‹ La peinture et la sculpture aux salons de 1895Chapitre 13 sur 13 · MONUMENT 'AUX MORTS · texte numérisé non relu

MONUMENT 'AUX MORTS

, . ( Fragment S alon du Champ -de -Mars, 1895,

Gazette des B eaux.- Arts . O r

(Dessin de l’artiste. — Salon du Champ-de-Mars.)

ait ignoré le caractère de l’archevêque d’Angoulème et le bien fondé de la reconnaissance des fidèles de son diocèse. Le prélat est figuré en oraison, les mains jointes, l’ample manteau drapé en plis harmonieux, la crosse à son côté ; la gravité des traits n’exclut pas la mansuétude; ils annoncent aussi, et très explicitement, l’énergie de la volonté; M. Yerlet a accentué le modelé, fait saillir l’ossature, tracé sur l’épiderme le sillon de chaque ride. C’est, appliqué à la statuaire, le principe des portraits de Rembrandt: toute l’attention reflue sur le visage, les mains — et le visage et les mains de Monseigneur Sebaux sont caractérisés à la perfection, avec le respect d’un primitif, avec une conscience opiniâtre pareille à celle de Ferdinand Gaillard lorsqu’il burinait ses effigies de Léon XIII, de Sœur Rosalie et de Dom Guéranger.

Dans le champ du repos où il va dresser sa masse blanche parmi les cyprès, le mausolée de M. Bartholomé conduira le souvenir vers tous les disparus, non seulement auprès des morts illustres, mais auprès des inconnus, des humbles, jetés pêle-mêle à la fosse commune, auprès des êtres chers péris au loin, au désert, en mer, et dont la dépouille n’est jamais revenue. Mlle de Yarandeuil, qui pleurait Germinie Lacerleux « au petit bonheur », pourra agenouiller sa prière devant ce monument élevé à ceux qui n’ont pas de tombeau; elle y trouvera de condoléantes effusions et l’adoucissement des espérances en l’au-delà. L’édifice se rapproche, pour l’architecture, du temple égyptien ; les bas-reliefs qui se répondent sur sa façade, développent des théories depleureurs, l’une vers l’autre dirigées ; elles aboutissent toutesdeuxàl’ouverturedu caveau : à droite, hommes, femmes, enfants s’espacent sur la paroi, prostrés, chancelants, marchant à petits pas, retardant l’abord du porche redoutable ; de l’autre côté, massées en un groupe compact, assises, accroupies ou penchées, des créatures désolées se murmurent des paroles d’adieu, échangent d'ultimes caresses, se cachent le visage ou le détournent, car le soleil et la mort ne se peuvent regarder fixement, dit La Rochefoucauld; ce ne sont partout que gestes accablés, qu’inquiétudes et plaintes, que sanglots et supplications. Et méditez la vanité de ces déchirements! Un couple a franchi le seuil, s’est engagé dans la nuit du mystère; devant lui s’ouvre une route sans limites et, pour la parcourir, la femme s’appuie sur l’épaule de l’amant, confiante dans l’existence recommencée, puisqu’elle sait maintenant que les promesses de la foi ne sont pas vaines. Ailleurs encore, M. Bartholomé précise sa certitude de la résurrection, sa foi en l’immortalité de l’âme : sous une

crypte, creusée dans le soubassement de l’édifice, un génie soulève de ses bras étendus la pierre sépulcrale, et il fait resplendir la lumière au pays des ombres, sur les morts engourdis par le dernier sommeil... J’ai lu que l’exécution dénotait plus de délicatesse que de puissance, qu’on y rencontrait moins de morceaux que de définitions psychologiques; ces objections étaient prévues; la plupart déguisent le dépit causé aux matérialistes par une oeuvre qui tire de l’inspiration, bien plutôt que du métier, sa grandeur et son charme; mais le monument de M. Bartholomé n’en est pas moins assuré de survivre, par la seule envergure de l’idée, parce qu’il compatit à notre effroi et le console, parce qu’en ouvrant à l’àme le domaine d’outre-tombe, il oppose, à l’instant de notre regret, l’éternité de la seconde vie, la quiétude d’une destinée nouvelle que ne trouble plus la menace d’une fin inéluctable.

Ainsi, parmi les ouvrages des peintres, des sculpteurs, ceux-là seuls prédominent où l’art s’est fait le verbe de l’esprit et de la .beauté, et il n’en va pas autrement pour les estampes, les travaux décoratifs et pour les projets des architectes. N’importe, l’accumulation de tant de preuves n’a point été inutile; un apaisement s’est produit dans les controverses; la bonne parole se répand, les ténèbres se dissipent et les yeux se dessillent. D’aucuns érigeaient naguère en dogme que « l’observation du réel contient tout ». Combien les mêmes se prennent à tenir aujourd’hui un différent langage! « En se réduisant à la stricte reproduction de la matérialité, confessent-ils, les réalistes de système se sont dégradés à nier l’expression. » Faut-il plus que cet aveu pour présager une entente et promettre à l’inventeur une émancipation définitive, unanimement consentie? Aussi l’exaltation de l’individu, dès l’abord préconisée, reviendra-t-elle, au terme de cette étude, comme un écho et comme une conclusion. Que les artistes obéissent librement à 1 impulsion de leur génie intérieur, sans se laisser troubler par les querelles, sans recevoir de mot d’ordre de personne, et qu’ils accomplissent en tout repos leur œuvre de créatéur. Créer, c’est exercer un pouvoir que l’homme tient de Dieu et qu’il est seul à partager avec lui, c'est extraire de soi-même de quoi se survivre, c’est insuffler l’âme à la forme, contraindre l’esprit à animer impérissablement la matière.

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