L'ÉCOLE DE ROME
DUR une certaine critique^ le titre d'ancien pensionnaire de TAcadémie de Rome est une mauvaise note. C'est là une injustice. Si l'on ne peut dire^ il est vrai, que l'école de Rome ne fournisse que des sujets d'élite, on doit reconnaître
cependant que les principaux de nos artistes ont fait le voyage transalpin, et que c'est de la villa Médicis, à deux ou trois exceptions près, que nous sont venus les représentants les plus distingués de la grande peinture.
A Rome, les élèves ne sont pas sous la férule d'un maître qui leur impose sa manière de comprendre le commencement et la fin de l'art, infligeant des punitions au téméraire qui tenterait de s'écarter d'un certain programme d'études. Non ; ils sont dans une école qui s'applique à maintenir l'unité d'un principe, mais qui permet à cette unité de se diversifier en raison de la variété des dispositions individuelles, acceptant même toutes les théories personnelles; de telle sorte que les efforts des artistes ne se disséminant pas, emportés aux quatre points cardinaux par le souffle du caprice, mais se rattachant au contraire, par un côté quelconque, à une base unique, l'art conserve sa puissance morale, tout en augmentant ses facultés créatrices. L'Académie de l(ome est un centre austère où vient se former, se raffermir ou se redresser le goût des jeunes gens. Ceux-ci, entourés des plus bâles productions des grands âges artistiques, dégagent leur esprit des nuages qui l'offusquent et reçoivent de toutes ces manifestations sublimes du
génie des impressions durables qui leur permettront d'être indépendants sans dommage pour l'art^ sans danger pour eux-mêmes.
Or^ il y a assez de gens allant au hasard^ dans le vague de l'espace, et tiraillant sans souci de la direction que prennent leurs coups, pour qu'on jette la pierre à une institution dont le but est précisément de prévenir ces dépenses inutiles de forces, en recrutant un noyau d'artistes qui, avant de marcher seuls et à leur gré, consentent à labourer et à herser soigneusement le champ de leurs études.
Depuis quelques années , sans doute, l'Académie romaine ne donne pas des résultats brillants. Les élèves semblent faire bon marché de leur individualité; ils usent leurs ressources à s'imiter les uns les autres plutôt que de demander aux maîtres les secrets de la perfection. Mais cette génération sans originalité, sans culte sincère de l'art, a succédé à des phalanges d'élèves plus robustes et plus vaillants; elle passera. Dieu merci ! d'autres lui succéderont, et c'est alors que nous recueillerons de la ville éternelle les signes de la renaissance de la grande peinture en France.
Je ne prétends pas affirmer que pour devenir un excellent peintre, il faille absolument être lauréat de l'Institut et vivre cinq ans en Italie aux frais de l'État.
Un artiste^ à coup sûr^ peut faire son salut en dehors du giron de l'école. Je veux dire que la couronne académique n'est pas tout à fait aussi méprisable que le déclare une critique chagrine. Le prix de Rome n'a tué aucun talent; il en a, au contraire, développé un grand nombre. Il provoque ordinairement, chez celui qui l'obtient, une émulation impatiente, et, en l'aidant à démêler les lois du beau et à connaître les défauts pour lesquels il n'y a jamais de compensation possible, il détermine souvent ces élans d'intelligence qui décident d'une carrière et qui marquent les débuts des privilégiés de l'avenir. S'il aboutit souvent à un mécompte , c'est un malheur dont la villa Médicis est peut-être la première à s'attrister ,ymais dont il ne faut pas, oubliant les services rendus, faire remonter la responsabilité jusqu'à l'institution même. Et, après tout, il est au moins douteux que l'imagination que n'ont pu réchauffer ni la vue ni l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la Renaissance, eût pu fleurir et porter des fruits en continuant à végéter de ce côté-ci des Alpes.
Je n'ai pas mission de défendre l'écolQ de Rome contre les attaques malveillantes dont elle est l'objet ; je tiens seulement à établir, au début de ce travail^ que je ne figure pas dans les rangs de ses détracteurs*
D'ailleurs, le Salon de cette année lui donne raison
contre ceux qui la raillent et contestent sou utilité. En effets elle occupe à l'Exposition la première place ayec MM. Flandrin, Pils^ Baudry^ et quelques autres. On dira peut-être que pour apprendre à faire des soldats^ M. Pils n'avait pas besoin d'aller jusqu'à Rome^ et que le Champ de Mars et le camp de Châ- Ions auraient fourni tous les éléments nécessaires à son éducation. Les hommes superficiels seront seuls de cet avis. Si H. Pils fait ressortir l'accent du nu sous l'uniforme^ s'il a le sentiment raisonné de l'élégance et le goût des belles proportions, s'il peut accomplir la fusion des principes fondamentaux de l'art avec les exigences modernes, c'est qu'en poursuivant ses études à Rome, comme pensionnaire, il a regardé attentivement les maîtres afin de renforcer un jour de ses observations ses préférences et ses instincts naturels, et qu'il a su maintenir sa peinture dans ce mode consciencieux et réfléchi dont les fortes études peuvent seules donner l'habitude. Aussi, peut-il prendre librement son essor; il ne s'égarera pas; comme M. Yvon, par exemple, que le manque d'instruction artistique a conduit de chute en chute au point où nous le voyons aujourd'hui.
Je parlerai plus loi» des portraits de H. H. Fiandrin et de la Bataille de fAlmay de M. Pils.
En ne faisant pas figurer ces deux peintres dans le chapitre où Ton devrait peut-être les rencontrer, les anciens pensionnaires de Rome forment encore un groupe imposant. S'il n'y a pas entre eux égalité de mérite, on y trouve une variété de qualités— et de défauts — qui démontre que pour avoir tous sucé le même lait, chacun n'en a pas moins développé ses aptitudes naturelles, de façon à atteindre des résultats différents, quelquefois tout à fait opposés. M. Clément. Le plus jeuue des élèves de Rome qui aient exposé au Salon de cette année est M. Clément. Lauréat en 1856, il n'est donc pas encore arrivé au terme de son noviciat d'artiste. 11 a envoyé aux Champs-Elysées deux études, une d'enfant et une de femme.
L'enfant donne la becquée à des moineaux. C'est une peinture lisse, savonnée, sans ressort, et il faut s'en occuper seulement pour engager Fauteur à chercher une manière plus large et plus flère.
lia femme est nue, couchée et endormie. Sa peau
brune se détache sans dureté sur le blanc du drap, et d'un bout à l'autre le contour se poursuit sobre et précis^ d'^un trait sincère^ évitant les atténuations ou les cahotements exagérés et serrant la forme de près. Le peintre^ plutôt que de traduire aussi scrupuleusement la nature, eût mieux fait peut-être de le prendre sur un ton plus haut, par exemple en relevant le caractère de la tête et négligeant certains détails que lui offrait le modèle,— les tons cuivrés du visage, et, dans le cou, quelques accents vrais sans doute, mais trop complaisamment copiés; — cependant, comme il s'agit ici d'une étude, ce serait montrer trop d'exigence que de vouloir y trouver ce que l'artiste n'a pas essayé d'y jnettre : le style et la grandeur. 11 sufflt de reprocher à M. Clément le modelé trop arrondi du bras droit relevé au-dessus de la tête, et le fond du tableau, — paysage franchement mauvais. Quoi qu'il en soit, cette toile se recommande par des qualités solides. Le modelé est fin et sérieux, le ton simple, le dessin bien entendu, et quand le jeune pensionnaire abordera un sujet plus compliqué , il prouvera, je l'espère, qu'il n'est pas resté insensible aux leçons des maîtres, et qu'il a su retenir quelque chose de ces grandes traditions qui sont la gloire de l'art.
On voudrait être rassuré au même degré sur Tave- Giaconiotty.
nir de M. Giacomotty. Malheureusement le tableau représentant la Mort de saint Hippolyle et celui intitulé Nymphe et Satyre sont tellement en désaccord avec les principes de la grande peinture^ que ces toilôSy au lieu de remettre en mémoire les maîtres de la péninsule italique^ dont l'artiste a si bien été à même d'étudier le caractère et la majesté, rappellent tout au plus les produits de l'école française du xvni* siècle. Ce n'était pas la peine, on en conviendra, de faire le voyage de la terre classique des arts, pour en rapporter le culte de Lagrenée ou de Barthélémy. Encore ces peintres, praticiens féconds et intrépides, manœuvraient-ils le pinceau d'une manière galante et pleine de curieux imprévus, étalant la couleur avec une gaieté et une grâce d'esprit dont M. Giacomotty ne semble guère se douter.
Le tableau de la Nymphe est un produit de la fausse idée que l'artiste se fait du .goût. Les types sont communs, le dessin est vulgaire et souvent incorrect; ainsi la jambe droite de la femme se présente d'une manière tout à fait incompréhensible ; le modelé de cette figure est martelé de touches lourdes et monotones qui lui donnent la physionomie d'une peinture de Lépicié, l'un des plus faibles artistes du siècle dernier; enfin le iSatyre est d'un ton de mélasse peu harmonieux, et sous prétexte de myologie, le peintre
a déployé sur le torse de ce personnage un luxe inutile de nodosités.
Quant au Martyre de saint Hippolyte, il Taut mieux le laisser de côté. J'en ai publié dans la Gazette des Beaux- Arts ^ une appréciation détaillée dont je détache
seulement les dernières lignes: a Dans ce tableau^
il y a sans doute plus d'une partie estimable; je les donnerais toutes pour une figure^ une seule ayant réellement de la force^ de la dignité^ de la vigueur ; il y a aussi des prestiges de brosse et de travail parfaitement réussis; je les sacrifierais tous jusqu'au dernier pour un bout de draperie bien jetée, sans empbase^ sans amplification inutile^ sans recherche mesquine, d Puis j'ajoutais : a Je ne viens pas porter le découragement dans l'esprit d'un jeune artiste ; j'essaye d'y faire pénétrer la lumière Désormais qu'il a franchi l'époque des premières études et que son talent arrive à la maturité^ espérons que M. Giacomotty se détournera des routes fâcheuses où il s'est égarée et que^ revenant de ses erreurs^ il mettra de bonne foi au service des nobles enseignements de l'art les dons qu'il tient de la nature. »
Pour nous remettre de saint Hippolyte et de la m. Âubert.
> Livraison du 15 octobre 1860 {Envoia de$ élèves de l'école de Rome),
Nymphe y reposons -nous un peu devant la peinture calme et douce de M. Aubert. Pensionné à Rome à titre de graveur, M. Aubert est revenu peintre; non pas, il est vrai, peintre à tempérament vigoureux, mais d'un caractère simple, imprimant sur ses œuvres le rare cachet de la vérité unie à beaucoup de distinction. Ufaut reprocher cependant à M. Aubert la localité un peu triste de sa couleur. On voit trop que le peintre, sacrifiant la valeur des tons francs, des lumières vives et des ombres tranchées, baisse de parti pris au moins d'une octave la gamme naturelle de la palette. Qu'il y prenne garde, il ne faut pas chanter toujours sur la même note, ni dans le même ton, et la variété des modulations est un excellent moyen pour tenir le public en haleine.
C'est surtout dans le portrait de lord H. que le mode mineur dans lequel reste obstinément M. Aubert ne paraît pas à sa place : cette toile réclamait une facture plus nette et plus corsée, une couleur plus vivante, un modelé plus large et plus soutenu. Le portrait de mademoiselle M.,.., au contraire, est charmant et il s'est fort bien accommodé de la manière adoucie du peintre. La tête a beaucoup de finesse, les mains sont d'un bon dessin et d'une jolie exécution, et, à part le contour ombré de la joue dont le ton est sec et noir, c'est un cadre agréable.
M. Aubert a également exposé un tableau qu'il désigne sous ce titre : la Confidence. Sur une terrasse au delà de laquelle s*étend la nappe unie de la mer^ deux filles d'Athènes du temps de Périclès étaient occupées à broder d'or une écbarpe de laine fine. Elles se sont levées; la plus jeune, s'appuie avec une confiance câline sur l'épaule de sa compagne, laissant échapper au milieu d'un sourire naïf le secret de son cœur. Cette figure est gracieusement ajustée dans une tunique blanche qu'enveloppe en partie un pallium vert. La confidente écoute son amie avec une gravité bienveillante. La tète est assez belle; mais, en général, ce personnage ne vaut pas l'autre : les mains ne semblent pas irréprochables, les bras sont plais, et les plis de la tunique dessment en traits mesquins les formes de la poitrine et le contour des hanches. Gardons-nous cependant de chicaner l'auteur en approfondissant l'œuvre plus qu'il ne convient. 11 y a des tableaux avec lesquels on peut être indulgent, et si celui-ci, dont les prétentions sont modérées, plaît au premier abord, il faut se contenter de cette ùnpression heureuse sans calculer ce que feraient gagner à la composition une tonahté moins uniforme, une peinture plus grasse, un caractère mieux décrit et la suppression de quelques détails trop maigres et peutêtre superflus.
M. Hébert. M. Hébert n'est pas en veine. Son crayon tombe en langueur, son pinceau s'amollit chaque jour davantage et sa couleur devient de jJus en plus inconsistante et malsaine. On prétend malgré cela que ses portraits ont un charme mélancolique qui a bien son prix. Je leur reconnais seulement, quant à moi, un parfum désobligeant de maladie, et dans leur aspect chétif, énervé, morbide, dans leurs chairs que gagne la moisissure, dans leurs fonds humides et glissants, je cherche en vain le mérite qui donne les attraits dont on parle. Soyons de bonne foi, cette année les portraits de M. Hébert ont un aspect lamentable. Et, voyez le malheur, c'est précisément celui de S. A. I. la princesse Clotilde qui affecte de mettre en évidence les défauts du peintre. On a beau dire, l'œuvre est manquée et il faut remettre la tête en ensemble, donner de l'élégance à la ligne des épaules, assurer entre celles-ci et la taille un juste rapport, dessiner avec soin les bras, emmancher correctement les mains, etc., enfin jeter sur la toile aujourd'hui louche et glauque un peu d'existence et d'animation. A la place de M. Hébert, je la referais en entier.
Le portrait de madame C... est meilleur que le précédent bien qu'il ne brille pas non plus par l'apparence de la santé. Malgré son air mourant, ou même tout à fait mort, il pèche moins toutefois
que celui de la princesse Clotilde au point de vue de l'exécution générale.
Est-ce à dire que M. Hébert soit sans talent ? Non, à coup sûr. Toutefois il s'égare si bien dans de certaines rêveries qu'il s'y perd. Il y a trouvé jadis d'équitables succès, mais il en applique aujourd'hui la triste poésie à tout ce qu'il touche, en lui donnant chaque année une teinte plus. délétère. Voilà par où il périra, s'il ne se défend résolument contre la fatale tendance qui l'entraîne. On lui a connu des qualités infiniment précieuses de distinction et d'expression; il a produit des pages d'une grande saveur, d'une délicatesse exquise, entre autres la Mai' aria, dont la grâce souffrante vous pénètre jusqu'au fond de l'âme; mais, sous peine de n*éveiller bientôt que le souvenir amer des promesses qu'il n'a pas tenues, des espérances qu'il n'a pas réalisées, il importe qu'il s'arrache au plus vite à l'atmosphère malade qui l'entoure , et qu'il s'échappe de ce milieu embrummé de spleen, de douleurs sourdes, d'affaissements, que sais-je? de misères et de fatigues dans lequel il paraît trop se complaire.
M. Hébert a exposé, en outre, une vue de Cervara, pochade de l'esprit le plus fin.
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M.Barria». M. Bamas a produit un nombre considérable d'œuvres importantes. Sa notoriété remonte au Salon de 1851, où les Exilés de Tibère y toile magistrale, onergiquement conçue, solidement exécutée, fixa l'attention des amateurs que préoccupait l'avenir de la grande peinture. Depuis cette époque, M. Barrias a peint dans la chapelle de la Maison Eugène-Napoléon et à Saint-Eustache de vastes compositions murales. 11 a aussi décoré d'un plafond avec voussures l'hôtel de M. Pereire et improvisé pour l'hôtel du Louvre quatre plafonds, quatorze grisailles et vingt tableaux. Je ne parle pas d'une douzaine de toiles disséminées dans les musées de province, de Vliistoire- des jeux équestres et gymnasliques depuis Vanliquité jusqu'à nos jours, immense frise de 400 pieds se développant à l'intérieur du Cirque -Napoléon, ni d'un grand nombre de portraits, ni d'un carton pour le plafond du Théâtre-Français. On le voit, ce n'est pas M. Barrias qui donne à sa main le temps de s'engourdir, à son esprit le loisir de sommeiller. Notre artiste se plaît surtout avec les vieux
Romains, et quand il les représente aux champs ou à la guerre, dans leurs cabanes rustiques ou dans leurs habitations aux murs de stuc, embaumées par le laurier- rose et le myrte, il se défend des niaiseries écœurantes d'une certaine archéologie très en vogue aujourd'hui. lia fourni, par exemple, à la maison Didot, pour V Horace et le Virgile qu'elle a édités, une quarantaine de dessins charmants, où l'on trouve exprimé en style simple, exempt d'afféterie et de prétentions puériles, les mœurs, les usages et les types des anciens dominateurs de la terre.
M. Barrias descend cette année dans l'arène armé de plusieurs cadres : la Communion (souvenir de Ravenne),' la Conjuration chez des courlisanes, une toile fantastique dont le sujet est tiré de la vie présumée d'Ossian, et deux ou trois portraits.
Pour être franc, je dirai que je préfère le Théâtre-Français à la Gaîté, Phèdre à la Tour de Nesle, Toutes les intelligences, il est vrai, ne s'accommodent pas également de la nourriture que l'on prend en compagnie de Corneille et de Racine, et il y a des appétits qui ne sont rassasiés qu'après avoir soupe de la littérature des boulevards ; mais comme les plats de choix sont, de l'avis de& délicats, supérieurs aux ragoûts hauts en épices, on voudrait retrouver M. Barrias au Forum ou à Pompéi, avec les Romains
de Camille ou de Pliocas^ et l'on attend^ non sans impatience, que la lyre du jeune peintre s'accorde enfin pour un nouveau poëme qui soit le noble pendant des Exilés de Tibère.
Pour la Conjuration chez des courtisaneSy l'artiste a supposé le moment où des seigneurs de Venise, ivres de vin de Chypre, exaltés par les fumées acres du festin et les caresses perfides de leurs maîtresses, s'engagent par écrit et par serment à renverser le gouvernement qui fait trembler le Turc, le Grec et le Génois. Mais Venise elle-même intervient au moyen d'un membre du fameux conseil des Dix. Dissimulé à demi derrière un rideau vert, le sombre personnage assiste à la scène et donne à Stella, l'une des courtisanes, une bourse pleine d'or que l'indigne créature reçoit d'une main, pendant que de l'autre elle rapproche son amant de son cœur.
Eh bien , ce rideau, cet homme à moitié caché, cette bourse, ce double geste de Stella, voilà ce qui ne me plaît pas, parce que tout cela mène à l'Ambigu, et que je n'ai aucune sympathie pour le drame qu'on y joue. Il semble que la scène serait d'un effet plus puissant, moins écrit, sans doute, mais en réalité plus profond, si la trahison, au lieu de s'étaler brutalement au premier plan, se pressentait comme une lueur sinistre au travers des regards et des sou-
- i9 — rires de ces filles penchées^ le corsage défait^ sur les hommes cpii ne quitteront leurs chaudes étreintes que pour les prisons de Saint-Marc. Il y a des circonstances qu'il faut savoir sous-entendre^ des parties du discours où la retenue est un devoir de l'éloquence, et le spectateur n'éprouve pas toujours le besoin d'être mis littéralement aii courant de l'intrigue. Or, si M. Barrias n'avait pas relevé le rideau qui, laissant à découvert un homme rouge et masqué^ fait apercevoir la dernière péripétie de la pièce, l'esprit moins éclairé trouverait dans le vague flottement de ses craintes et de ses espérances un charme que la certitude ne peut lui donner.
Quoi qu'il en soit, le tableau renferme de nombreux morceaux modelés dans une bonne pâte, d'une brosse habile et chaude.
La Communion est fort gracieuse. La jeune Italienne qui reçoit l'hostie a beaucoup de pieuse ardeur; sa pose est naïvement élégante, son visage est empreint d'une douceur séraphique.
Parmi les portraits de M. Barrias, celui d'une belle jeune femme est de beaucoup le plus remarquable, n porte au livret le n° 129. Les formes ont la plénitude d'une santé sereine ; les chairs, d'un ton riche et tendre, rappellent la manière de certains Vénitiens, et le tout est peint d'une façon savante.
M. E. Lévy. jf. Emile Lévy a exposé un projet de décoration d'arcade qu'il intitule : La Paix entre deux nations. Une femme brune, — de race latine probablement, — et une femme blonde, — de race saxonne, sans aucun doute, — se tiennent par la main ; aux côtés de chaque nation voltige un génie portant un bouclier; au fond, d'un tapis de verdure surgissent des oliviers. Cette peinture a un aspect décoratif qui ne manque pas d'un certain cachet de .grandeur; mais aussitôt qu'on poursuit l'examen, on trouve que les génies sont lourds et patauds,— la tête de celui de gauche est jolie cependant, — que le visage de la nation brune est d'une grande vulgarité, qu'il y a beaucoup de tons discordants dans tout cela, et d'autres choses encore.
Le plafond où M. Lévy a représenté les dieux et les déesses de l'Olympe, rassemblés pour recevoir Psyché, que Mercure apporte à tire-d'ailes, est pauvre d'invention, et d'un travail mesquin. Tous ces immortels sont étriqués, essoufflés, réduits à rien, et Psyché ressemble à une poupée à ressorts mal articulés. M. Lévy a dû voir à la Farnésine le Conseil des dieux de Raphaël. Il est regrettable qu'il ne se soit pas souvenu de cette peinture célèbre pour essayer d'en transporter le caractère ample et majestueux dans sa composition.
Le bagage de M. de Curzon se compose de six cadres, m. de Curt on. C*est un artiste laborieux et fécond, inventant promptement, peignant vite, exécutant sans repos ni trêve des tableaux de genres différents. Une des toiles qu'il a exposées cette année représente des bouquetières de Naples. Une femme réunit en bouquets les fleurs que lui présente une enfant assise sur un panier ; les cheveux un peu ébouriffés, le corps droit, les jambes tendues, la fillette suit avec une gravité naïve les mouvements de sa mère. Derrière, une autre enfant, mais plus âgée, le bras levé, la main pleine de fleurs, appelle les chalands, criant à tuetête: Ecco fiori! Ecco fiori! C'est sur elle que reposent, en grande partie, les probabilités de la recette. Aussi à proclamer sa marchandise, à la faire briller aux yeux des passants, déploie-t-elle une verve de gestes, une vigueur de poumons peu ordinaires. C'est une brave fille qui fait son métier en conscience.
M. de Curzon a surtout étudié le paysage, qu'il peint ordinairement avec une véritable supériorité . Je crains que ses tableaux de figures, quand celles-ci, surtout, atteignent les proportions de la nature, ne trahissent l'indécision ; on dirait l'auteur inquiet de ses forces dès qu'il change le ton de son diapason habituel. Ainsi, la tête de la mère n'est pas d'un ensemble à l'abri de tout reproche, et l'on peut
en dire autant des bras et des mains du même personnage; en général la couleur accuse une fausse solidité et le modelé est presque partout faible, grêle, pénible et cherché. Mais à part cela, la physionomie de Toeuvre est séduisante, les types sont bien choisis, les ajustements d'une élégance de bon goût, et la jeune fille qui s'écrie : Ecco fioril comme vivacité d'expression, comme netteté de pantomime, est parfaitement trouvée. A elle seule, cette figure ferait le succès du tableau.
Une lessive à Cervara, la Halte des pèlerins près du Couvent de San Benedetto, et la Famille de pêcheurs dans l'île de Capri, montrent M. de Curzon traduisant avec distinction quelques scènes ^e la vie intime des Romains et des Napolitains. Dans ce genre, qu'il a beaucoup exploité, il a rencontré presque toujours des inspirations heureuses. Cette fois néanmoins il est resté au-dessous de lui-même. Qu'il se défie des tons poussiéreux de sa palette, qu'il habitue son pinceau à ne pas amollir uniformément le contour des figures, et sa peinture gagnera certainement la franchise et l'éclat qui lui manquent aujourd'hui.
V Amour est le pendant sec et apprêté de ta Psyché dont la grâce affadie, mais agréable cependant, a été très-remarquée au Salon de 1859. Quant au tableau
^ 23 dans lequel M. de Curzon a peint Hllisus ei les ruines du temple de Jupiter, c'est une de ces toiles aux lignes pures et cadencées comme l'artiste en a souvent produit. ^^
M.Gustave Boulanger a peint une répétition du G. Boulanger. Joueur de flûte et de la Femme de Diomède. La scène se passe dans la maison pompéienne de S. A. I. le prince Napoléon. Afin d'éviter le mauvais effet qu'eussent produit les fracs de MM. Th. Gautier et Augier, Samson et Got, découpant leur silhouette du XIX* siècle sur les murs couleur d'ambre de l'atrium, au milieu de colonnes enduites de rouge jusqu'à mi-hauteur, le peintre a chaussé du cothurne toutes ses figures. 11 n'a obtenu, sans doute qu'une vérité factice; mais qu'y faire? Le programme étant imposé, s'en tirer avec adresse est beaucoup déjà, et comme M. Boulanger ne donne pas ses personnages pour des Romains de pure race, il y aurait injustice à le tourmenter à propos de circonstances qu'il a modifiées de son mieux, sans être libre d'en faire disparaître le vice primordial.
Ceci dit, passons à l'examen technique de l'œuvre.
On ne peut se défendre de supposer quelque invention maligne à l'auteur, en remarquant ici la supériorité d'allure des comédiens sur les poètes. Qui se fût jamais douté que MM* Gautier et Augier porteraient
si mal le costunie antique ? Ils paraissent surpris de se voir en tunique traînante; des coins de leur pallium ils ne savent que faire; on les dirait affublés plutôt que vêtus, et s'ils devaient marcher sur la mosaïque de Tatrium, Tun et l'autre Romain de date toute récente s'empêtreraient bien vite dans leurs travertissements. Got, Samson, Geoffroy, au contraire, mesdames Madeleine Brolian et Favart sont à Taise ; rien ne les gêne ou les étonne, et de la vivacité ou de la grâce de leurs mouvements on ne perd ni un trait ni une inflexion. Madame Brohan surtout est fort belle. Sur sa poitrine superbement meublée, sur son vaste flanc, la tunique décrit des courbes sculpturales, les bras dessinent une ligne magnifique quoique un peu massive et le visage est illuminé d'un sourire de déesse.
L'œuvre cependant n'a pas de cohésion et d'unité : tantôt la couleur est diaphane et creuse, tantôt elle est lourde et opaque; ici la forme est fine et distinguée, là, elle est hommasse et commune; souvent sec, par»fois incertain, le pinceau est précieux par endroits, lâché dans d'autres, rarement large et ferme. Enfin la décoration de l'appartement demanderait de nombreux sacrifices. Les filets , les palmes, les rinceaux, les moulures, les oves, les sujets y foisonnent en tons durs et criards, avec la crudité et la
précision géométrale d'un dessin d'architecture. Il fimdrait en assourdir au moins la moitié^ et puis aussi dessiner au milieu des plis de la draperie les jambes de M. Gautier, ôter un peu de pommade et de frisure à M. Augier, enfin diminuer les bras trop longs de mademoiselle Favart, et élargir ses hanches trop étroites.
Il y aurait peut-être d'autres griefs à formuler, mais je m'arrête. Cette peinture, au résumé, n'est pas sans attraits, et si l'exécution semble insufGsante, trop légère et trop hâtée, elle prouve le plus souvent un bon esprit.
Avec la meilleure volonté, on n'en saurait dire autant (Si Hercule auxpieds d'Omphale. C'est là un péché sans excuse. Par contre, YÉtude d'Arabeest excellente. Comme attitude , expression , couleur et pinceau, ce petit panneau est pour ainsi dire irréprochable.
M. Bouguereau est d'une grande fécondité. Sa BougûeVeau. main ne s'arrête jamais; elle travaille incessamment, passant les tons les uns dans les autres avec une placidité d'humeir que rien ne trouble, et que le pubhc peu éclairé considère comme un signe de perfection.
— -ÎG —
La peinture de M. Bouguereau fait ressouvenir par certains côtés de l'école de l'Empire. Non pas qu'elle rappelle David, Gérard ou Girodet, encore moins. Gros ou Prudbon, mais seulement des artistes qui eurent dans le temps de la réputation, par exemple Ânsiaux, Bounieu et Colsoii, et complètement oubliés aujourd'hui. Si les œuvres de M. Bouguereau ont un peu plus de mérite que celles des peintres que je viens de^ nommer, il ne faut pas en savoir un gré trop vif à l'artiste. 11 s'est infusé, tant bien que mal, quelques qualités modernes, à la portée de tout le monde; mais, n'en comprenant ni l'essence, ni les ressources, il entrave plutôt qu'il ne facilite leur éclosion. Au contraire, s'il eût tenu la palette il y a soixante ans, il eût vécu dans un courant d'idées dont son tempérament se fût très-bien accommodé. Qui sait? peut-être eût-il été cité alors comme une étoile de l'École, comme une colonne de la peinture.
Et ici, puisque l'occasion s'en présente, je veux dire combien j 'admire la page que David occupe dans l'histoire de l'art.
La peinture était tombée, en France, dans un sensualisme étrange; de toutes parts c'était une ivresse elEfrénée, une débauche sans nom, et, d'écarts en gravelures, l'art était descendu de la sublime
hauteur où l'avaienl porté Lesueur et Poussin, où Lebrun l'avait maintenu un instant^ jusqu'au dernier degré de l'échelle. Cependant, quelques savants avaient indiqué déjà la route de la réforme en faisant dans le champ de l'archaïsme des découvertes patiemment contrôlées; des doctrines nouvelles sur le beau, sur le vrai chez les anciens avaient été émises par Lessing, Heyne et Winckelmann, et pratiquées, mais timidement, par Mengs et Sulzer, quand un homme, doué d'un caractère d'artiste plein d'un énergique bon sens, vint et s'empara des théories qui commençaient à se faire jour, pour les appliquer avec une vigueur et une lucidité surprenantes. Il n'imprima pas le mouvement, il le subit d'abord; mais bientôt il s'en rendit maître dès qu'il eut lancé au milieu des compositions efféminées de ses contemporains, les HoraceSy visages fiers , figures mâles, héros austères qu'anime le souffle de la patrie. David venait d'inaugurer le goût qui devait nonseulement avoir une influence radicale sur les arts, mais encore modifier profondément le caractère des ameublements et des costumes, c'est-àdire s'incruster dans l'esprit et les mœurs de la nation , — je me trompe , de l'Europe entière. Je ne suivrai pas David dans tous les développements de sa carrière. Un peu théâtral avec les
Iloraces, plus simple par une alliance mieux combinée de la nature et de l'antiquité dans la Mort de Socrate ; hardi et vivant dans le Serment du jeu de paume ; naturaliste dans Marat; académique dans les Sabines et le Léonidas ; solennel dans le Couronnement de Napoléon /", il fit toujours remonter les études des grands maîtres à l'antiquité.
Mais, s'il exécuta plusieurs œuvres justement célèbres , son titre le plus sérieux à une gloire durable sera d'avoir fondé l'école qui a conservé son nom. Maintenant, que cette école ait fait naître une nuée de praticiens intelligents, réalisant un idéal maniéré au moyen de formes, de gestes, de poses de convention, rien n'est plus vrai, et ces hommes de métier, dépourvus de chaleur et d'imagination, pédants et ennuyeux justifient en partie les violences de la réaction qui ne tarda pas à se manifester. Toutefois, en les couvrant de ridicule la critique eut le tort d'envelopper dans ses attaques l'école dont ils n'étaient que les enfants indignes et de ne lui mesurer ni le sarcasme ni l'injure. Ce fut là une grave erreur. L'école ne pouvait être responsable de toutes les compositions roides, inanimées et sottes qui furent faites sous son nom par des impuissants qui n'avaient compris de la doctrine que ce qu'elle pouvait avoir de défectueux, de même que la réaction ne sau-
rail l'être de tous les barbouillages crime laideur préméditée, d'une incorrection systématique qui vinrent s'abriter sous la bannière du romantisme. Inflexible sans doute sur le point du départ et sur la manière de commencer le voyage, l'école de l'Empire acceptait cependant toutes les dispositions quelles qu'elles fussent, quand bien même leurs tendances dussent conduire aux buts les plus différents. Elle avait le sentiment de l'enseignement et comprenait qu'au lieu de violenter les goûts des disciples , il fallait s'efforcer de développer leurs facultés saillantes. C'est ainsi que l'auteur du Léonidas sut former à ses leçons les talents si trancbés de Girodet, de Gros, de Gérard, de MM. Ingres et Schnetz, de Granet et de Léopold Robert, tandis que, suivant une ligne parallèle, Guérin instruisait Géricault, Paul Delaroche, Scheffer et M. Delacroix.
Quoi qu'il en soit, les principes fondamentaux de David ont laissé des racines profondes et vivaces. . Débarrassés, désormais, de ce qu'ils avaient d'excessif et d'impérieux, mis sagement en pratique par des esprits supérieurs, ils seront le salut de l'art en le protégeant contre les efforts d'une fausse exaltation et les entraînements brutaux d'un réalisme stérile.
Je reviens à M. Bouguereau pour dire que ce peintre
est un élève de Técole de l'Empire au moment de sa décadence.
M. Lenepyeu. M. Lencpveu a cxposé une Vierge au Calvaire.
L'artiste a représenté la mère de Jésus-Christ accompagnée de saint Jean, de Marie-Madeleine et de Marie, mère de saint Jacques, apercevant son divin fils sur le chemin de Golgotha. Elle s'affaisse dérouleur, soutenue par la mère de saint Jacques; Madeleine éclate en sanglots, et saint Jean élève les bras au ciel. Le Christ est au sommet de la composition; il bénit sa mère. Pour la place qu'elle occupe, cette figure. est trop grande de moitié; eUe écrase le groupe qu'elle domine, et amoindrit les personnages du premier plan. La Vierge a beaucoup d'abandon. Les portraits que M. Lenepveu a mis au Salon sont noirs et secs. Dans sa partie consacrée aux a ouvrages exécutés dans les monuments publics, » le livret, enregistre les peintures récemment achevées par M.Lenepveu dans la chapelle de l'hospice général d'Angers. J'ai vu ces importantes compositions et je suis heureux d'avoir l'occasion de les signaler comme des morceaux très-intéressants, d'une exécution hardie, d'un agencement simple et original.
M. MaiUot. a AU Ucu de laisscr distribuer aux baladins et aux jongleurs les mets qui restaient sur les tables après une fête, ainsi que le voulait la coutuini\ saint
Rémi les partageait aux pauvres. » Sur cette donnée, H. Maillot a établi une composition qui montre des qualités estimables. Le saint évêque, écartant d'une main les ballerines et les histrions de bas étage qui sollicitent sa charité , distribue de l'autre des pains aux pauvres et aux écloppés réunis autour de lui. Le prélat, trop chargé de draperies, semble succomber sous le poids d'un manteau dont Tartiste a étage les plis avec une abondance exagérée. Cet amas d'étoffe a aussi l'inconvénient de raccourcir la figure; elle en empâte les proportions, lui donnant un aspect trapu qui nuit à la dignité du personnage. D'ailleurs, la tête de saint Rémi est commune et son geste n'est pas exempt de gaucherie. Oij trouve encore que l'effet du tableau n'est pas assez indiqué. Où commence la lumière, où l'ombre finit-elle? Et puis, sans sortir du sentiment grave qui correspond au sujet, l'artiste ne devait-il pas animer la toile en la réveillant de tons plus vifs, de teintes plus brillantes ? N'y aurait-il pas aussi à faire remarquer que les figures sont plutôt juxtaposées que groupées? Mais aussi, puisqu'il a été parlé de qualités estimables, il faut dire que plus d'une partie est peinte avec conscience, dessinée avec soin, et que le coin gauche, celui occupé par les ballerines, laisse voir un ou deux torses d'une jolie facture. Si des torses, des jambes
— 3^2 — et des bras roussis isolément pouvaient constituer un bon tableau^ le saint Rémi de M. Maillot serait une œuvre tout à fait distinguée.
M.c'abanei. M. Cabauel est un artiste avec lequel on doit compter. On peut ne pas aimer son talent^ mais il serait malaisé de lui contester une somme trèslionorable d'habileté, beaucoup de grâce et d'élégance.
Son envoi à l'Exposition se compose de trois portraits; d'une étude — Marie-Madeleine; d'un petit tableau --le Poëte florentin , et d'une toile plus importante— iVymp^ie enlevée par un Satyre.
Des portraits, celui deS. Exe. le ministre des travaux publics est d'une coloration vide et d'un travail flasque ; celui de M™* W. R. vaut mieux , mais les nœuds de rubans sont piqués au corsage de manière à déformer la taille ; enfin, celui de M"® I. P. a bon air et grande tournure, quoique le contour de l'épaule manque de distinction, et que la peinture soit molle et veule. C'est le meilleur des trois.
Nous ne parlerons pas de Marie-Madeleine, étude médiocre, qui mériterait un langage sévère. Le Poêlé florentin y au contraire, est très-séduisant. Assis sur le banc d'une villa, un homme récite quelques stances au miUeu d'un auditoire d^adolescents attentifs. La muse du Florentin chante l'amour, sans doute,
ses promesses^ ses pleurs et ses sourires^ car un jeune homme de yingt ans et une jeune fllle de quinze, au lendemain peut-être de leurs premiers Imisers^ sont là^ les mains naïyement entremêlées, le cœur suspendu à la lèvre inspirée du poète. Tout cela est ^acieux et chaste. Le pinceau habituelle^ ment flou^ la couleur assourdie de M. Cabanel a baigné . cette petite scène dans une brume harmonieuse, et c'est au mieux, parce que si des tons trop gaillards avaient été jetés sur la toile d'une main trop brusque, la fleur de poésie et le doux émoi du sujet eussent été dispersés. C'est ainsi que les défauts de M. Cabanel l'ont cette fois heureusement servi.
Le morceau important de Texposition de M. Cabanel qûIsl Nymphe enlevée par un Satyre.
On voit d'ici le sujet : un satyre entoure de ses bras hàlés tine nymphe dont le corps blanc trace une ligne pleine d'abandon; la chevelure défaite, les yeux itii-clos, la belle résiste à peine au demi-dieu, et celui-ci a le sourire vainqueur, l'œil satisfait et lascif que comporte la circonstance. Cet épisode mythologique se passe dans un paysage agreste et touffu.
On a dit que cette toile était un écho italien du xvi*^ siècle, un reflet du Corrége. Le Corrége ! grand ftieu! Qui donc a parlé du Corrége à propos de M. Ca-
banel? Je ne sais; mais pour sûr quelqu'un a coiiii>aré la Nymphe à YAntiope. Quelle plaisanterie! Pour se convaincre que M. Cabanel n'a pu avoir en vue ni un commentaire, ni même un souvenir du Corrége, il suffit de se rappeler que le maître était tout à la fois délicat et viril, souple et puissant, qu'il possédait le secret incomparable des consonnances entre les clairs et les vigueurs, que ses chairs ont des lumières exquises et des ombres d'une merveilleuse limpidité. Et son pinceau ! quelle tendresse et quelle force, et aussi quelle pâte abondante et moelleuse ! Et dans sa couleur que de mystérieuses palpitations, que d'enivrantes voluptés, et dans ses lignes que d'ondulations et de grâces !
Or, même sans être bien avancé dans la conniaissance des choses d'art, chacun peut voir que la Nymphe n'olBfre aucun des traits distinctifs du Corrége. Le dessin du tableau de M. Cabanel est réfléchi, mais il manque de simplicité et de nerf; par exemple, le torse du satyre est cahoté outre mesure, et le contour se continue partout avec une égalité que ne rompent nulle part le croisement des formes, le jeu des muscles. La couleur a de la grâce, on trouve des passages très-fins, et l'ensemble de la tonalité est agréable; cependant elle ne gagnerait pas médiocrement à quelque solidité de plus, raffermissant par exemple
le ventre de la nymphe qui est d'un blanc crayeux, et les demi-teintes du torse, des bras et des jambes, qui sont d'un vert sale et maladif. La peinture est douce et châtiée, mais froide, ouateuse, sans résistance, donnant au tableau l'apparence d'une énorme aquarelle ou d'une tapisserie des Gobelins imitant assez bien un tableau; elle annonce en outre une main laborieuse, patiente et souple en même temps. 11 est regrettable, toutefois, que pour préciser l'efTet et l'accent des parties claires, le peintre n'ait pas osé quelques empâtements nourris, retenant la lumière, ajoutant à la profondeur des ombres, à la légèreté des demi-teintes. Quant au style, il est bien maigre et bien vide pour entrer en comparaison avec celui du Corrége, et il est probable que ce n'est pas de ce côté qu'on s'est tourné pour rencontrer des points de similitude entre VAntiope et la Nymphe,
Le fait est que cette peinture annonce une préoccupation des artistes français du xvin" siècle, lointaine sans doute, involontaire si l'on veut, en tous cas fortement mitigée par l'étude des Italiens. M. Cabanel se montre moins vif, moins chaud, moins adrdt, et d'ailleurs moins frivole que nos peintres d'il y a cent ans; en revanche, il a le goût plus rassis, le sentiment de la noblesse des formes plus sérieux, et si
coiniiie eux il n'arrive ni à la majesté du style^ ni à l'élévation de la pensée^ il se tient à un niveau de distinction très-honorable et que ceux-ci n'atteignirent presque jamais. Quoi qu'il en soit^ pour ne pas être leur continuateur^ pour ne pas montrer les traits saillants de leur race^ il est cependant de la famille; du moins, il a fait un tableau qui ne saurait passer pour un échantillon des écoles d'Italie, qu'on reconnaîtra toujours, au contraire, comme l'œuvre d'un peintre français.
Ce n'est pas dans le but de déprécier M. Cabanel que nous disons cela, c'est afin de répondre à ceux qui ont établi entre lui et le Corrége une relation impossible.
C'est avec M. Baudry que j'achèverai la revue des
travaux exposés au Salon de 1861 par les anciens
pensionnaires de Rome.
Dib^is^côSrt ^^ ^^^ peut-être que j'omets de parler de MM.Hesse,
B^iid'S I^ubois, Court, Larivière, Buzard, Schopin, et de
schopm. j^^^ ^^ |j,^jg autres. C'est à dessein que j'oublie ces
artistes. En effet, l'étude des tableaux qu'ils ont
envoyés au Salon serait presque aussi attristante que
MM. p. Huet ,, , , ,.,, ^ , „ . w^ ,^ f .
ei E. DcTérift. Celle dcs œuvies de MM. Paul Huet, Eug. Devena,
MM
Jean Gigoux et Louis Boulanger, ces iU^stres cory- J.^^m«^* phées de Técole romantique, bien au-dessous aujourd'hui de leur ancienne renommée, et il vaut mieux ne pas la faire.
Je ne parlerai pas non plus de HH. Lanoue, BfM. Lanoae,
et Prieur.
Prieur, etc., grands prix de paysage. Je citerai seulement M. Thomas, qui fnt pensionnaire architecte, m. Thomu. 11 s'est emparé récemment de la palette, et il peint aujourd'hui des ciels, des terrains, des arbres et des buissons d'un beau caractère. 11 lui manque encore de la pratique, mais cela viendra; il possède Tessentiel, ce que déyeloppent quelquefois les maîtres, ce que les meilleurs ne sauraient donner complètement : le sentiment noble et grand de la nature.
J'arrive à M. Baudry.
L'artiste qui éveille le plus de bruit aujourd'hui, m. Baudry. c*eslM. Baudry. Les uns, saisis d'un élan enthousiaste, lui jetteraient volontiers des fleurs; d'autres ne lui épargnent point les couleuvres. 11 en est qui vont jusqu'à lui dénier la force. Quant aux admirateurs, charmés et séduits par la grâce du coloris, par l'esprit >^iî et prime-sautier de la touche, par un modelé plein d'initiative qui donne parfois à l'œuvre peinte la vibration même de la nature, je comprends qu'ils se passionnent et portent l'artiste aux nues. Sans se laisser éblouir par le bien, que plusieurs recherchent
— JH — le faible et le noient, je le comprends encore. C'est là de la discussion, et des avis contradictoires qu'elle soulève il peut sortir des enseignements salutaires dont le peintre saura profiter pour s'affirmer un jour avec plus d'autorité. Quant à ceux qui nient l'évidence du talent de M. Baudry, il faut les plaindre : ce sont des ignorants ou des aveugles, s'ils n'obéissenipas à je ne sais quelles sourdes rancunes, à je ne sais quelles jalousies misérables.
Je suis de ceux qui n'acceptent la valeur de M. Baudry que sous bénéfice d'inventaire.
C'est précisément à propos des tableaux de cet artiste, qu'on peut parler des conditions déplorables d'éclairage que le palais des Champs-Elysées fait aux exposants.
Les peintres choisissant des ateliers éclairés par un jour calme et discret, leurs tableaux quittent le plus souvent, sans inconvénient, la lumière tempérée sous laquelle ils ont été faits, pour la clarté amortie, — soit par les tentures des fenêtres, soit par le dépolissage des vitres,— des appartements, des églises ou des musées qu'ils doivent décorer. Mais quand il s'agit de tenter l'épreuve toujours difficile de la publicité, s'ils sont accrochés comme sur la place publique, dans une sorte de cage ouverte de tous côtés, il est évident que loin de rencontrer
des chances favorables ils . n'en subissent que de détestables. En effet, la lumière traversant d'emblée la calotte de cristal qui coiffe l'édiflce, tombe sur eux drue, serrée, impétueuse; sç heurtant à tous les angles, inondant le plancher et les parties planes, elle se divise et se répercute en rayons et en reflets sans nombre; elle fouille les cadres, transperce la peinture, joue dans la trame de la toile, creuse les tons solides, vide les colorations peu robustes et réduit à néant les harmonies sereines et attendries.
Ce n'est pas tout. Si les parois des salles sont pour la plupart livrées aux brutalités de ce jour implacable, d'autres, par opposition, restent plongées dans une ombre de catacombes, et les tableaux relégués sur ces tristes surfaces ne montrent rien, ni taches ni ïnérites. Ainsi, pendant que, d'un côté, le soleil crée des défauts qui n'existent pas, l'obscurité, de l'autre, efface tout, erreurs et qualités, c'est-à-dire qu'il y a excès de soleil ou abus d'ombre, et que nulle part ne règne cette clarté douce, égale et modérée qu'exigent les convenances de la peinture.
On dit qu'il a circulé chez les artistes un petit papier <iue les principaux se sont empressés de signer. Il s'agirait d'un engagement d'honneur de ne pas exposer aussi longtemps que le Salon se tiendra dans
les galeries actuelles. J'ignore où en est cette manifestation. Je sais bien moins encore si le but qu'elle se propose sera atteint^ et si le palais des Champs-Elysées^ rentrant dans le programme de son origine^ ne sera plus affecté qu'aux seules exhibitions de l'industrie et de l'agriculture. Cependant comme les cloisons de la Halle aux artSy pour nous servir de la spirituelle étiquette que M. Âbout a inscrite au fronton du Salon de 1861^ sont jugées et condamnées^ il faut espérer 'que tant de justes réclamations ne s'égareront pas en chemin^ et qu'un jour, dans quelque coin de Paris, on verra s'élever un bâtiment construit spécialement en vue des expositions d'œuvres d'art.
n est bien entendu que, dans ce qui précède, il n'y a pas une ligne qui, soit directement, soit par voies détournées, s'adresse aux hommes honorables chargés de l'organisation du Salon. On connaît leur zèle et leur compétence dévouée ; en tous cas, leur infatigable bienveillance, leurs habitudes de courtoise distinction les tiennent à l'abri de tout reproche.
M. Baudry est une des victimes du soleil. Colorés dans une gamme claire et sensible, couverts souvent d'une pâte légère et délicate qui permet de suivre le jeu de l'outil dans ses négligences apparentes comme
dans ses coups de précision^ les tableaux de cet artiste^ plus que ceux de beaucoup d'autres peut-être, demandent une lumière tranquille.
On se souYient de la Madeleine repentante exposée en 1859, par M. Baudry, dans ce terrible palais des Champs-Elysées. L'action violente dujour faisant trop ressortir les inflexions de la brosse^ celles-ci prirent une importance exagérée; les ombres semblèrent vitreuses, les lumières plaquées, l'exécution dépouillée, les contours bavocheux. Aussi le tableau ne produisit qu'un efltet contesté.
J'ai revu la Madeleine non pas dans le jour complaisant de l'atelier de l'auteur, mais au musée de Nantes, dans une salle d'honneur. Le voisinage qu'on lui a donné est assez difficile à soutenir : le Massacre d^Athalie, par Sigalon ; la Bataille de Nazareth, par Gros; une étude de Géricault; un portrait de Rembrandt ; un panneau de Wouwermans ; le Combat de iaureauxy par Brascassat; un portrait de M. Ingres; ï Enfant charitable^ par Scheflèr, etc., etc. Eh bien ! en compagnie de ces toiles, dont plusieurs sont d'une couleur très-puissante, et quelques-unes d'une beauté achevée, l'œuvre de M. Baudry, loin de paraître troublée, se ranime, reprend sa limpidité et sa consistance relative , et aussi le cachet de suave harmonie imprimé par le peintre. Au demeurant.
c'est un tableau réussi. 11 est vrai que la salle d'honneur du musée de Nantes est excellemment bien éclairée.
H. Baudry a exposé cette année quatre portraits^ deux esquisses et deux tableaux.
Ce qui frappe surtout dans les portraits de M. Baudry, c'est la variété des procédés que l'auteur emploie pour reproduire ses modèles. Au lieu de s'assimiler à un instrument qui reproduit avec une précision égale, par des artifices identiques, des personnes d'âge, de position, de sexes différents, il modifie ses moyens et ses arguments, et, donnant à ses effigies un caractère de vérité individuelle, il anime chacune d'elles de l'existence qui lui est propre. C'est pourquoi, par exemple, on trouve dans celles qu'il a mises au Salon de quoi satisfaire l'idée qu'on a pu se former de M. Guizot, de madame Madeleine Brohan et de M. Ch. Dupin.
Un mérite commun à tous les portraits de M. Baudry et qui ne saurait passer inaperçu, c'est l'exécution supérieure des mains, toujours posées avec aisance, dans l'action qui convient le mieux aux habitudes du modèle : les proéminences osseuses, les plis de la peau, l'attache de chaque phalange sont indiqués dans la pâte, en belles touches simples, grasses et fermes, moelleuses comme une caresse, incisives
comme un scalpel. Enûn^ dans les manches de Thabit on sent qu'il y a des bras^ sous les plis du gilet une poitrine, que l'étoffe recouvre un corps qui respire, qui peut remuer, se lever et marcher. Or tout cela, exprimé largement, avec la plus intelligente sincérité, est le fait d'un homme de tact et d'habileté, qui connaît son métier sur le bout du doigt, sachant à merveille ce qu'il veut, où il doit aller, où il faut s'arrêter. Aussi, reproduit par la photographie, le portrait de M. Guizot offre des accents d'une vérité saisissante, et les mains sont tellement vivantes, les plis des vêtements accusent si bien les formes, qu'on hésite à croire que l'objectif n'ait pas interprété directement la nature.
Maintenant, dans le genre, M. Baudry a-t-il mieux fait cette année qu'en 1857 et 1859? Je ne le pense pas. 11 semble, en effet, que la peinture du portrait de M. Guizot, pour ne citer que celui-là, n'a pas la fluidité ni l'unité qu'on avait si fort admirées dans le portrait de M. Beulé et dans celui de M. Jard-Panviilier.
Cybèle et Amphitrite, sont deux petits panneaux qu'on n'a pas assez regardés, auxquels le feuilleton a eu le tort de ne consacrer que des lignes distraites. Us soutiennent cependant l'épreuve de l'examen , et même, d'une tournure magistrale, du plus bel aspect
décoratif^ d'une coloration infiniment séduisante, ces esquisses peuvent prendre place au nombre des inspirations les plus heureuses de H. Baudry.
Couchée sur le sable d'une plage, les bras arrondis au-dessus de la tête, Amphitrite achève sa toilette ; un enfant assis lui présente un miroir; un autre souffle dans un gros coquillage rose. Au second plan, à gauche, la proue d'un navire; à droite un cap ; au fond la mer. Le mouvement de la figure principale est d'une souplesse hardie; on dirait que l'artiste a voulu lui donner l'ondulation d'une vague. Le corps de la déesse est de profil, mais le visage se voit de face ; il est très-beau et d'une expression charmante. Les enfants sont parfaits.
Cybèle est étendue négligemment sur un tertre ombragé, à gauche, par un bouquet de haute végétation. Un enfant embrasse avep transport la déesse de la terre; à droite, un char, un lion, et un second enfant assis sur la croupe du roi des animaux. Fond de paysage.
Tout cela, bien simple en soi, porte Tempreinte d'un art élevé. Le dessin est d'une ampleur superbe, développant les formes dans le sentiment le plus large. Non pas que M. Baudry ait fait des immortelles charnues, et débordées par la graisse ; au contraire, les attaches minces, les extrémités effilées
sont d'une incomparable élégance^ et le geste, la pose^ la fière allure des saillies et des dépressions donnent à ces nudités un caractère de force et de grandeur qui n'excluent pas le charme de la grâce. La lumière se répand partout^ égale, fraîche, vaporeuse. Sans éclats, sans reliefs matériels, l'allégorie n'a de la réaUté que tout juste la nuance qiii peut la rendre saisissable, et le peintre, à mon avis, en se réglant sur cette tonalité incertaine qui tempère le modelé, se tient bien mieux dans les convenances du sujet, captive plus sûrement les esprits déUcats que s'il avait prononcé davantage la valeur des ombres et des clairs.
Cependant comme cette critique est sérieuse, il ne faut pas oublier de faire remarquer que, dans le panneau consacré à Cybèle, la silhouette de l'enfant assis sur le lion se continue mal avec celle de la jambe pliée de la déesse. Pour renforcer cette ligne, le peintre a bien avancé le contour de la croupe du lion, mais cela ne suffit pas, et pour qu'elle fût complètement bonne, il y aurait quelque chose à faire encore.
M. Baudry a exécuté en grand, dans le salon de madame la comtesse de Nadaillac, les deux petites esquisses dont il vient d'être parlé.
Le tableau de H. Baudry qui excite au Salon de
1861 le plus d'empressement, dont on vante surtout les qualités, est celui qui représente Charlotte Corday devant Marat assassiné.
Voici le passage de Thistoire dont s'est inspiré l'artiste.
« On fit quelques difficultés pour laisser monter Charlotte Corday. Comme elle insistait, arrive une jeune femme, nommée Catherine Evrard, avec laquelle Marat vivait maritalement. Elle déclare à Charlotte qu'elle ne peut entrer. Celle-ci redouble ses instances avec tant de vivacité, que Marat l'entend de la baignoire où il était plongé, et comprenant que c'est la personne qui lui avait écrit, il eut envie de la voir, et, d'une voix forte, ordonna qu'on l'introduisît. Restée seule près de lui, Marat commence par lui demander les noms des députes réfugiés à Caen. Elle les lui indique, et il les écrit au fur et à mesure avec un crayon. Quand il a fini, il ajoute : « C'est bien, ils iront tous à la guillotine. » Ce mot est son arrêt de mort; elle tire de son sein un couteau qu'elle lui plonge tout entier dans le cœur. Il n'a que la force de proférer ces mots : « A moi, ma chère amie, à moi ! » A ce cri, les femmes de la maison qui pliaient les feuilles de Marat se précipitent dans la chambre. Charlotte n'avait pas essayé de fuir; elle se tenait prés de la fenêtre, debout, calme et immobile »
Les mots soulignés indiquent l'instant du dniine choisi par M. Baudry.
La main gauche serrant conTulsivement le bord opposé de la baignoire qui se présente en perspective fuyante, le bras droit pendant en dehorSj la tête rejetée en arrière, Harat vient d'être poignardé. Quelques livres placés sur une petite étagère fixée au mur étaient à la portée du rédacteur de YAmi du Peuple. On voit au fond sur la paroi de la petite chambre qui fait face au spectateur, une carte de France, auprès de la baignoire, une sorte de^ billot, et sur le billot un encrier de plomb. Une planchette sur laquelle écrivait Harat est renversée, ainsi cpi'uae chaise, — celle dont Charlotte sera bientôt frappée par la populace exaspérée. Ces traces de désordre, auxquelles le peintre a ajouté une flaque d'eau répandue sur le carreau, et quelque papiers jetés à terre, indiquent qu'il y a eu un moment de lutte. Le crime accompli, Charlotte s'est réfugiée dans un coin de la chambre, auprès de la fenêtre; appuyée fortement contre la muraille, on dirait qu'elle veut s'y enfoncer. Un rideau, tiré en partie, laisse les trois quarts de la pièce dans l'ombre et la lumière ne frappant que Charlotte, éclaire les lignes de son beau visage, dont la sérénité est à peine altérée. Cependant, à la dilatation des narines^ à la
fixité du regard attaclié en dehors du cadre, évidemment sur la porte qui va donner accès aux amis de Marat, à h pâleur violacée des lèvres, on comprend que la nature parle et commande, et que si la jeune fille ne témoigne pas de faiblesse, elle croit', comme elle devait l'écrire à Barbaroux, « qu'elle va mourir dans l'instant, b
Telle est la description exacte de la composition de M. Baudry.
Et d'abord, je veux faire à la critique une part importante.
Le soleil frappe d'aplomb la fenêtre de la chambre, théâtre du drame. Or, se glissant par un coin que ne masque pas le rideau, filtrant au travers même du rideau, qui est blanc et léger, il égayé la toile d'une clarté argentine en désaccord avec le sujet. Il est essentiel que le peintre, comme le poëte, comme le musicien, recberche toujours pour exprimer une situation, les couleurs qui se rapportent le mieux au caractère de cette situation. Une fête ne peut pas s'accoimnoder de l'harmonie qui convient à une scène de douleur , et si Ton traduit la tristesse avec des accents qui seraient seulement à leur place dans un motif souriant et gai, il est certain qu'on se trompe, parce qu'on n'emploie pas le mode indiqué, je veux dire, exigé par la circonstance.
M. Baudry excelle dans les colorations claires ; il les manie avec une suprême habileté ; mais pour le drame de Harat il deyait rechercher un autre mode et trouver sur sa palette une gravité qui fût la déduction logique delà scène; il devait se montrer moins agréable^ plus austère^ plus terrible , plus saisissant, partant plus vrai, et alors, par l'ordonnance naturelle et bien calculée de son effet, il eût mis les sensations du spectateur au niveau du sujet dont il eût rendu la sombre et poignante énergie.
On le voit, je ne ménage guère la critique au jeune peintre, et les vives sympathies que m'inspire son grand talent ne m'aveuglent pas jusqu'à me faire proclamer excellent ce qui me parait condamnable. Cependant, après ces justes réserves à propos de l'entente générale de l'effet, ajirès avoir en outre signalé un peu de mollesse dans la tête de l'héroïne, et quelques plis trop secs et trop cassés dans sa robe à mille raies grises, il ne me reste plus que des éloges à donnera l'œuvre de M. Baudry, et des plus vifs.
Ainsi, en admettant pour son tableau une harmonie limpide, il faut avouer que le peintre s'est mesuré avec l'une des difficultés les plus redoutables que puisse affronter un coloriste consommé. Le relief d'une draperie ou d'une figure en pleine lumière, à l'aide des ombres tranchées et des clairs intenses,
s*obtiei]t avec une facilité relative; mais dans une tonalité que Tombre rend uniforme, dans ce qu*on appelle le clair-obscur, trouver la saillie des objets, voilà ce que des natures privilégiées peuvent seules entreprendre et mener à bien. Un grand parti d'ombre s'étend sur le tableau de M. Baudry enveloppant Harat, la baignoire, le linge qui s'en échappe, la chaise renversée, des papiers, etc. Eh bien, chaque détail de ce tout se détache de ce qui Favoisine, prend le ressort touIu, sans séchesse sur les bords, rien qu'en gardant sa couleur propre ; c'est-à-dire , qu'il y a une affinité parfaite entre les éléments de cet ensemble et que les uns et les autres conservent leur physionomie et leur apparence particulière, bien que se mariant dans une teinte également vaporeuse. Je dirai mieux, cette partie du tableau, au poiat de vue du rapport des tons entre eux, et de leur concordance exacte, est si complètement réussie, ces couleurs presque pareilles, mais variées avec le goût le plus délicat, sont placés avec une telle justesse, que l'Exposition entière ne pourrait pas offrir un seul morceau,— tableau, ou fragment de tableau, — montrant dans cet ordre d'idées, des qualités aussi nettement exprimées.
11 faudrait peut-être parler encore de l'originalité de l'invention, reconnaître plus d'une trace d'esprit,
— 5^ — et savoir gré au peintre d'avoir mis dans son œuvre le beau, partout où le beau était possible ; mais je m'arrête. D'ailleurs la Charlotte Corday n'est jwutêtre pas, malgré ses rares mérites, la toile que je préfère dans Texposition dell. Baudry.
Une œuvre, au contraire, qui marquera dans la carrière de l'artiste, la plus complète à certains égards, qui soit sortie jusqu'à présent de son atelier, c'est le petit saint Jean, ou plutôt le portrait du fils de madame la comtesse de Swieytowska.
Remarquable surtout dans l'expression des sentiments doux et suaves, habile à peindre les chairs tendres et les attitudes naïves des enfants, H. Baudry, a porté dans cette toile, à un degré qu'il n'avait pas encore atteint, son caractère personnel qui présente l'alliance la plus heureuse du bon sens et de la fantaisie. Jamais encore le peintre n'avait pris une allure aussi résolue ni aussi directe. Sa personnalité se prononce et se fixe ; elle a conscience des appropriations successives dont elle s'est dégagée, et, fortifiée par une excursion raisonnée dans le domaine italien, elle peut hasarder aujourd'hui des retours sur elle-même, et manifester ses formes originales.
Peu d'hommes ont eu plus à lutter contre leurs propres qualités que M. Baudry. Dans ses premiers travaux d'étude, il manifestait une sorte de sauva-
gerie qui faisait redouter les plus graves erreurs. La couleur était brillante , mais brutale ; le dessin vigoureux, mais vulgaire. L'élève se plaisait à reproduire les musculatures puissantes dont il aimait a exagérer l'accentuation; sa brosse large et nerveuse, était impatiente et pleine d'audace, mais, rel)elle à reproduire les lignes pures d'un corps de femme, elle se refusait aux grâces de la nature. EDe avait de l'énergie, elle manquait de discernement. Si elle recherchait les empâtements audacieux, elle se souciait peu des délicatesses du métier; elle ne caressait pas, elle emportait le morceau. Enfin, comme goût et comme style, l'artiste semblait destiné à se rapprocher un jour du Caravage ou de l'Espagnolet. Dieu merci, la lumière s'est faite dans cette inteUigence si merveilleusement douée d'ailleurs, la révélation du beau et du noble s'est produite, et aujourd'hui M. Baudry réussit, — et l'on sait dans quelles proportions — précisément sur la voie qu'on a dû croire d'abord fermée pour lui,
La gravure que le lecteur a trouvée en tête de ce chapitre me dispense de décrire le petit saint Jean et de signaler la simplicité touchante de la pose, la grâce imprévue et spiirituelle du geste. Mais ce que le burin et la pointe n'ont pu rendre, c'est le charme que répand autour de lui cet enfant un peu inquiet et qui^
- o3 — d'un mouvement ingénu^ plonge sa pelitc main dans la masse blonde de ses cheveux. Ce qu'ils n'ont pas rendu non plus, c'est la tranquillité des ombres, la douceur des parties lumineuses, et, dans cette gamme paisible, par la conduite des teintes et la franchise des nuances, l'effet savoureux du tableau. Pas de contraste violent ni de brusque antithèse ; tout est simple et vrai, tout se tient et se lie. La seule opposition qu'ait voulue le peintre, c'est celle qu'il a trouvée en détachant le modelé approfondi et travaillé de la figure du fond,— arbres, ciel et terrain, — enlevé d'une main preste, mais alors avec un art singulier qui ôte la fraîcheur au pays£^e pour la laisser tout entière au personnage. Le bocage est adouci et d'un ton dissimulé; en le maintenant dans cette vapeur tiède et concentrée, l'artiste lui a donné une teinte de mystère et de rêverie, charme précieux que plus de sonorité eût aisément brisé.
Ajoutons que le petit saint Jean est parfaitement dessiné; les attaches sont d'une indication enveloppée mais très-sue, les extrémités d'une peinture excellente, et la tête est irréprochable. Je reprocherai seulement à l'artiste le ton plat de la cuisse gauche, qu'une hachure de lumière suffirait à remettre en relief.
Quoi qu'il en soit, ce tableau est remarquablement
M)eau. Il vient en tête des meilleures productions de cette année^ et je finisà soii sujet en rappelant ce qu'un critique très-compétent, M. Perrin, de la Revue européenne, a dit à propos du petit saint Jean: « Celui-là est un vrai peintre qui a peint cette exquise étude. »
L'occasion devant se présenter plus loin de parlerde M. Pils et de M. Flandrin, j'arrête ici cette revue des anciens pensionnaires de Rome.
Elle donne, ie crois, complète raison à ce que j'ai dit au début relativement à la faculté qu'ont les élèves de la villa Médicis de développer librement leur originalité, de chercher une voie qui leur soit personnelle. Sortant du même milieu, instruits par les mêmes modèles, nous ne les avons pas vus en effet marcher du même pas ou bien celui-ci derrière celui-là. Ils ont au contraire fait choix de routes différentes, et chacun poursuivant son rêve a modifié à sa guise les préceptes que tous ont puisés à la même source. Ainsi les tableaux de M. Cabanel ne seront pas confondus avec ceux de M. Barrias, et les toiles de M. Hébert ne passeront jamais pour sortir de l'atelier de M. Bau-
dry. On ne peut donc pasdiredes élèvesde Romequ'ils sont coulés dans le même moule. C'est à peine si Ton trouve entre ceux qui paraîtraient devoir se tenir de près, un air lointain de famille.
Les travaux de cette brillante cohorte d'artistes ne sont pas tous également remarquables. Enlevez cependant au plus médiocre le vernis d'éducation romaine qui le recouvre, combien il sera moins supportable encore ! On y saisit au moins, jusque sous rimpéritie de l'artiste, ce je ne sais quoi qui ne s'apprend pour ainsi dire qu'à Rome, comme involontairement et qui même peu ou point cohérent, à l'état confus, incertain, embryonnaire, répand toujours un parfum pénétrant et agréable.
Quant à ceux dont les œuvres attirent la foule, fixent ses ardentes sympathies et quelquefois son admiration, c'est peut-être parce qu'ils sont partis delà villa Médicis qu'ils ont rencontré le bon chemin^ et s'ils n'avaient pas remporté la couronne académique, qui sait! ces forts, ces habiles seraient peutêtre aujourd'hui faibles et complètement perdus pour l'art.
Je le répète, le prix de Rome n'arrache pas au génie ses ailes naissantes, et c'est dans la villa Médicis que l'école recrute encore ses artistes du savoir le plus sérieux, le plus fécond et le plus sain ;