependant^ on remarque de Tincertitude et de la mollesse dans sa démarche. Peut-être a-t-il trouvé le secret des riches aspérités de couleur^ des clairs empâtés dans le vrai sens des formes et des touches savamment distribuées selon les circonstances ; mais il ne s'en sert pas en toute liberté^ et parait ignorer enccpre le moyen d'intéresser le regard et la pensée en profitant avec à propos des ressources pittoresques qu'offrent les robes variées des animaux et le contraste de leurs différentes tonalités.
Quoi qu'il en soit, M. van Marcke a^peint une Récolte de betteraves à la ferme impériale de Girignon qui, pour n'être pas une œuvre magistrale, renferme pourtant des morceaux exécutés d'une main trèsintelligente. Ije centre de la composition est occupé par une charrette attelée de deux paires de bœufs ; le tout se présente de profil, sauf le premier couple d'animaux qui, s'étant un peu retourné, fait face çiu spectateur. Des paysans chargent la charrette de betteraves. Les bêtes de timon sont bien ; je leur préfère cependant l'un des bœufs de la tête de l'attelage. M. Troyon signerait celui-là tout entier. Le ciel commence à s'illuminer des lueurs de l'aube ; sous ce jour amorti par les vapeurs grisâtres du matin, la
lumière frappe vivement les flancs des animaux, mais elle les éclaire sans les dorer, sans les égayer par les jeux imprévus du soleil. Le Hameau et la Mare aux Pies ne valent pas la Récolle de betteraves.
Tout le monde connaît les originales eaux-fortes **• Jacque. de M. Jacque. Or, le graveur s'est fait peintre. Trèshabile à bien rendre ce qu'il a bien observé, il met dans ses tableaux un grain de poésie, je veux dire comme l'arôme des feuilles chargées de pluie, comme Texcellente senteur de l'étable, et la plainte des agneaux, et le bêlement inquiet des moutons. Le Troupeau de moutons dans un paysage nous transporte en pleine lande. Au second plan, à gauche, il y a un bouquet d'arbres et le ciel est. assombri par de gros nuages gris : la" pluie tombera tout à l'heure. Aussi le troupeau, tout en tondant l'herbe, revient-il à rétable ramené par le berger et le chien. Ce n'est pas peint de main de maître; la brosse est parfois hésitante et les arbres sont plats; niais quelle bonne physionomie ont ces moutons, quelle vérité dans leurs allures, que leurs mouvements sont justes et variés ! Les animaux du premier plan sont surtout très-bien. Leur laine n'a pas été passée à l'eau de savon, ni bichonnée au peigne fin comme ceux de M. Auguste Bonheur que nous allons bientôt rencontrer dans une campagne balayée à l'instar d un salon ; non, ils re-
viennent tout simplement des champs, ils rapportent la poussière de la route et leur ventre et leurs pattes sont crottées de la boue des chemins. Il y a au milieu de la cohue du troupeau un agnelet blanc tout à fait irréprochable.
Le Groupe de moulons en plaine a moins d'importance que le Troupeau dans un paysage; mais, comme facture, il est aussi fin et aussi fort.
M. Claude. Lc Retidez-vous de chasseei la Retraitede M. J. Claude
M. Brissot. ne sont pas mauvais. M. Brissot peint spirituellement les bêles. Un peu de charpente osseuse sous la peau de vos vaches et de vos bœufs, monsieur Brissot, et nous applaudirons. Le Troupeau de moulonSy du
M. Meuron. rcstc, cst jôli. Lcs Berger S bergamasques de M. Meuron font paître des moutons médiocres dans un paysage borné par des montagnes assez bien peintes; mais
M. Saimon. M. Salmou, qui n'avait pas trop mal débuté cependant, confit aujourd'hui ses moutons et ses bergères, dans je ne sais quelle détestable pâte.
M. ThioUet. Dans les Troupeaux changeant d' herbages, }i. Thiollet a placé sur le deyant de la composition des moutons qui sont un peu grands pour les vaches du second plan. Le tableau est néanmoins agréable, et les Vaches à une mare, parmi quelques lourdeurs, laissent voir plus d'une partie bien exécutée.
M. Brown. M. Browu peint avcc aplomb et avec esprit. Seule-
ment on désirerait que l'artiste serrât de plus près la nature. On voudrait aussi que, dans le Sleeple-chase, les ombres fussent moins noires et moins luisantes, et que, dans les Chevaux au vert, la femme qui paraît entre les deux animaux fût supprimée. Elle est par trop insignifiante. A part cela, on trouve que le peintre a parfois du dessin, souvent de la couleur et toujours de la verve.
M. de Balleroy est un bon peintre de chiens. Dans de Baiieroy. une Meute sous bois, il y a de Tardeur, de la fougue, et nous voyons des bêtes qui galopent au milieu des arbres et des taillis avec beaucoup d'élan. Le paysage de ce tableau, dû à la collaboration de M. Belly, est d'ailleurs magistralement traité. La Retraite prise renferme aussi des qualités précieuses. Le ciel est gris et pluvieux; des chiens conduits par deux piqueurs gravissent, le jarret fatigué, une butte très-escarpée ; ils suivent une voiture chargée d'un cerf mort. Il y a surtout un chien qui monte seul, à gauche, dont le poil blanc, taché d'orange, est du plus bel effet. M. de Balleroy se livre aussi au portrait ; mais son pinceau naturellement âpre et dur semble inhabile à donner aux chairs la souplesse et la vie. Cependant le portrait de M. X. exposé sous le n° 112 sera jugé avec faveur. 11 est vrai que dans le temps, M. Baudry a fait d'après ce même M. X. une étude supérieurement
peinte^ et je suppose que M. de Balleroy ne s'est pas privé de la consulter.
M. Brendei. C'est par excès de réalisme, que M. Brendel aime les moutons extrêmement sales et horriblement puants. Il réussit bien dans cette gamme bourbeuse ; mais il arrive que ses bêtes, au lieu d'avoir une toison de laine blanche, en portent une de copeaux noirs. Et puis, dans le nombre, que d'animaux boiteux, que de pattes cassées, que d'épaules démises, que de reins forcés ! C'est égal, la Rentrée à la ferme est d'im effet d'ensemble très-solide, et le peintre a peuplé le coin de droite d'oies et de canards très-ressemblants.
A. Bonheur. Loiu de moi l'idée de prétendre que V Arrivée à la foire de M. Auguste Bonheur soit un tableau médiocre. Au contraire, je déclare qu'on y signale une habileté extraordinaire, et,' par endroits, un trompel'ceil vraiment stéréoscopique. Cependant ce n'est pas assez. Une jeune fille, à droite, conduit des vaches; à gauche, un jeune homme pousse des bœufs et des moutons. Eh bien, les vaches et les bœufs viennent d*être lavés à l'eau de Jean-Marie Farina et lustrés à l'huile antique ; les moutons crêpés de frais répandent l'odeur du benjoin; les arbres, les herbes, les haies, pomponnés avec soin, ont été époussetés à fond par un plumeau coquet, et jamais l'on n'a vu de poussière aussi propre que celle que soulève le pié-
tinement du troupeau. Ah ! M. de Florian, voilà bien le feuillage, et les sentiers, et les bêtes, et les paysans que vous avez rêvés. et décrits ! Ah ! Messieurs Dubuffe père et ûls, que cette campagne et ces animaux satinés conviennent bien aux dames de vos portraits de moire et de dentelles ! Mais quel charmant travail I quelle adresse et que d'acquis! Le dessin est fort exact; il seraitinjuste dédire la couleur mauvaise; la conduite de l'outil est vive, intelligente et sûre, le détail parfaitement entendu, et, par exemple, au second plan, le taureau qui, la tête allongée sur la barrière d'un petit pré, regarde passer Estelle, Némorin, les bêtes à corne et à laine, arrive là comme un hors-d'œuvre, il est vrai, mais n'est-ce pas un morceau d'une exécution supérieure, excellente?
Et que manque-t-il donc à cette œuvre ? Mon Dieu, beaucoup de choses : ce qui manque à celles de MM. Dubuffe. En place de tant de perfection manuelle, on aimerait un peu de bonhomie, une simplicité mieux assortie au sujet; on s'arrangerait de moins d'esprit, mais on voudrait plus de naturel et de candeur; on désirerait moins de subtilité au bout des doigts et plu s de naïveté dans la pensée; une peinture moins en toilette, moins efféminée, moins pommadée, moins constamment souriante et plus énergique, plus sentie, plus lucide, d'un sentiment plus ferme et plus
sincère; un pinceau moins charmant, une brosse plus mâle, plus entreprenante ; une couleur moins délicate et moins énervée, des tons plus robustes et plus sains ; une pâte moins propre et moins appétissante, mais plus dense et plus variée; une exécution recherchant moins les petits côtés de la nature et davantage ses plans larges et accentués ; moins de parfums qui étiolent, et plus de saveurs qui réconfortent. Enfin, au lieu d'une grâce factice, d'une élégance maniérée, on aimerait retrouver ici un peu de cette poésie mystérieuse et intime, de cette essence sans nom qui vous retiennent des heures en contemplation devant ce que la nature offre quelquefois de plus vulgaire.
Après cela, nous reconnaissons, sans hésiter, qu*il y a énormément de talent dans ce tableau. Pourquoi n'y pas rencontrer en même temps une seule inspiration de génie, un seul éclair de feu sacré !
On dit que les travaux de M. Auguste ^Bonheur pourraient être confondus aisément avec ceux de sa sœur. C'est l'histoire des deux frères que l'on prend toujours l'un pour l'autre lorsqu'ils sont séparés, et qui ne paraissent plus se ressembler autant dès qu'ils sont réunis. Eh bien ! il existe, en effet, entre les deux chevalets, un air frappant de consanguinité. Cependant, croyez-le, si l'on plaçait le Labourage
nivernais etle Marché de chevaux en regard de Y Arrivée à la foire, on serait tout surpris de la distance qui sépare les peintres. Et combien on la trouverait plus grande encore si M'*' Rosa Bonheur mettait aux Champs-Elysées le Troupeau de taureaux et de chèvres près le lac Liven, en Ecosse, qu'elle a exposé l'année dernière à Londres! Ce tableau, il est vrai, est son chef-d'œuvre.
M. Auguste Bonheur a fait également figurer au Salon la Sortie du pâturage et Une rencontre de deux troupeaux dans les Pyrénées. Ce dernier tableau est le meilleur des trois sous le rapport de la composition.
La peinture de marine n'est plus en honneur chez nous.
Aussi, avant d'analyser les productions que ce genre délaissé a mises au Salon, serait-il à propos d'examiner si la proscription qui le frappe est raisonnable, est juste, est méritée.
Rappelons d'abord le nom de quelques artistes qui l'ont illustré. En France, n'avons-nous pas Claude Lorrain, l'une des gloires les plus éclatantes de notre siècle, qui « a créé, en quelque sorte,' dit M. Viardot,
une nature non yraie^ mais seulement poétique^ idéale^ copiée des rêves de l'artiste, plutôt que des points de vue réels, rassemblant des traits choisis de toutes parts, et, par cela, plus belle que la nature même? » Ne comptons-nous pas aussi Joseph Vemet? n n'eut pas la poésie enivrante de Claude, mais il fit beaucoup de bons ouvrages, consciencieux, intéressants, dignes d'étude, où les sites, les ciels, les eaux, les fabriques, les figures sont touchés avec un talent égal, et que le mauvais goût du temps ne dépare jamais. La Hollande, de son côté, ne cite-t-elle pas avec orgueil Simon de Vlieger, Dubbels,Bonaventure,van Capella, Backuysen, et surtout W. van de Velde, qui pei^t la mer avec amour, « modèle désespérant, a dit un critique, pour ceux qui veulent suivre ce genre?» L'Angleterre n'est-elle pas fière,à juste titre, de William Tumer, qui eut des heures sublimes^ et l'Italie, de Canaletto ? Et combien de noms pourrionsnous ajouter encore à cette liste ? Combien d'autres peintres ont su faire des œuvres excellentes en représentant les navires et leurs agrès, les matelots et leurs attitudes particulières, la mer avec ses Caprices, sa mobilité fantasque, ses sourires ou ses fureurs I
Et pour ne plus envisager la peinture de marine sous son aspect exclusivement artistique, il faut se demander si elle aussi ne peut pas rappeler des pages
importantes de nos anciennes annales^ de Thistoire contemporaine. Oui ou non, les fastes de notre marine appartiennent-ils à notre histoire au même titre que les fastes de notre armée? Oui ou non, les hauts faits du baiUi de Sufifren, de Duquesne, de Duguay- Trouin, de Jean Bart, les combats d'Algésiras, de la Passe, d'Ouessant, et tant d'autres, peuvent-ils entrer en comparaison avec la journée de Rocroi ou de Fontenoi, avec les victoires de la République et de l'Empire qui ont donné lieu à tant de dessins, de vers, de gravures et de prose guerrière, de grandes toiles et d'épopées ? Enfin, faut-il effacer les tableaux qui consacrent les batailles navales de la mémoire du peuple, hélas! si légère, du livre de notre gloire et duptta-^ logue de nos musées?
Malheureusement, la réponse est faite par ce qui se passe en France depuis déjà trop d'années. Nous ne voulons, pour exemple, que la guerre de Crimée et le déluge de commandes qui devait naturellement la suivre. Apparemment notre marine est restée oisive pendant cette rude guerre. Mais, le bombardement d'Odessa, mais celui de Sébastopol, mais l'expédition de la mer d'Azofif, mais Kinbum? Vous avez raison.
Allez donc au musée de Versailles. Comptez les tableaux qui reproduisent les circonstances de cette
campagne. Tronvez-vous une seule toile de marine? Non.
L'indifférence qu'on manifeste envers ce genre de peinture va même assez loin pour que, dans les différentes représentations du siège qui ont été faites sur commande pour Versailles, on ait oublié que la marine a armé jusqu'à trente batteries et des plus fortes. Où sont-elles? On a voulu pourtant que tout fût retracé par la peinture, tout, excepté, paraît-il, les vaisseaux et les marins.
Après cela, est-il étonnant qu'il y ait si peu de peintres de marine, surtout de marine militaire?
Ah ! ce n'est pas une carrière commode ni lucrative ! Il n'est pas inutile que le peintre de marine apprenne le métier de marin. Il doit connaître à fond celui de constnicteur. Toujours empressé de s'associer à nos expéditions maritimes, qu'en rapporte-t-il? Rien. Souvent, le plus souvent, il y laisse la santé, quelquefois la vie. Au retour, c'est à grand'peine qu'il parvient, à force de travail, à végéter en fabriquant des petits tableaux qu'achètent à bas prix de rares amateurs. Quant aux commandes du ministre d'État, ]'ai déjà dit qu'il n'y avait point de part.
Et cependant, depuis trente ans, il s'est produit en France plusieurs peintres de marine auxquels un autre pays s'honorerait peut-être d'avoir donné nais-
sance. H. Gudin^ le seul qui soit arrivé à la fortune^ a eu, sous le gouvernement de Louis-Philippe, une galerie entière à remplir de ses œuvres. Mais Sinson est mort à Botany-Bay; Goupil, attaché à une autre expédition, a eu le même sort dans je ne sais quelle région lointaine ; Nouveau est revenu du Sénégal, rapportant la fièvre qui la tué. Ainsi du pauvre Darondeau. Plus heureux ont été MM. Lauvergne et Lebreton, tous deux employés de la marine en même temps que peintres, Tun comme élève chirurgien, l'autre à titre de commissaire. Au moins ont-ils résisté aux fatigues de leurs campagnes. H. Durand- Brager a eu le même bonheur.
Autrefois il existait en France des peintres de la marine royale. Plusieurs même ont été bons constructeurs; beaucoup ont fourni des tableaux remarquables. La Hollande avait aussi des peintres de marine officiels ; TAngleterre en entretient^encore. « Dès que van de Velde (le père du fameux peintre de marine) entendait parler d'un combat qui allait se livrer, assure Houbraken, il s'embarquait aussitôt, dans Tunique but d'assister à l'action et d'en représenter les mouvements avec plus de vérité. Pour utiliser ses talents et son courage, les États de Hollande firent équiper un brick, avec ordre à celui qui le commandait de se porter sur tous les points que van de Velde désignerait. On vit alors
notre dessinateur courir bravement les périls d'un combat naval, aller et venir, se trouver au cœur de la flotte ennemie et regagner son poste. L'amiral Opdam fut surpris de voir un homme exposer sa vie pour acquérir une autre gloire que celle des armes. n fit dîner van de Velde à son bord, et ce fut ce jour-là même, deux heures après que le peintre se fut retiré, que le vaisseau amiral sauta en Tair. En 1666, le dessinateur des États fut présent à la bataille navale que les Anglais et les Hollandais se livrèrent, en vue d'Ostende, sous les ordres de Monk et deRuyter ; bataille terrible qui dura trois jours et où les deux flottes ne firent pas un mouvement qui ne fût dessiné par van de Velde avec une exactitude que Ton trouva surprenante. Ces dessins, faits par ordre des États Généraux, répandirent un grand jour sur les manœuvres et sur les officiers. Il paraît même que le bruit en vint jusqu'aux Anglais. Charles II appela van de Velde à son service, et, après la mort de ce prince, il continua sous Jacques II et pour sa cour ces dessins officiels que les circonstances rendaient parfois doublement précieux. »
Le célèbre fils de ce van de Velde fut également attaché comme peintre de marine à la cour d'Angleterre et l'on voit encore plusieurs de ses tableaux officiels au palais de Harapton-Court.
Après cela, U semble que quelques efforts pour relever au rang qui lui convient un genre aussi utile et aussi estimable ne seraient que justes de la part de l'État. N'y aurait-il pas équité par exemple à déléguer quelques milliers de francs au ministère de la marine pour Tentretien d'un peintre en titre et de quelques élèves, places qui seraient données soit au mérite reconnu, soit au concours? Il faudrait songer à toutes les fonctions très-diverses qu'un peintre de marine doit remplir, à tous les objets à la représentation desquels son pinceau peut être appelé. Assurément il serait bon de ne pas faire la partie trop facile. La navigation, la construction, l'hydrographie, les plans, la topographie surtout et même quelques éléments de fortification, voilà un programme qui effrayerait les jeunes gens médiocres et peu laborieux, car il est vaste et sérieux. Et pourtant nous ne souhaiterions pas qu'on exigeât moins.
Mais ces places de peintres de la marine royale dont nous parlions tout à l'heure, et dont nous demandons la réinstitution au Gouvernement, ces places, dira-t-on, ont disparu parce, qu'elles sont devenues sans objet. J'en conviens, au temps où Ton nommait des peintres de la marine royale, l'ornementation des navires avait une importance qui n'existe plus. Mais, si des artistes sérieux et éprouvés
étaient attachés à nos arsenaux, on ne livrerait plus sans doute les beaux modèles de nos ingénieurs à des maîtres charpentiers qui les accastillent de la pitoyable manière que nous savons tous ; on ne verrait plus ces terribles avants et ces abominables arrières qui déparent nos plus belles constructions navales, et il ne serait pas impossible au contraire que les mêmes navires, leurs ornements revus et corrigés, leurs lignes remaniées, prissent le grand aspect qui leur manque aujourd'hui. L'aménagement intérieur deviendrait aussi l'objet d'une sollicitude inteUigente ; les navires appelés par leur destination à être installés avec luxe ne montreraient plus seulement des riches matières entassées sans ordre, sans goût et sans art, mais une décoration portant le cachet du tact, du discernement et l'esprit de la véritable élégance.
Le fait est qu'il serait difficile de citer dans la marine impériale un seul navire orné intérieurement dans un sentiment artistique, de même qu'on n'y trouve peutêtre pas un seul vaisseau dont l'avant soit en rapport exact avec l'arrière, ou bien dans lequel ces deux parties se relient correcteipeut au corps même du bâtiment.
Mais il faut s'arrêter. Nous ne pourrions examiner plus longuement cette question sans entrer dans des développements qui nous écarteraient de notre sujet.
Je me bornerai donc à dire combien il est regrettable de voir une branche aussi intéressante* de l'art déshéritée sans motif des sympathies de l'État; et, après avoir signalé cette défaveur imméritée, après avoir exprimé le vœu qu'on utiUse et développe des aptitudes qui restent aujourd'hui inoccupées et improductives, j'aborde l'examen des tableaux de marine exposés au Salon de 1861.
Commençons par ne pas féliciter M. Suchet à pro- ^^ suchet. pos de son tableau de cette année — Capture des bricks anglais l'Astrolabe et l'Oreste par le petit chebeck du capitaine Ravaslre. — Des navires à reconstruire et à réarmer, une mer à refaire, un ciel à repeindre, total : une toile à gratter. Par contre, de l'aplomb à revendre. Ne félicitons pas non plus M. We- m. weber. ber relativement à sa marine que l'on trouve médiocre;
ni M. Berthélémy, sur Ylncendie en mer et le Bateau Berthéiémy. pécheur qui font l'efiTet de deux mauvaises plaisanteries ; ni M. Mozin, pour sa Rentrée au port et mm. Mozin, deux autres toiles d'un caractère banal ; ni M. Hintz et MaiJlr. sur ses peintures minces et vitreuses ; ni M. Mayer sur sa Frégate VHerminie et sur d'autres tableaux
froidement conçus, glacialement exécutés. Disons que Lepoitevin. M. Lcpoitcvin cst le Victor Adam du genre, que la M. Bouquet. Grotte de Fingaî et le Vaisseau le Vétéran de M. Bouquet irritent les yeux par leur cuisante acidité, et que M. Jugeiet. les toilcs de M. Jugelet sont bonnes tout au plus à déballer en foire. Quant au tableau — Vue de Marseille — M. Couveiey. que M. Couvelcy a exposé.
J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants ; Mais je me garderais de les montrer aux gens.
M. Barry. M. Barry a des qualités. Son travail est encore, il est vrai, dur et sec ; mais il accuse aujourd'hui quelques progrès dont il faut prendre note, et qui font espérer pour l'avenir des œuvres estimables. Si l'artiste apprenait maintenant à faire un navire, cela lui serait tout à fait profitable.
c.Monialand. Mademoiselle Céline Montaland a i^eintV Ancienne tour de Rhodes. Ce tableautin prouve comme quoi on peut être à la fois une femme exceptionnellement jolie, une actrice distinguée et un peintre fort spirituel. Je crois que mademoiselle Montaland est excellente musicienne ; en tous cas elle danse à ravir. Quant à Y Ancienne tour de Rhodes, la toile est petite, mais le début est charmant.
M. Faion. On scut tout de suite que M. Faxon a vu la mer, non pas seulement sur les côtes et dans les ports.
mais au large où il a pu étudier les vastes ondulations des flots, leurs brisements capricieux et leur repos solennel. Dans le Gros temps y le ciel est bien; on comprend que les nuages épais sont poussés par le vent. M. Faxon a mis également au Salon : Navires faisant sécher leurs voiles et Navire en panne. C'est le dernier tableau que je préfère. Le bâtiment est tout à fait marin ; il flotte réellement; le mouvement de Teau est vrai et la couleur ainsi que l'exécution ne manquent pas de charmes. Le peintre, toutefois, fera bien de se défaire de quelques tons un peu lourds et de veiller à son pinceau qui pourrait prendre des habitudes regrettables de mollesse.
Les beaux vaisseaux que ceux de M. Morel-Fatio ! Morei-Fatio. Comme l'artiste sait dessiner leurs lignes d'ensemble, et comme il connaît par cœur leurs détails ! Les sabords et les mâts, les étais et les poulies, les manoeuvres fixes, rigides comme le fer, et les manœuvres courantes qui cèdent à l'impulsion de la brise, les haubans et les amures, les drisses et les vergues, le grand et le petit hunier, les focs et la brigantine, tout est inflexiblement en place. Mais au lieu de paraître destinés à courir les chances de l'Océan, ne les dirait-on pas plutôt construits en vue de naviguer sur le bassin des Tuileries, ou de rester éternellement à l'ancre sur une glace du Musée de marine? Je crains en effet que
les vaisseaux de M. Morel-Fatio ne soient que des modèles.
Le navire a sa poésie particulière aussi bien que l'arbre et la montagne. A la mer il semble posséder une animation personnelle.. Quand il sépare une lame frangée d'écume^ ou bien quand il s'appuie alternativement sur la hanche de bâbord et sur celle de tribord, loin de le croire dirigé par des hommes au milieu des caprices du vent et des vagues, on dirait que c'est un mouvement spontané de sa volonté qui le pousse et le rend maître de ses allures : le navire a une âme, le marin le croit doué d'instincts, d'aversions et de préférences. D'ailleurs la brise, le tangage, le roulis impriment à ses manœuvres, même les plus fermes, à ses voiles, même les plus gonflées, des frémissements qui paraissent lui donner les palpitations de la vie. Aussi, pour peu que la pensée s'ouvre aux fortes impressions que produit la crainte des grands dangers, le navire qui gagne le large n'est pas une chose intéressante seulement parce que des existences précieuses lui sont confiées, mais un être pour lequel on se prend à redouter les périls et les catastrophes.
Au port, le bâtiment immobile n'a pas perdu toute sa poésie. C'est au moins un colosse endormi le long du quai, et demain, après tout, il s'en ira braver de
nouveau la tempête. Mais réduit aux proportions puériles d'un modèle, ce n'est plus qu'un joujou trèscurieux s'il est bien exécuté jusque dans son dernier hublot et ses plus futiles grelins; mais bête comme un soldat de plomb, s'il pèche parla ligne de tonture ou la disposition des écoutilles.
Ah! sans doute van de Veldes'apphquait à peindre le navire dans tous ses détails, avec des mâts polis et luisants, des agrès méthodiquement ordonnés, la carène étincelante au soleil; marin consommé, il était scrupuleux pour la moindre enfléchure, et son pinceau, à cet égard, ne se permettait aucun abandon, ne prenait aucune licence. Hais dans ses tableaux, comme le bâtiment est fier et imposant, comme sa masse est bien assise sur l'eau, comme il se balance lentement,.comme lèvent fait frissonner les voiles et vibrer les énormes cordages ! Pour l'exactitude de la structure et du gréement, ils sont irréprochables ; ils ont en plus le mouvement, l'animation, la vie. L'artiste n'a pas traduit seulement leur image; mais encore leur poésie majestueuse.
Je le répète, H. Horel-Fatio a exposé au Salon des Champs-Elysées des modèles de navires très-remarquables.
M. Kuwasseg a peint deux Vues des falaises de Flam- m. Kuwasseg borough'Head et une Vue prise à Ryde, dans l'île de
Wight. Les côtes sont assez bien et la mer n'est pas mal.
A.Achenbach. La Plage de Scheveningue, par M. André Âchenbach^ renferme de fort belles parties. La barque échouée parait cependant un peu trop roussie par les feux du soleil couchant, et la mer déferle sur le devant des lames que Ton croirait cuites au four. La voile de la barque est d'une agitation bien accentuée, et l'exécution générale montre plus d'une qualité sérieusq.
M. Rosier. Sous prétexte de soleil couchant , M. Rosier a incendié une toile, qui représente la Mer, de tons du plus pur cramoisi. A part cette exagération de rouge strident, le tableau a du mérite. L'artiste connaît l'Océan du large; il aime les gros nuages, l'atmosphère épaisse et les flots assombris sur lesquels se dessinent les contours insaisissables de la vague. Comme remueménage, la mer de M. Rosier a beaucoup de vérité.
M. Aiguier. M. Aiguicr n'est pas un peintre de marine dans la grande acception du mot. Il n'a du bâtiment qu'ime connaissance imparfaite encore, il paraît malhabile à grouper les vaissseaux et surtout à représenter leur coupe exacte et les mille incidents de leur parure. Mais en revanche, il a le goût des lignes simples et fermes, et c'est un coloriste fin, clair et transparent : ses eaux sont limpides, ses ciels légers, profonds, immenses. Il a aussi le sentiment de l'harmonie; mais dans des notes suaves, attendries et sereines. Il aime le calme, les
effets tranquilles, la brise et ses sourires à la surface un peu moirée de la lame, et non l'ouragan qui tourmente la nue et soulève des montagnes écumantes.
Des deux tableaux exposés par M. Aiguier, l'un est inscrit au livret sous ce titre : Pêcheurs de Sainl-Mandrier (environs de Toulon). On voit, à droite, une digue s'allonger en ligne parallèle avec l'horizon; cette construction s'appuie sur une bande étroite de terrain qu'animent des pêcheurs halant des filets. A gauche stationhe une barque, plus loin, on aperçoit un brick et des bateaux de pêche, dont quelques-uns, à flot de l'autre côté de la digue, ne montrent que les pointes de leurs mâts. La toile présente la plus agréable unité; son coloris argenté est délicat, frais et solide; la digue se trouve dans l'ombre et le tonde cette ombre est excellent; enfin, la mer s'enfonce à perte de vue dans la toile, jusqu'au point où Thorizon confine au cieL L'autre cadre de M. Aiguier : Golfe du Yal-Bonèle (Var) est, autant que celui dont nous venons de parler, digne d'éloges.
De tous nos peintres de marine celui qui connaît m. Durand-
Brager.
le mieux la mer et les vaisseaux, c'est M. Durand-Brager. Voilà vingt ans, il est vrai, qu'il court les océans, qu'il va d'un pôle à l'autre. Deux fois déjà, il a fait le tour du monde. Navigateur infatigable, grand chercheur de dangers, il voyagé sous toutes les latitudes,
il a visité les contrés les plus lointaines^ et les moins explorées. Par amour de l'art, n'est-il pas resté en Crimée aussi longtemps que le canon a grondé sur cette terre épique? Depuis, n'a-t-il pas suivi notre armée en Italie, de Montebello à Solferino; et n'a-t-il pas, de plus, accompagné les bataillons garibaldiens de Mar- , sala jusqu'à Naples? Tout en voyageant il dessine d'innombrables croquis qu'il garde en portefeuille ou bien dont il laisse profiter les journaux illustrés. Mais dès qu'il veut bien prendre un peu de repos, notre artiste exécute des tableaux dans lesquels ses connaissances variées se déploient à l'aise, et qui nous apparaissent toujours marqués d'un grand cachet d'intérêt. C'est qu'il voit bien ce qu'il voit et qu'il peint habilement ce qu'il peint. Du reste, il est en progrès constant; son meilleur cadre est ordinairement celui qu'il vient de terminer.
C'est pour cela sans doute qu'à cette exposition la Flottille de Boulogne sera préférée aux deux autres toiles mises au Salon par le peintre. Le ciel est rempli de nuages lumineux qui ressemblent à des chaînes de montagnes couvertes de neige, mais légers comme des flocons de ouate emportés par le vent. La mer est d'un bleu solide, toute balafrée de clapotis et de miroitements transparents, toute brodée d'écume blanche et conservant au milieu de ces mille détails la grande
forme d'ensemble de chaque lame. Soumis à l'impulsion d'une bonne brise, les navires vont de l'avant, semblant s'éloigner du spectateur, qui les aperçoit par l'arrière; quelques bouffées de fumée indiquent qu'une partie à coups de canon est engagée entre les pavillons ennemis de la France et de l'Angleterre. On trouvera peut-être sur cette toile quelques tons un peu secs, quelques touches un peu dures. A cet égard, cependant, on fera sagement de s'en prendre moins à l'artiste qu'au jour violent sous lequel le cadre est placé au Salon, et bien capable en effet de faire ressortir des aspérités jusque dans les inflexions les plus caressantes du pinceau.
Les pêcheurs du Bosphore guettent le poisson du haut d'une case soutenue, par de grands bâtons, à trois ou quatre mètres au-dessus du niveau de l'eau. SI. Durand-Brager a représenté un groupe de ces étranges appareils dont le profil ressemble à celui d'une araignée qui se dresserait sur ses longues antennes. La mer est calme, le ciel enflammé des feux du soir et rayé horizontalement de nuages noirs; on voit à droite un fouillis d'embarcations grandes et petites, et des maisons accrochées sur le versant d'une côte abrupte. Ce tableau a beaucoup d'effet; je le crois cependant d'un travail trop précieux et l'on voudrait y rencontrer un peu de la manière ferme et libre qui plaît tant
dans la Flottille de Boulogne. On fera la même réserve à propos de la Vue de Constantinople, toile exécutée d'ailleurs avec un véritable talent et dans laquelle les flèches d'ivoire, les minarets blancs et les coupoles d'étain de Stamboul, les caïques, les canges, les sandals, et les grands navires du port sont étudiés avec la dernière précision.
M. Gudin. H. Gudin estle plus ancien, le plus populaire et le plus récompensé des peintres actuels de marine. Ce n'est pas celui, pourtant, dont le talent ait le plus de caractère, d'originalité et de distinction. Les deux grandes machines qu'il a exposées cette année : Arrivée de la reine d'Angleterre à Cherbourg^ et la flotte française se rendant de Cherbourg à Brest, valent ses tableaux déjà connus.
Dans l'Arrivée de la reine d'Angleterre, le yacht To^slVictoria-and^Albert s'avance accompagné de son escorte ; il vient prendre place entre la flotte française et les embarcations de plaisance qui couvrent la rade. Les navires ont déployé leurs pavillons; les matelots garnissent les vergues et les canons des vaisseaux et des batteries de terre échangent de formidables saints. Je me souviens de cette journée. Quel éclat! quel soleil ! La mer a la teinte bleu-vert qu'aimait Canaletto. Les sloops, les lougres, les tartanes, les goélettes, les balaous vont, reviennent et se croisent par ceiH
taines. Quel entrain pittoresque, que de variété et d'imprévu dans leurs mouvements! Et les mille milliers de pavillons de toutes les couleurs possibles qui les pavoisent depuis la pomme des mâts jusqu'à la ligne de flottaison, font-ils d'assez joyeuses grimaces, des contorsions assez réjouissantes ! Ils s'ouvrent et se ferment, se tordent et se déploient, se rident et s'étalent, se crispent et s'étendent, et cela chacun dix fois par seconde. Quel artiste exprimera cette gaieté, cette vie, cette agitation? qui saura dessiner ces yachts anglais si fins et si dégagés, aux manœuvres si correctes? Qui pourra interpréter l'imposante majesté, la grandeur solennelle de la fête?
Cène sera pas M. Gudin.
Dans son tableau le ciel est morne, la mer triste, la rade inanimée ; les pavillons pendent éplorés, les yachts se désolent, les grands navires ont l'air navré. Aussi, monsieur Gudin, au lieu de laisser vos bâtiments flotter tout simplement sur l'eau, pourquoi les planter sur une espèce de cuirasse dont les scintillements et les reflets métalliques sont d'une inharmonie désagréablement dure? Au lieu de peindre une atmosphère calme et limpide et de chercher dans les fumées de l'artillerie d'heureuses oppositions de couleur, des contrastes de forme, pourquoi pommader cette toile d'une brume huileuse et nauséabonde?
Dans le temps ne vous M-on pas reproché de faire des navires « ivres et chancelants?» Mais j'en vois ici qui sont hors d'aplomb et d'assiette comme ceux que vous fabriquiez quand on vous infligeait cette verte réprimande. Pas de légèreté ni de profondeur dans les fonds ; pas d'intérêt dans la composition ni d'allégresse dans Teffèt; pas d'air autour du corps des vaisseaux ni derrière les mâts. Aussi les jolis pavillons ne peuvent-ils se démener sur leurs drisses^ et les sloops et les pirogues glissent mal ou ne glissent pas du tout sur la cuirasse dont je parlais à l'instant. Ce n'est pas une fête, c'est ime lamentation; ce n'est pas un jour de liesse, c'est un jour de deuil. Ajoutons que ce n'est pas une œuvre d'art, mais seulement un cadre de M. Gudin, c'est-à-dire une toile dépourvue de toute distinction, vide et creuse, exécutée sans doute avec une agilité peu ordinaire, une adresse merveilleuse, une entente surprenante du métier, mais d'un dessin pitoyable, menteuse de ton, nulle d'observation, ne révélant pas la moindre trace d'étude, la plus petite lutte avec la vérité.
La Flotte française se rendant de Cherbourg à Brest est le digne pendant de l'Arrivée de la Reine d'Angleterre. Nous n'avons changé ni de lumière ni d'ombre. C'est la même pâte ou plutôt la même graisse ; c'est la même habileté stérile, la même imagination étroite,
la même prestesse de main, la même facilité d'outil, la même façon d'enjoliver les choses et la même absence de toute idée réellement artistique. Seulement au lieu de naviguer sur une cuirasse, la Bretagne, lourde marmite de cuivre, fend des flots dç satin et de velours. J'aime mieux cela ; mais je préférerais de l'eau salée.
Cependant, laissons de côté la critique de l'œuvre, et soulevons, en finissant, une objection qui n'est peut-être pas sans portée.
Nous avons là une toile destinée à conserver un des souvenirs du voyage triomphal que LL. HH. l'Empereur et l'Impératrice ont fait en Normandie et en Bretagne. C'est donc une page historique dans laquelle le peintre ne devait mettre du sien qu'avec précaution. Or, H. Gudin a allumé dans le ciel, un peu à droite, une manière de soleil,— levant ou couchant, peu importe, — dont les rayons rissolent la hanche de bâbord des vaisseaux.— Ceux-ci sont vus en perspective par l'avant, c'est-à-dire qu'ils se dirigent vers le spectateur.— Eh bien! voilà un astre qui n'est pas à sa place. En quittant Cherbourg, la flotte passa au large de l'fle d'iVjurigny, et se dirigea vers Ouessant qu'elle laissait à gauche au commencement de la nuit, et tout le soir efle eut le soleil non pas à l'arrière, mais en face, un peu à tribord. Voilà pour le cas où l'artiste aurait
voulu représenter un soleil couchant. Le lendemain matin^ le vaisseau impérial et son escorte cinglèrent' vers les côtes de France, le cap sur Test, c'est-à-dire que le soleil se leva précisément devant le beaupré des navires aveuglant les voyageurs qui cherchaient des yeux la terre bretonne. D'où il suit que les bâtiments de M. Gudin, par la position du soleil dans la toile, loin de paraître se diriger sur Brest, semblent en route pour l'Amérique. Et voilà connue on peint l'histoire.
Le cas n'est pas absolument grave, si l'on veut, et nous serions disposé à l'excuser, si le peintre, en attelant les bœufs au bout de la charrette où ils n'ont que faire, avait rencontré des ressources dont l'art eût profité. Mais comme ici l'intervention du soleil est artistiquement des plus vulgaires, comme en fin de compte elle aboutit seulement à des éclats enfantins, à des miroitements prismatiques, dont le besoin ne se faisait pas rigoureusement sentir, et, en tous cas, du caractère le plus banal, nous la blâmons formellement.
Ce soleil qui resplendit en plein ciel fait penser à Tumer dont M. Gudin se croit peut-être le rival. C'est vrai que le peintre des deux tableaux que nous venons d'examiner rappelle le maître anglais dans ses lumières jaunes et beurrées, dans sa pâte d'une diaphanéité glaireuse. Hais comme il en reste loin pour
l'audace et le bonheur de la mise en scène, pour l'ampleur de la pensée, le mouvement de l'expression ! Comme il en est loin pour l'enthousiasme, pour le sentiment de l'immensité et de l'infinité de la nature qui poussèrent, je le sais, l'auteur du Naufrage du Minotaure dans des extravagances étranges, mais qui lui inspirèrent aussi des chefs-d'œuvre! Et ne seraitelle pas grotesque au plus haut point la prétention qui voudrait que les toiles les plus éclatantes de H. Gudin pussent se soutenir au milieu de tableaux de Qaude Gelée, comme le Soleillevantdans un brouillard et Didon bâtissant Carthage, de Turner, placés à la National Gallery, entre deux des plus belles pages du Lorrain: Le moulin et la Reine de Saba ?
M. Gudin montre combien le talent manuel est insuffisant, si le goût et l'intelligence ne le guident pas. L'artiste est maître de son pinceau, il lui fait faire des tours de souplesse extraordinaire, et cependant quel résultat obtient-il? Il ne peint qu'une nature factice, une rêverie d'opéra; il ne voit qu'un ^ul et même horizon, rétréci au champ de son imagination; et bien qu'il ait semé à profusion les œuvres de ses mains, il n'a prouvé, de bonne foi, qu'une fécondité déplorablement stérile.