ET LÀ PEINTURE MILITAIRE
Dans le discours qu'il a prononcé à Toccasion de la distribution des récompenses accordées à la suite de l'Exposition de 4857, S. Exe. M. Fould, ministre d'État, s'est adressé en ces termes aux artistes qui l'entouraient :
« Ni les encouragements ni les sujets ne vous manqueront» Quelle époque, quel gouvernement a jamais autant fait pour les arts? Grâce à la volonté féconde de TEmpereur, l'architecture transforme nos cités et
— (iO — fournil iiiccssainmciit à la sculpture et à la peinture de nouveaux travaux. La renommée de nos écoles a fixe sur nos artistes les regards de toutes les nations^ et leurs œuvres se répandent dans le monde entier. Tout contribue donc, dans cette époque de grandeur et de prospérité, à étendre leur domaine, et Ton peut dire que jamais les artistes n'ont eu devant les yeux un aussi bel avenir. Pour y répondre, les sujets ne
leur feront pas plus défaut que les récompenses
En aucun temps la France n'a fourni plus ample matière au pinceau et au ciseau de ses artistes Nos
artistes siiuront se montrer à la hauteur de leur tâche : plus elle est grande et belle, plus elle exige d'efforts »
Ces paroles du ministre d'État renfermaient des espérances en même temps que des promesses. Cellesci ont été tenues sinon dépassées, et les artistes ont eu des occasions multiples de déployer les ressources de leur imagination. Quant aux espérances, elles ont été en grande partie déçues. En effet, on ne saurait prétendre que la protection du gouvernement, en se montrant active, ingénieuse et libérale, ait provoqué un de ces élans qui déterminent un progrès; au contraire, le niveau du mérite des œuvres peintes et sculptées pour le compte de l'État s'est sensiblement abaissé.
Si les commandes officielles sont devenues plus nombreuses, si leur répartition s'est faite de manière à répondre aux idées, aux préférences, aux aptitudes les plus diverses, les artistes n'ont pas su le plus souyent se dérober à l'influence de je ne sais quel désir mal entendu de précipitation exagérée. D'un autre côté, quand ces commandes sont allées trouver des talents mal assurés et que ne recommandait encore aucun succès important, les peintres et les sculpteurs auxquels venait s'offrir la circonstance heureuse de témoigner de leur zèle, de la variété et de la force de leurs études, ont presque toujours répondu par une négligence dégradante pour l'art à la bienveillance qui prétendait briser pour eux les entraves de l'obscurité. En résumé, loin de chercher dans la confiance dont ils étaient l'objet le stimulant de leur verve et de leur émulation, loin d'y puiser l'énergie, le courage et la volonté qui suffisent quelquefois pour créer des œuvres au moins estimables, tous n'ont produit, eh général, que des travaux abordés sans émotion, exécutés sans conscience, sans dévouement.
Et quel champ magnifique ouvert parfois à leur imagination ! La pensée de peupler de statues les terrasses et la cour du Louvre pouvait enfanter cent images en rr;[)port, quant au style et aux convenances, avec la majesté et la destination de l'immense édifice;
— «4 — le Sillon d'honneur du ministre d'État, ~ du protecteur naturel des aiis, - développait une surface qu'eussent enviée les maîtres robustes du xvi" siècle, et pour les nouveaux {appartements de l'Impératrice, chacun rêvait par avance des prodiges, des séductions décoratives dignes d'une souveraine qu'accompagnent tous les charmes de l'élégance et de la beauté.
Jamais plus belles occasions ne s'étant présentées à l'esprit d'invention, à l'habileté pratique des artistes auxquels furent conflés ces travaux, il était permis d'espérer que le courage des peintres et des sculpteurs du Louvre et des Tuileries augmenterait en proportion des forces qu'ils auraient à dépenser, et qu'à cette situation critique nous serions redevables d'œuvres méritant les applaudissements du public. Ni les uns ni les autres, à très-peu d'exceptions près, n'ont montré cependant les qualités de philosophie ou de fécondité, de pureté ou de science, d'énergie ou de grâce, qu'on attendait, et à défaut d'intelligence élevée, d'idées profondes, et d'une bonne éducation artistique, ni les uns ni les autres n'ont fait preuve, non plus, d'un mérite réel de travail et d'outil.
En présence de ces œuvres, l'attention n'est provoquée le plus souvent que par des lacunes et des erreurs qui ne sauraient passer inaperçues, et les faiblesses, les incorrections, apparaissent même
avec une telle évidence que toute indulgence doit avoir un terme. Ainsi les statues du Louvre sont pour la plupart d'une médiocrité risible lorsqu'elle n'est pas révoltante; on parle de mettre à bas les peintures que M. Hareschal a exécutées dans le grand salon du ministre d'État^ et M. Chaplin^ pour les appartements de S. M. l'Impératrice, n'a su rien trouver de mieux qu'une décoration d'un goût plat et faux, pastiche alourdi de l'école du xviii* siècle, et qui serait à sa place seulement dans l'un des cafés du boulevard.
Les sujets de l'histoire contemporaine ne sont plus, paraît-il, de nature à enflammer les artistes. Sous prétexte que les costumes de notre époque contredisent les lois artistiques, les peintres en font bon marché, les traitant avec un mépris qui se reflète assez sur leurs toiles.
Il est aisé de démentir le motif dont on veut masquer une défaite. On pourrait citer peut-être Rembrandt, van der Helst, Terburg et Jan Ravenstein qui faisaient des chefs-d'œuvre en peignant tout bonnement les modestes bourgeois de la Haye et
d'Amsterdam sur de vastes toiles officielles. Hais sans aller chercher ailleurs que chez nous-mêmes^ sans remonter au delà de ce siècle afin de ne pas avoir à rappeler Lebrun et Vandermeulen^ auteurs de bon nombre de tableaux qui ne sont pas^ je crois^ sans valeur, je rappellerai seulement le Couronnement de Napoléon t\ par David; les Pestiférés de Jaffa, la Bataille d'Eylau, la Bataille d'Aboukir^ le Départ de Louis XVIll, de Gros; le Chasseur, de Géricault;Ia Bataille d'Austerlitz, de Gérard; la Mort de Marceau, le iSUrumatre^ de Bouchot; la Retraite de Russit, et le Ravin, de Charlet. Ces œuvres, de l'avis des juges sincères, sont des pages importantes de notre école. Je mettrai également en ligne les compositions de RafiTet, artiste qu'il ne faut pas dédaigner, et, au moins, une vingtaine de tableaux choisis dans l'œuvre immense de M. Horace Vernet, peintre beaucoup décrié, qu'on ne sait aujourd'hui ni dépasser, ni égaler. Or, tous ces travaux remplis de fracs et d'uniformes, de casques et de plumets, sont à des degrés divers d'un effet irrésistible.
Cela ne signifie pas, si l'on veut, que nos costumes offrent des éléments de variété à la portée de l'intelligence de tous les peintres; mais cela prouve qu'employés d'une certaine manière, ils ne sont i)as aussi antipathiques à Fart qu'on le dit généralement.
Le beau absolu n'est pas plus que le vrai et le bon absolus circonscrit dans un cercle unique de temps et de lieu. En tous cas le beau relatif est de tous les siècles^ de tous les pays : on le trouve donc dans notre époque^ dans nos contrées^ dans nos costumes.
Les artistes nommés plus haut^ en retraçant les faits contemporains^ ont exprimé la réalité sous ses aspects les plus acceptables^ la dégageant de toutes les impossibilités artistiques qui semblaient la gêner^ et chacun suivant son tempérament^ le caractère de sa verve, Tentraînement de ses instincts poétiques^ a traduit la pensée de son programme, l'un en accents naïfs et familiers, l'autre dans un mode grave et philosophique, celui-ci avec une lyrique vigueur, celui-là, en atteignant jusqu'à Tampleur impétueuso des mouvements épiques. C'est-à-dire que donnant satisfaction aux circonstances de temps et de lieu sans blesser aucune des exigences de l'art, tous ont trouvé le beau relatif, et même quelques-uns le beau absolu.
Est-ce à dire cependant que les sujets de cet ordre répondent à la fin de l'art qui est l'expression de la beauté morale à l'aide de la beauté physique? Assurément non. Mais il importe de constater que lorsque des artistes de bon aloi en ont été les interprètes, nous avons eu des œuvres représentant les sujets contem-
porains^ où Fart, sans sortir cependant des conditions de la vérité locale^ a parlé un langage dont l'éloquence a rencontré souvent la source des émotions profondes.
La peinture des grands faits contemporains^ bien déchue de son ancienne gloire^ ne compte plus chez nous de représentants sérieux ou plutôt ses représentants accrédités lui font une triste situation. Il est inutile d'aller jusqu'à Versailles chercher les preuves de ce que j'avance. Aussi^ laissant en repos les barbouillages monstrueux qu'on entasse dans ce palais depuis quelques années, par exemple Y Allocution de S. M. V Empereur le 10 mat 1852, par M. Glaize, et la Rentrée dans Paris du prince Président, par M. Larivière, je m'en tiendrai au Salon des Champs-Elysées.
M.A.Tusier. M. A. Tissicr est peintre de portraits. Il en a exécuté un grand nombre de bien réussis, qui ne luttent pas cependant, quoi qu'en dise un critique, avec ceux de M. Flandrin. 11 a été chargé de représenter sur une toile de vaste dimension la scène du château d'Amboise dans laquelle l'Èmpérèur a rendu la iibertë a Abd-èl-Kader,
L'Empereur pénètre dans la salle où se tient l'émir entouré de sa famille et de quelques serviteurs. Appuyée sur une canne ^ la vieille mère d'Abd* el-Kader s'avance^ s'inclinant pour baiser la main de Napoléon ni^ qu'accompagnent le maréchal Saint- Arnaud^ les généraux de Goyon et Roguet^ et M. Baroche. Au centre de la composition^ deux petits Arabes regardent Sa Majesté avec une surprise naïve. Des Arabes et des nègres sont disséminés çà et là et une lai^e baie verse à flots la lumière dans cette enceinte à nervures gothiques.
Ainsi présenté, le sujet est trè&original; renfermant des oppositions variées, plein de contrastes piquants et pittoresques, un talent mâle et souple y eût trouvé sans doute les éléments d'une composition d'un puissant intérêt.
M. Tissier s'est acquitté loyalement de sa tâche, et je crois qu'il a fait de son mieux. Malheureusement sa bonne volonté n'ayant pu suppléer aux qualités pratiques qui lui font défaut, il ne s'est pas élevé au-dessus du style d'un procès-verbal. En effet, on voit que ne possédant pas l'habitude des agencements un peu compliqués, la combinaison de lignes résultant du nombre de personnages qu'il devait réunir dans le même cadre, l'a complètement dérouté, et rendu incertain, |)res(lue inhabile. Sa composition manque
d'assiette^ la silhouette générale est molle et flottante^ et il y a au moins de Tindécisiou dans la manière dont s'enchaînent les différents groupes. 'Ainsi le groupe de la mère d*Abd-el-Kader, de FÉmir et des personnes de leur suite est trop rejeté à la gauche de l'Empereur et de son entourage ; et d'après cette disposition Sa Majesté^ dont la tête est un peu tournée à droite^ n'ayant personne en face de lui^ semble parler dans le yide. Ces deux groupes principaux ne sont donc pas en relation linéaire^ bien que l'auteur ait voulu, je pense, en établir une intime et directe, et il suffira à M. lissier de faire une rapide opération de perspective pour se convaincre qu'il s'est, à cet égard, complètement trompé. En revanche, les deux petits Arabes du milieu de la composition sont charmants, bien posés, d'une couleur agréable, et leurs visages ont beaucoup d'expression. Mais le grand nègre vêtu de rouge, qui se tient à droite, derrière les enfants, est insignifiant, et le groupe de l'angle extrêmement faible. Je ne parlerai ni de la figure de l'Empereur, dont les jambes sont mal dessinées, ni des généraux, qui ne sont pas peints avec assez de vigueur, ni de vingt autres détails, comme des gestes d'une indication insuffisante, des têtes d'un jaune sale, des ombres sans consistance, et je dirai seulement que les clairs suraigus du haïck de la mère de l'Émir sont d'une
bonne localité. Enfin ^ relativement à Taspect de Teasemble^ il faut* reconnaître que l'exécution est vide et cotonneuse, et que ce tableau a tout Tair d'un colossal pastel défloré par im frottement malencontreux.
La toile sur laquelle M. Ginain a voulu représen- m. Ginwn. ter^ pour le compte de l'État^ bien entendu, la Renirée à Paris des troupes de l'armée d'Italie, porte les traces d'une précipitation inconsidérée : chaque personnage a été expédié en trois coups de pinceau ; l'architecture est peinte à la diable, Tefifet est venu sans réflexion, comme il a pu, au hasard, et finalement c'est un tableau à remettre sur le chevalet, au moins pour deux mois d'un travail assidu.
Q faut passer sous silence la Bataille de la Tchernata par M. Rivoulon, dans laquelle l'artiste a accumulé, m. Ri^ouion. à propos de Français, une centaine de ces petits bonshommes de plomb, si chers aux enfants, et quelques milliers de pâtissiers figurant les soldats russes. Il faut éviter aussi de parler des deux batailles où H. Jumel a déployé une patience et un courage dignes m. Jumei.
MM
d'un meilleur résultat, et faire grâce au lecteur des Janet-Lange, toiles de MM. Janet-Lange, DeviUy, Hersent, etc. *** Hersent.
On peut également se tenir à distance de la Balaille de Solferino, peinte par M. Patemostre. Lacom- Patemistre. position est confuse. Est-ce une victoire, est-ce une
déroute? L'intérêt mal défini se trouve enchevêtré dans une masse de chevaux et d'hommes ahuris. La tonalité uniformément rousse de la couleur manque de transparence^ et l'exécution est molle et insuffisante à peu près partout. Cependant la silhouette brune d'une batterie d'artillerie, dont le contour échevelé et dramatique se détache sur un fond clair, au second plan, à droite, mérite quelques éloges.
M. Rigo. Je ne dirai qu'un mot de la Bataille de Magenta. de M. Rigo. Comme dans l'œuvre de M. Paternostre, on cherche sur ce tableau le point où l'artiste a prétendu attirer d'abord l'attention. Pas d'ensemble dans les lignes; pas de combinaisons de masses d'hommes, ni de parti pris de lumière et d'ombre. Des personnages qui se démènent en tous sens, une couleur opaque, sans légèreté ni profondeur, une touche pénible, un dessin inégal ou plutôt généralement incorrect, et çà et là, comme d'aventure, des gestes vifs, des expressions énergiques, voilà tout.
M.Couyerchei M. Couvcrchel a traité le même sujet que M. Rigo. Lui aussi a disséminé ses groupes et son effet, éparpillé ses clairs et ses ombres. L'œil se promène sur la toile, d'un point à un autre, sans savoir où se fixer; mais à droite un officier de chasseurs à
cheval et quelques cavaliers qui Favoisinent sont peints avec esprit.
M. Carpentier^ n'a pas été plus heureux que les ar- m. Carpaitier tistes dont il vient d'être parlé. Dans son Attaque de Cavriana, il y a toutefois à gauche une tmtterie (l'artillerie d'un effet assez bien compris. Mais partout ailleurs^ à droite^ sur le devant^ au fond , dans i'état-major de l'Empereur, que d'hommes, que de chevaux, que d'accessoires de remplissage, confondus sans art; que de bras, de jambes, de tètes, de caissons et d'uniformes pour un mince effet; et sur le premier plan la cantinière qui fait niaisement la bouche en cœur au soldat blessé qu'elle soigne, comme elle rappelle bien l'épisode obligé de toute pièce militaire du Cirque!
La Garde impériale au pont de Magenta, du même artiste, y aut Y Attaque de Cavriana. On peut dire que les deux font la paire.
Les épisodes de la bataille de Montebello, par phiUppôteaux M. Philippoteaux, sont adroitement agencés. Malheureusement la couleur de ces toiles est fade et terne, le d^in languissant et l'exécution d'une trop grande égalité : les accessoires, les terrains, les arbres, les maisons, les vêtements, les armes, les chairs n'offrent aucune variété de travail.
On se rappelle le bon effet produit, il y a deux ans, M.de Neuville
|)ar un tableau de M. de Neuville^ représentant un épisode du siège de S6bastopol.La toile n'était ni bien peinte ni bien dessinée ; cependant, pleine de fiè\ rc d'ardeur et d'enivrement, elle impressionnait au plus faaut point.
M. de Neuville nous revient avec une œuvre moius émouvante par le sujet que celle de la dernière exposition, mais d'une facture meilleure, et portant, elle aussi, la marque d'une mâle énergie. Ce nouveau tableau est encore un souvenir du grand siège. Des chasseurs de la garde sont dans une tranchée; {)endant que des tirailleurs abrités par l'épaulement font leur service, la carabine au poing, attentionnés aux embrasures, quelques soldats assis sur la banquette jouent aux cartes, fument ou causent; d'autres dorment. Un tirailleur vient d'être atteint par un projectile; il porte vivement la main à la tête, il chancelle, il va tomber. Dans l'angle droit, le cadavre d'un soldat est porté en dehors de la tranchée. Au milieu, s'appuyant sur le parapet, debout et un peu à découvert, un capitaine explique à un officier d'état-major les travaux de défense des Russes.
Le peintre place le spectateur dans la tranchée avec la ligne de l'épaulement et celle de la bantiuette parallèles à l'horizon. Il résulte de cette disposition que les chasseurs qui se tiennent militairement à leur
poste sont espacés chacun faisant une tache noire sur le ton gris clair du terrain et du parapet, et il est à craindre que le parti adopté dans la circonstance par l'artiste soit moins le résultat d'une conviction sincère que le désir de frapper les yeux par un aspect bizarre et nouveau. Malgré cela, le tableau a un grand air de vérité, et il est dramatiquement simple. Les attitudes sont naturelles, les gestes exacts et les expressions n'ont rien de forcé. On voit que pour ces hommes le danger n'est pas une préoccupation; cequ'ilsfont aujourd'hui, ils l'ont fait hier, ils le feront demain avec la même naïveté, sans plus d'embarras ni de forfanterie. Ce qu'on peut reprendre dans cette toile, c'est l'uniformité des tons : les tuniques et les pantalons des soldats sont aussi vigoureux au second plan qu'au premier.
Cette année, M. Jeanron s'est jeté à corps perdu M.Jeanron. dans le genre militaire, et il a fait ses délices des zouaves qu'il a réprésentés se promenant sientimentalement tantôt sur les bords de la mer, près Gênes, tantôt sur les rives du Lembro, à Melegnano. M. Jeanron a cinq ou six toiles au Salon. Encore une exposition de cette force et l'artiste sera rayé de la liste des peintres vivants. Heureusement pour sa mémoire que le musée du Luxembourg peut montrer le Port d'Ambleteuse, toile d'une belle harmonie, et dont l'effet un peu triste est large est bien entendu.
J oul)lic xoloiitiiireinent la Mort du général Espi-
M.Cocssinde m» /^ • i , »^
la Fosse. fiassB, par M. Coessm delà Fosse, le Combat de M. Fourau. PaUstro, par M. Fourau, et j'arrive à M. Hipp. Bel-
langé.
H. BeUangé, Le talent de M. Bellangé tient un peu de celui de M. H. Veraet, avec moins d'esprit et de légèreté ; il procède également de celui de Charlet avec moins de profondeur et de poésie. Il a suffisamment de dessin et de couleur, de goût et d'adresse pour être généralement estimé, et d'humeur agréable, d'allures honnêtes, ne blessant personne, il circule parmi les bourgeois et les artistes, qui ne manquent jamais de lui faire bon. accueil. D'ailleurs M. Bellangé compte plus d'un succès sérieux; la Bataille de Wagram, par exemple, et la Charge de cavalerie à Marengo sont deux compositions trèsestimées.
La pièce de résistance de M. Bellangé est le tableau intitulé : Les Deux Amis. A la suite de l'un de ces combats qui se livraient journellement sur le terrain compris entre les murs de Sébastopol et les lignes assiégeantes, le drapeau blanc a été hissé, et pendant la suspension des hostilités, les deux armées donnent la sépulture aux morts et recherchent les blessés. Des officiers français en parcourant le champ de la lutte, accompagnés de soldats qui portent de^j
brancards, viennent de faire la triste rencontre de deux lieutenants qui donnent dans les bras l'un de l'autre du sommeil éternel.
Et tels avaient vécu les deux jeunes amis, Tels on les retrouvait dans le trépas unis.
Sur cette donnée M. Bellangé a peint une toile pleine d'intérêt. N'allez point, par exemple, vous demander pourquoi les tuniques et les pantalons font d'aussi vilains plis ,• il sufQt de prendre la chose sans y chercher, comme on dit, la petite bête, et seulement pour une scène attendrissante, exprimée en termes peu choisis, il est vrai, mais sincères, facilement compréhensibles et trouvant aisément le chemin du cœur. A ce point de vue le peintre a complètement réussi, et la foule, qui n'est jamais sensible à moitié, ne cesse de faire aux Deux Amis un succès d'émotion et de larmes.
Le Carré d'infanterie républicaine repoussant une charge de dragons autrichiens est bien placé dans la toile. Je crois cependant qu'une touche plus robuste n'eût pas gâté le tablefru. Le Combat dans les rues de Magenta est un petit cadre très- joli, fînencient disposé, et peint avec beaucoup d'esprit.
M. Bellangé fils a exposé une Bataille de Magenta ^- ^l^^^^ où il y a du mouvement et de l'action. Il est
vrai que ce jeune homme ne sait encore ni dessiner ni peindre. 11 ne lui reste plus qu'à l'apprendre.
M. Protaii. L*épisode de la bataille de Magenta de M. Protais n'est qu'une œuvre avortée. A la manière dont il s'y prend, je ne pense pas que l'artiste considère la peinture comme un aii difficile. On trouve dans les quatre ou cinq tableaux qu'il a exposés, même dans celui représentant une sentinelle bayant aux hirondelles, quelques dispositions, mais peu de talent acquis. Que de gens prétendent lire couramment qui ne savent pas assembler leurs lettres !
A.Dumiresq. M. Armand Dumaresq a représenté sur une vaste toile un épisode de la bataille de Solferino.
a Les Autrichiens sont en pleine retraite. Le lieutenant Moneglia, avec ses chasseurs à pied et quelques voltigeurs de la garde impériale, s'établit le soir sur une position qui domine un chemin creux, où ne tarde pas à s'engager à fond de train une colonne d'artillerie ennemie composée de quatre canons et d'un caisson. — La petite troupe attend l'ennemi et s'apprête à faire feu. — Le succès fut complet,
toute l'artillerie tomba au pouvoir do nos soldats. » Ainsi parle le livret.
Les soldais étendus sur le ventre^ la carabine à l'œil, le doigt sur la détente, se tiennent à l'affût; silencieui^ immobiles, ils attendent le signal du feu. On comprend tout de suite qu'il ne s'agit de rien de bon pour les artilleurs autrichiens qui s'avancent au galop. Le peintre a bien traduit cette impression sinistre. Il faut dire aussi que plusieurs morceaux, comme la tête et les mains du deuxième chasseur à gauche, sont exécutées avec talent, et que le dessin, bien qu'un peu anguleux, a souvent de l'ampleur. Tout cela est bien. Mais ne semble-t-il pas que l'esprit reste indécis sur la qualité de la lumière qui éclaire la scène? Au soleil, les saillies éclatent toujours brusquement, d'un trait sec, et par opposition les ombres voisines paraissent dures et sèches. Mais quand le soleil est masqué, les reliefs s'adoucissent, les détails s'estompent et le contour des ombres devient diffus. Or, dans le tableau de M. Dumaresq, si c'est un rayon de soleil qui accentue aussi nettement les plis des pantalons, les lumières manquent de viyacité; si c'est un nuage au contraire qui étend sur les hommes et sur les choses ce voile triste et glauque, alors les ombres sont trop intenses, trop brutales. D'autre part, le livret parle d'un chemin creux. M.Dii-
maresq a négligé ce côté du programme. Il n'y a pas la moindre apparence de chemin creux dans son tableau : les chasseurs sont embusqués sur une berge ; au delà de ce léger pli de terrain, que voit-on? rien qu'un paysage uni et plat, traversé par la petite colonne autrichienne. De plus, ce groupe d'ennemis est marqué en tons beaucoup trop précis : on dirait des marionnettes à portée de la main plutôt que des hommes et des chevaux vus à distance.
Si l'on voulait enfin tout regarder, il y aurait plus d'une autre faute à relever dans ce tableau. Je me bornerai à faire remarqutîr que le peintre a péché contre le bon sens en rempUssantd'un si mince épisode une toile dont rétendue comportait un sujet autrement vaste et compliqué. Si, pour représenter une patrouille, vous couvrez un arpent de toile, quelle surface vous faudra-t-il pour mettre en mouvement une armée entière? On comprendrait ces proportions si l'action de ces quelques hommes réunis dans un coin retiré du champ de bataille avait été le fait capital de la journée. Mais de quoi donc est-il question ici? D'un épisode isolé qui n'a été décisif que relativement. Dès lors, il n'était pas nécessaire que l'artiste, pour nous émouvoir, recourût à des moyens exagérés. Quand l'art dépasse le but, c'est chez l'artiste peut-être un signe de vigueur; ce n'est jamais, en tous cas, une marque de
WtaJité. En effet, il semble annoncer lui-même sa propre décadence, car l'imagination sans modérateur, c'esl-à-dire privée du sentiment du juste et du vrai, s'épuise rapidement dans ces luttes excessives, inutilement cherchées et renouvelées, et dont le succès ne saurait être en rapport avec la somme de forces dépensées.
Nousallons voir maintenant comment M. Pils a re- m. pui. présenté la bataille de TAlma.
« Le 20 septembre 1854, à 11 heures, dit le livret, la deuxième division, commandée par le général Bosquet, franchit l'Aima. Son artillerie accomplit des prodiges. Montant en colonnes par pièce , suivant des sentiers à peine tracés et presque impraticables, elle avait escaladé, avec une rapidité extraordinaire, ces hauteurs regardées comme inaccessibles. Cette manœuvre hardie exécutée par le général Bosquet a décidé du succès de la journée. »
Le peintre s'en est tenu à cet épisode, mais l'épisode méritait le développement qui lui a été donné, parce qu'il est caractéristique et qu'il fut la cause déterminante de la victoire.
Sur le premier plan, à droite, une pièce d'artillerie à déjà franchi l'Aima; elle commence à gravir l'une des pentes que l'ennemi a négligé de défendre ; des artilleurs, des tiircos poussent aux roues ; les con-
-^ 80 — ducteurs fouaillent vigoureusement les chevaux bai bran de l'attelage. Un peu à gauche, le général Bosquet s'avance au milieu du petit fleuve. Son cheval a de Feau jusqu'au poitrail ; son porte-fanion, un officier d'ordonnance l'accompagnent; des turcos l'entourent. Au second plan, un autre canon, traîné par six chevaux blancs, est descendu dans l'Aima; plus loin, une troisième ligne de canons et de caissons s'engage dans le lit de la* rivière ; plus loin encore, c'est un régiment d'infanterie qui fait un mouvement analogue. Derrière s'étend la plaine où la bataille est commencée; les collines que défend l'armée russe s'élèvent au fond. Tout à fait à droite, marchent les tambours des turcos, et, sur l'escarpement de la hauteur que couronnent déjà les soldats français, apparaît une nuée de zouaves.
La description qui précède donne, en un sens, gain de cause à M. Pils. Le mouvement stratégique est clairement expliqué; la manœuvre se dessine avec netteté, l'ensemble saute aux yeux pour se fixer aisément dans l'esprit. Chaque groupe est bien à sa place, sans amplification inutile ; chaque homme fait bien ce qu'il fait; les chevaux hennissent sous le fouet et l'éperon, sans caracolade pompeuse ; au résumé, il y a longtemps qu'un aussi bon tableau de ce genre n'avait été exposé.
Avec quelques qualités de plus l'œuvre serait parfaite.
n manque ici le pressentiment de la lutte qui va s'engager, et Témotion frémissante qui plane sur une armée lorsqu'elle marche à l'ennemi; il y manque l'inspiration, le souffle des vrais combats, la fièvre belliqueuse, présage du succès. Quand il court volontairement au-devant du danger, l'homme se transfigure; il éprouve un enthousiasme, une fierté étranges, qu'il modère s'il sait commander à la nature, mais dont il ne comprime jamais tous les élans. Je veux dire que les soldats allant au combat ne ressemblent pas aux soldats défilant dans une revue.
Eh bien ! M. Pils a-t-il fait ressortir le caractère que j'indique? Non. Il a traduit le bulletin officiel dans un langage pittoresque, familier, plein de saillies heureuses, bien qu'un peu vulgaires, mais il s'en faut qu'il se soit élevé jusqu'à l'éloquence. Ses artilleurs et ses turcos exécutent une manœuvre dont le développement est ingénieusement exprimé, rien de plus. Ces hommes sont là comme chez eux, tranquilles, indifférents, sans souci des balles et des boulets, sans transports guerriers ; on les dirait partis pour la petite guerre, avec des cartouches à blanc dans la giberne, et traversant un gué le plus paisiblement du monde. Il faut bien convenir aussi que
« les sentiers à peine tracés, presque insurmontables, les hauteurs regardées comme inaccessibles, » dont parle le bulletin, prennent, dans le tableau, une physionomie assez débonnaire. Et si vous voulez la preuve que nous assistons bien à un combat de parade et que les canons tirent à poudre, la voilà : regardez ces uniformes brossés et astiqués comme au sortir delà caserne. M. Pils sait très-bien pourtant qu'après six mois de campagne, il ne reste pas dans une armée de cent mille hommes une veste entière, ni un pantalon sans accrocs. Qu'il se souvienne de nos soldats revenant dltalie.
Si c'est que le peintre n'a pas voulu représenter Faction même, avec ses cris, ses mouvements désordonnés et ses douleurs, tout va pour le mieux. Mais qu'il ne s'attende point à me faire reconnaître dans les soldats qu'il a mis en scène, les hommes qui vont, dans un instant, accomplir des prodiges et se jeter tête basse au milieu des fureurs de la bataille. Sur ces têtes, sur ces types singuUers et bizarres, l'œil s'arrête surpris; il est intéresse, émerveillé si l'on veut, par le charme de la couleur et l'adresse de la touche, par l'esprit de l'exécution et l'exactitude des uniformes dont on peut compter les détails, les boutons et les coutures. Oui, mais le cœur reste sans émotion. Il n'est pas satisfait.
-sale reproche est considérable. S'il laisse hors de doute le talent pratique de l'artiste, il nie son tempérament, son génie de persuasion, sa force poétique ; s'il ne contredit pas l'habileté du peintre à représenter des soldats, il constate que la bataille de l'Aima, même comme l'a comprise M. Pils, est encore à faire. Pour terminer, empressons-nous de dire que l'exécution est presque partout satisfaisante. Non pas qu'elle soit châtiée; — au premier plan, il y a des figures sur lesquelles la brosse a joué d'une manière plus gaiUarde que savante, les mains sont partout trop négligemment traitées, les plis des larges pantalons des turcos, anguleux et secs, n'ont pas de souplesse dans le jet, et l'on y chercherait en vain les accents de la nature, — mais l'ensemble est agréable, amusant; la couleur a beaucoup de vérité, de ressort, les saillies de relief, l'effet de clarté. Les turcos du premier plan sont superbes. Chaque race africaine est spirituellement accusée sur ces faces de bronze ou de cuivre en traits caractéristiques. Les artilleurs, parfaitement découplés, développent très-bien leurs mouvements, affirmés d'une brosse ample et facile; et il semble que les chevaux marchent, soufflent, hennissent réellement. Les plans éloignés surtout sont bien réussis. C'est que l'artiste, habitué à peindre des figures de petite dimension, s'est trouvé^
dans celte partie de son œuvre, sur son yéritable terrain. Aussi chaque coup de pinceau a gaiement touché le but; la couleur pétille en étincelles pimpantes sous la lumière d'un vrai soleil; les hommes et les chevaux grouillent comme dans la nature même. Si l'illusion pouvait être jamais le dernier but de Tart, M. Pils serait passé grand mattre.
M. Beaucé. Là meilleure bataille, qui soit au Salon, c'est celle de Solferino, par M. Beaucé.
Nous sommes au milieu des troupes du maréchal Niel. L'attention se porte d'abord sur une batterie de quarante-deux pièces qui foudroie l'Autrichien dans la plaine. Près des canons se tiennent, l'arme au pied, des pelotons de soutien. Au fond, un. peu à droite, on aperçoit le combat engagé autour de la Casa Nuova. Le maréchal Canrobert s'avance pour s'emparer de cette position sur laquelle se concentrent les efforts des troupes. A gauche, on distingue les hauteurs de Cavriana et de Solferino. De ce côté, le ciel est assombri, et Torage qui termina la bataille en masquant la retraite des Autrichiens commence à éclater. Sur le
•— 85 — devant, au centre, le maréchal Niel donne un ordre à un officier.
Dans les interstices de ces divisions principales de la composition sont distribués quelques épisodes intéressants : ici, un boulet vient jeter le désordre dans un attelage, les chevaux se dérobent, tinmt à hue et à dia; là défile une colonne de prisonniers autrichiens, de tous grades et de toutes armes, et un soldat du génie tenant par la bride le cheval qui porte son colonel blessé s'enquiert de la route à suivre pour gagner Fambulance la plus prochaine ; de l'autre côté, un militaire blessé est installé par des camarades sur un cacolet. Tout cela est très-bien conçu.
Hais ce qui est remarquable dans ce tableau, c'est l'aspect de la mise en scène : le caractère de réalité en est si bien exprimé que les choses n'ont pu se passer autrement que le peintre nous les montre. D'un coup d'œil on voit que ce n'est pas cette fois • d'une revue ou d'une petite guerre qu'il s'agit. On ne pénètre dans le cœur de la bataille que par des trouées, éclaircies qu'illuminent les coups de feu; mais on saisit instinctivement l'importance de la lutte, et tout de suite se pressent dans l'esprit les péripéties probables de ce drame immense. Puis de cette donnée générale se détachent quelques anecdotes qui arrivent à leur place, en leur temps,
non pour distraire rattentioii, mais pour la fortifier; tout concourt ainsi à déterminer dans Tâme du spectateur des mouvements en consonnance parfaite avec le sujet représenté.
En outre de ces impressions que Tartiste a su faire naître de la situation, il y a aussi le travail manuel et le goût artistique qui trouvent leur compte dans ce tableau. Peut-être relèvera-t-on des détails négligés et, à la rigueur, des figures entières hial construites : sur le premier plan gisent des cadavres médiocrement dessinés, le cheval du maréchal Niel n'est pas bien planté sur ses jambes, et, en certains endroits, le ciel, fort bien composé d'ailleurs, est sèchement peint. Mais on ne saurait contester l'effet heureux de la ligne courbe décrite par les canons et les caissons de la grande batterie d'artillerie, et celui de l'espace vide, émaillé de casaques blanches qui s'étend sous la gueule des pièces. Comme on comprend bien que ce sont des boulets qui ont fait la place nette! Sans même fouiller dans tous les coins, on trouve également vingt morceaux de détail dignes d'éloges, des types choisis avec tact, des attitudes justes, franchement interprétées: les servants des pièces font admirablement bien leur terrible besogne, il n'y a rien à reprendre aux chasseurs de l'escorte du maréchal Niel. Enfin, autour de la Casa Nuova, s'agitent une fourmiUère de
touches embrasées qui rendent à meneiile Tacharnement des hommes dans la mêlée ; le paysage , marbré de coups de soleil, a de rétendue et de la profondeur, et l'exécution est sinon magistrale, du moins suffisante, et conduite d'un bout à l'autre avec une incontestable intelligence. '
Avec le Salon de cette année, M. Beaucé se place au premier rang de nos peintres de I)atailles; espérons qu'il saura conserver cette situation et même l'agrandir encore.
M. Yvon a fondé sa réputation d'abord avec la m. Vvon. Retraite de Russie, ensuite avec Y Assaut de Malakoff. Cette seconde toile eut un succès populaire. D'ailleurs, malgré la dispersion des épisodes, le manque d'ensemble de la composition et de nombreuses défaillances de travail, elle a bon air. Il y a deux ans, M. Yvon exposa la Gorge de Malakoff, tableau presque complètement manqué, et la Courtine de Malakoffy où le peintre, sous le triple rapport de la composition, du dessin et de la couleur se montre d'une insuffisance notoire. Cette année, M. Yvon rentre en campagne avec la Bataille de Solferino,
— SS- II n'est besoin que d*iin coup d'œil pour se convaincre que ce tableau est faible à tous les points de vue. Mais aussi a-t-on jamais peint avec plus de sansfaçon ? A-t-on manœuvré jamais plus cavalièrement le pinceau? Que d'aplomb et de débilité en même temps; que de jactance dans le crayon et dans la brosse, et aussi que d'énervement! Tout croule dans l'œuvre, la forme et l'idée, la composition et la couleur, l'intérêt et le dessin. L'effort ne paraît nulle part, la recherclie ne se manifeste en aucun endroit, et sur cette vaste machine on ne trouve partout que la rapidité inféconde d'un esprit dépourvu de chaleur et d'initiative, de science et de vigueur.
Voici rinstant de la lutte choisi par l'artiste : L'Empereur s'est arrêté au sommet du mont Fenile; dominant de ce point élevé le champ de bataille, il donne au général Camou l'ordre de faire entrer en ligne les voltigeurs de la garde. Derrière S. M. l'Empereur stationne un brillant état-major ; sur le devant de la toile se pressent quelques voltigeurs, et Ton distingue au fond, sur des ressauts de terrain, des corps de troupes engagés.
L'Empereur se présente de trois quarts, la tête tournée à gauche; le géaéral Camou est vu de dos, sur le premier plan, à gauche ; il salue l'Empereur, et pour gravir la pente abrupte du mont Fenile son
cheval fait un écart énorme. Ah î monsieur Yvon, en traçant ce mouvement plein d'audace et fort au-dessus de vos moyens^ vous avez songé à Géricault. Le fait est que le peintre a copié textuellement le cheval du Chasseur de la garde, mais en baissant le ton du modèle au diapason de son tableau. Du reste^ il était sage de mettre ainsi du caoutchouc et de la filasse où Géricault a placé des muscles et des os; sans quoi le cheval du vaillant chasseur arrivant dans la bataille de Solferino avec son ardeur fougueuse et son fer retentissant, eût défoncé' sans miséricorde tous ces personnages de papier peint et ce ciel et ces fonds de calicot ponunadé de beurre de Bretagne.
L'état-major de l'Empereur est composé avec une impardonnable vulgarité. J'entends dire qu'un groupe d'officiers n'offre pas d'élément pittoresque. Mais pour le peintre de goût et d'haleine, de force et de conscience, tous les sujets ont une face qui, mise en lumière, répond aux lois de l'art. Gros, par exemple, en faisant à Napoléon V un cortège d'officiers sur le champ de bataille d'Eylau, n'a-t-il pas trouvé l'une de ses inspirations les plus grandioses? Il n'est pas indifférent aussi d'établir que M. Yvon a péché contre les règles les plus élémentaires du bon sens en jetant jusque sous les pieds du cheval de l'Empereur des
cadavres et des blessés dont nul ne prend aucun souci; qu'il a fait preuve de mauvais goût en engageant dans le cadre les soldats du premier plan , et dont on ne voit que les schakos et les sacs ; enfin que la pantomime des figures est fausse et lourde, autant que le coloris est creux et boursoufié.
Pour mieux dire, sur cette énorme toile, si pleine et si vide en même temps, Thomme indulgent en quête d'une idée, d'une figure, d'une tète, d'une main, de quoi que ce soit qu'il puisse de bonne foi honorer de ses louanges, n'aperçoit partout que le travail insouciant d'une imagination en complet désarroi, que le labeur d'un bras sans énergie. Il n'y a là rien au fond, rien à la surface, et il est étrange que pour reconnaître les augustes sympathies qui l'entourent M. Yvon ne se soit pas élevé au-dessus du niveau terre-à-terre de Victor Adam. Ce qui peut être pardonné aux caprices enfantins d'un crayon sans autorité ne doit pas l'être pourtant] au pinceau choisi pour interpréter les gloires militaires de la France, et quand M. Yvon ne parle pas un langage à la hauteur des actes qu'il décrit, quand il ne montre ni éloquence ni fierté, alors il subit des défaites que tout condamne, que rien ne saurait absoudre.
N'est-ce pas un honneur assez grand que celui de
représenter une victoire rempoi-tée jMir nos soldats sous les yeux de leur souverain? Quelle plus belle occasion pour un peintre de batailles? Celle-ci ne réclame-t-elle pas toutes ses forces? Les contrastes les plus heureux ressortent naturellement du sujet. Pendant que sur les plans du lointain se déroule le drame, et que les troupes luttent d'énergie et de persévérance, sur le devant de la scène se prépare le coup décisif qui doit assurer le succès à nos aigles. Les allures enthousiastes des soldats font opposition aux attitudes plus retenues mais ardentes encore des officiers de Tétat-major, et, dominant de son calme inaltéré Texaltation belliqueuse qui l'entoure l'Empereur se montre l'organisateur impassible et sur du succès de l'immortelle Journée! Que de choses réelles pour une main savante à mettre en relief! Pour un esprit cultivé que de traits poétiques à faire naître du sujet !
Du moment que la Bataille de Solferino était commandée à M. Yvon, on devait s'attendre au résultat négatif que l'on déplore aujourd'hui. Il n'était pas à croire, en effet, que l'artiste pût se relever de ses échecs successifs : il a surabondamment prouvé que n'ayant ni la force impulsive, ni la magie d'efifet et d'impression de Gros, ni le débraillé pittoresque de Raffet, ni la naïveté philosophique de Charlet, ni
l'esprit, la verve, la bonne humeur de Vernet, il ne possède aucune des qualités propres aux peintres de batailles. Il s'est cru peut-être autorisé à ne pas douter de ses moyens, parce que les travaux les plus importants de cet ordre qui aient été exécutés depuis cinq ans liu* ont été confiés. Comme il compte cependant, à une exception près, autant de revers que de tentatives, maintenant que la médiocrité de ses ressources et l'indigence de son imagination sont évidentes pour tous, il faut espérer que le rôle qu'il s'était attribué est désormais épuisé, et que sa main n'aura plus à représenter des faits dont son esprit est incapable de comprendre la grandeur et la portée.
Et maintenant arrêtons-nous.
Nous venons d'examiner tous les tableaux de bataille exposés au Salon de 4861, et dans le nombre, c'est à peine si nous en avons signalé trois ou quatre dignes de sympathies réelles.
Pourquoi les artistes se montrent-ils à l'égard de la peinture militaire si indifférents? Est-ce pour reporter sur une autre branche plus sérieuse de l'art les efforts de leur esprit? Je ne le pense pas ; car la suite
de cette critique prouvera, par exemple, que les sujets tirés de la Bible ou des saintes légendes, les réchauffent moins encore que Tuniforme des soldats.
Et cependant si les sujets de bataille ne viennent pas au premier rang de ceux que l'art doit rechercher, ils répondent à des instincts populaires qui demandent impérieusement à être satisfaits. En effet, Farmée a dans la gloire moderne de la Franco une part immense; elle représente le peuple unanime d'abnégation au moment du danger, de passion pour l'honneur national, d'adoration pour la patrie. Quand elle franchit la frontière, le pays entier est haletant, il s'inquiète de ses épreuves, de ses souffrances; le jour de la victoire, il s'abandonne à tout l'enivrement de l'enthousiasme, et, à son retour, il raccueille avec des vivat, des lauriers et des fleurs.
Or l'artiste ayant à peindre le soldat dans sa vie active, insoucieux des fatigues, heureux de la lutte, naïvement joyeux du triomphe, sans même se préoccuper de l'idéaliser jusqu'à lui donner des poses (le demi-dieu, provoquera l'empressement sympathique de la foule et les acclamations des connaisseurs, s'il traduit avec chaleur l'élan des escadrons, le choc des combattants, la furie de l'assaut et les mille épisodes sublimes ou familiers qu'à tout
-^ 94 — instant met, en saillie le caractère français. A sa verve, s'offrent Jes éléments les plus variés d'inspiration ; il peut être tour à tour vif, enjoué, sombre, terrible, et s'il sait en même temps rendre Taspect du pays où se passe l'action, tracer d'une main sûre la physionomie stratégique du combat, et faire mouvoir de nombreux bataillons sur une toile profonde , il laissera des travaux qui joindront à l'attrait de la vérité littérale le charme puissant de l'art; il aura écrit pour les générations futures quelques-unes des pages héroïques de notre histoire.