CHAPITRE X
LA PEINTURE ESPAGNOLE AU XIXe SIECLE.
L’art espagnol, qui, avec Goya, et pendant un quart de siècle, avait retrouvé quelque chose de sa saveur, de son éclat et de son originalité d’autrefois, s’éclipse de nouveau et disparaît en même temps que le grand artiste.
A la suite de la guerre de l’Indépendance, et après la restauration de Ferdinand VII, la peinture redevint d’abord tributaire de l’art français. L’école de David régnait alors sans partage sur une grande partie de l’Europe; elle eut aussi ses adeptes parmi les peintres espagnols; José Aparicio (1773-1838), Juan Antonio Ribera y Fernandez (1779-1860) et José de Madrazo (1781-1859) furent des élèves directs de Louis David. Le musée du Prado conserve, du premier, une vaste et mélodramatique composition intitulée la Disette à Madrid ( 1 8 1 1 - 1 8 1 2) , d’une extrême dureté d’exécution ; du second, un Cincinnatiis, dans la tradition classique du maître, et un Wamba , et du dernier, la Mort de Viriathe et une allégorie : V Amour divin et l'amour profane. Un autre artiste, Rafael Tejeo (1 800-1 856), élève d’Aparicio, puis pensionnaire à Rome, jouit, comme les précédents, d’une célébrité que d’ailleurs
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justifient assez mal ses principaux ouvrages, d’une certaine correction de dessin, mais que ne' rehaussent pas suffisamment l’extrême froideur et la trop grande pauvreté de l’exécution. Son meilleur tableau, au musée de Madrid, est une Madeleine an désert.
Malgré les efforts et l’autorité de ses propagateurs, le style de David ne put prendre racine en Espagne. A côté d’eux, les survivants de l’idéal du siècle passé, comme Maella, Vicente Lopez, Diego Monroy, Francisco Ramos, continuaient leurs débiles errements, issus des doctrines de Mengs et de Bayeu. Un mélange de styles, de manières, un amalgame confus d’emprunts et de réminiscences, provenus de toutes les écoles, et l’absence de toute force, comme de tout caractère, tel est le lamentable spectacle que présente la peinture pendant la période qui s’étend de 1814 jusque vers 1 83 5 . C’est à peine si, dans ce désarroi, on relève les quelques tentatives isolées d’ANTONio Maria Esquivel (1806- 1857) pour faire revivre quelque chose des méthodes et du coloris de Murillo, de José Elbo (1804-1844) et de Leonardo Alenza (1807-1845) qui s’efforcent vainement de retrouver, en peignant de préférence les mœurs et les types populaires, l’originalité, la verve et le succès de Goya.
Heureusement, un suggestif et vivifiant courant d’art, né de l’autre côté des Pyrénées, vint arracher l’école à son apathie et lui inspirer des tendances et des préoccupations nouvelles. Le romantisme, accueilli en Espagne avec passion par les littérateurs et les poètes, compta bientôt de fervents prosélytes dans la peinture. Il se produisit alors comme un renouveau
Une génération surgit, qui s’émancipa des étroites formules d’antan, pour embrasser hardiment les nou-
velles et libératrices doctrines, si bien en accord, du reste, avec le tempérament de la race. Parmi la jeu-
Fig. 11*. — Eduardo Rosales, Testament d’Isabelle la Catholique . (Musée du Prado.
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nesse artiste, le plus grand nombre accourut à Paris étudier les créations de Géricault, de Delacroix, de Devéria, d’Ary Scheffer, de Decamps, de Delaroche, de Meissonier; d’autres s’en allèrent à Rome, séduits parle symbolisme archaïque et chrétien d’Overbeck. L’Espagne était donc de nouveau fécondée par des germes apportés du dehors. Aussitôt la peinture d’histoire, le portrait, le sujet de genre, même le paysage retrouvèrent toute une phalange d’éminents praticiens, parmi lesquels marquèrent au premier rang MM. Federico de Madrazo, Luis de Madrazo, Carlos Luis de Rivera, auteurs, tous trois, de portraits et de compositions du plus sérieux mérite; José de Utrera, mort à vingt et un ans, après avoir produit son célèbre tableau intitulé Guzman el bueno ; Antonio Brugaua, élève de Gudin et peintre de marine remarquable; José Galofre, qui étudia à Rome avec Overbeck; Genaro Villaamil, peintre d’intérieurs et de vues pittoresques d’une grande sincérité; Manuel Bejarano et Joaquim Becquer, qui travaillèrent à Séville et y contribuèrent, par leur enseignement, au progrès de la peinture. Lors de la première exposition, faite à Madrid en 1 8 5 6, on vit paraître plusieurs compositions de valeur, œuvres de jeunes artistes qui s’appelaient : Benito Murillo, Bernardino Montanes et Francisco Sainz. Deux ans plus tard se produisaient Francisco Sanz, élève de Couture, Carlos Haes, paysagiste renommé et qui a formé de nombreux élèves, Casadodel Alisal, Isidoro Lozano et Antonio Gisbert, dont les tableaux intitulés : le Supplice des Communeros et le Débarquement des puritains en Amérique. ont établi la
réputation. En même temps, Eduardo Cano, qui avait déjà, dans une brillante mise en scène, représenté Isa-
belle la Catholique après la conquête de Malaga , exposait les Funérailles de D. Alvaro de Luna et Christophe
Colomb au couvent de la Rabida . L’École espagnole obtenait alors de grands et légitimes succès par ses envois aux Salons annuels parisiens, ainsi qu’aux expositions nationales.
En 1867, Eduardo Rosalès, l’auteur du Testament d'Isabelle la Catholique } remportait, à Paris, la médaille d’honneur, à la suite de l’Exposition universelle, alors que Vicente Palmaroli, avec le Sermon à la chapelle Sixtine. et PabloGonzalvo, avec un Intérieur de la cathédrale de Tolède, conquéraient des médailles d’argent.
A cette même Exposition , figuraient un grand nombre de peintures très remarquées, signées des noms, déjà réputés, de Victor Manzano, élève de Picot, de Alejo Vera, Luis Ruiperez, Bernardo Ferrandiz, Domingo y Marquès et Martin Rico.
Fig. 11 6. — Moreno Carbonero, la Conversion du duc de Gandia (fragment).
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En 1878, à l’occasion de l’Exposition universelle, de nouveaux et jeunes talents, épris presque tous des
Fig. 1 17. — Zamacoïs, le Favori du roi. (Dessin de l’artiste.)
méthodes françaises, se produisirent à Paris. Dans la peinture d’histoire et du portrait, on retenait particulièrement les noms de Manuel Dominguez, Alejandro
Fig. 118. — Fortuny, le Mariage à la Vicaria ,
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Ferrant, Leon y Escosura, Raimundo de Madrazo, qui exposait de savoureux portraits, bien parisiens de tournure et d'exécution, Salvador Martinez Cubells,
Fig. 119. — Fortuny ,V Antiquaire, (D’après un dessin de l’artiste.)
Casto Plasencja, mort bien jeune encore, Moreno Carbonero, auteur de la Conversion du duc de Gandia} Francisco Pradilla, qui obtenait une médaille d’hon-
neur avec son beau tableau de Jeanne la Folle , et encore Manuel Ramirez, Munoz-Degrain et Emilio Sala. Toutefois, c’était surtout dans les sujets de
Fig. 120. — Fortuny, le Bibliophile. (D’après un dessin de l’auteur.)
genre, traités d’ailleurs avec une certaine préférence par les artistes espagnols, qu’ils donnaient toute la mesure de leur qualité prédominante, l’habileté. Au
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milieu d’œuvres piquantes et colorées, de José Benlliure, Antonio Casanova, R. de Egusquiza, Enrique Melida, mort récemment, Garcia Hispaleto, José Gimenez y Aranda, Juan Gonzalez et C. de Rivera, se détachaient nettement les spirituelles compositions de Eduardo Zamacoïs (1840-1871) et les tableaux de genre, d’une si merveilleuse et subtile exécution, de Mariano Fortuny (1839-1874). Du premier, on regrettait l’absence de 1 ''Education d'un prince, mais on avait le Jeu d'échecs et le Favori du roi, déjà paru, et très remarqué, au Salon de 1868. Du second, à défaut de son célèbre Mariage à la Vicaria, on retrouvait quelques-unes de ses toiles les plus admimirées : le Choix du modèle, le Jardin des Arcadiens, Y Antiquaire, le Faune endormi, le Jardin à Grenade , exécutées dans sa plus lumineuse et plus éclatante manière, ainsi qu’un grand nombre de scènes marocaines, telles que le Charmeur de serpents, la Fantasia, le Rémouleur arabe, Souvenir du Maroc , avec quelques vues prises à Grenade et dans l’Alhambra. La mort si prématurée de ces jeunes maîtres a laissé un grand vide dans l’école espagnole dont ils représentaient le mieux, surtout Fortuny, les tendances encore actuellement en grande faveur, et dont les caractères marqués sont : la recherche de la couleur et du ton rare, l’exubérance dans le rendu du détail, et la préoccupation, dans la facture et la manœuvre du pinceau, d’une dextérité et d’une virtuosité extrêmes.
fin .