‹ La peinture et la sculpture aux salons de 1895Chapitre 9 sur 13 · AU PAYS DE LA MER; LE TRAVAIL, PAR M. CHARLES COTTET · texte numérisé non relu

AU PAYS DE LA MER; LE TRAVAIL, PAR M. CHARLES COTTET

(Dessin de l’arlisle. — Salon du Champ-de-Mars.)

d’une bourse de voyage, l’achat par l’État d’un tableau et son attribution au Musée du Luxembourg ont breveté, avec la garantie du gouvernement, le talent deM. Charles Cottet. Loin de se laisser troubler par cette juste consécration, le bénéficiaire n’a pas cessé de pousser droit son œuvre, sans timidité ni sacrifice, et de tendre au libre progrès de sa personnalité. Elle s’affirme avec ampleur, et le résultat est de ceux qui honorent le plus grandement l’art nouveau. A la série de marines et de scènes animées que groupe l’exposition de M. Cottet, une désignation collective a été donnée : Au pays de la mer.- Et, tout de suite, remarquez, je vous prie, que leur auteur se garde de localiser son observation ; les gens de mer qu’il fixe dans la

fatalité de leur geste n’appartiennent pas àune contrée, à une époque déterminées. Il en va des marins deM. Cottet comme des terriens de J. -F. Millet, de l’océan comme delà plaine, du paysan comme du pêcheur; c’est dire que les similitudes d’horizons, de types, de costumes ont prêté ici et là excellemment à la synthèse ; mais le peintre y parvient encore par d’autres moyens, par le choix de la lumière, la signification des groupements et surtout par l’absolue simplicité du sujet. Rien de plus ordinaire que les épisodes de vie auxquels il s’est arrêté: l’amas des buveurs pêle-mêle entassés au fond d’un cabaret; le repos de trois femmes en deuil assises auprès d’une barrière par un temps gros de nuages; le lent défilé, autour d’une bière, de visages rougis par le reflet des cierges ; puis, à la tombée de la nuit, le départ pour la pêche, les promises escortant les gars. Grâce au jeu de l’éclairage, chaque scène seprésente avec le prestige de l’évocation. La caractérisation s’exaspère, comme chez Delacroix ou chez Daumier, et le pinceau l’arrache à la pâte rudement triturée ; tous ces tableaux sont cherchés dans des gammes sombres ; l’éclat des coiffes blanches, de rares rehauts brique percent l’enveloppe grise des demi-jours ou tranchent sur les noirs veloutés et profonds. De l'expression puissamment concentrée et de la facture âpre jaillit un art qui, de prime-abord, effarouche: bientôt il violente; en dernière analyse, l’esprit se ressaisit, le regard s’accoutume, et l’autorité de la vision, du métier impose sans retour à la sympathie ces définitions intégrales de nature et d’humanité.

Mettre un terme à l’abdication de la pensée, rappeler d’exil l'imagination, la poésie et la foi, restaurer, pour tout dire, l’art expressif, une telle évolution ne saurait' être l’œuvre d’un atelier, d’un groupe ou d’une génération; elle requiert un accord, une suite d’énergies ardentes qui n’ont pas fait défaut à l’école française. En même temps que les Rouault et les Besson, que les Maurice Denis et les Charles Cottet, d’autres s’efforcent dans des voies parallèles, et avant eux des aînés avaient, clandestinement peut-être, préparé cette remise en honneur de l’idée, ce retour de l’esprit. Le résultat décisif du labeur commun se signale de mille façons, et la moins curieuse n’est pas la résurrection du « paysage historique » si cruellement bafoué et mis à mort par nos pères. De ce genre relèvent deux pages dignes d’un

musée, la Pasiphaé de M. Albert Laurens, la Solitude de M. Paul Buffet, et ne sont-ce pas encore, à vraiment parler, des « paysages' historiques », les Feux du soir de M. Demont, Moïse de M. Pierre

(Salon des Champs-Elysées.)

Lagarde, Adam et Èoe de M. René Ménard, En Colchide de M. Monod, La Mort et le Bûcheron de M. Dauchez, le Bon Samaritain de M. A. de Moncourt, qui se restreignent au format du tableau de chevalet pour

installer plus sûrement dans nos demeures la grâce secourable d’une quotidienne songerie? L’évolution accomplie, elle est bien dite par ce qui fait le charme de ces tableaux et par ce qui était lettre morte pour la plupart des peintres en l’an 1861 où le Prix de paysage fut supprimé : le sentiment des multiples liens qui unissent la créature à la création, la croyance au pouvoir troublant des bois et des champs, des rives et des grèves, la subordination du cadre à l’action, un panthéisme ému qui associelanatureau drame, qui l’oblige à y participer, à en suivre et à en refléter les péripéties. Et, la remarque est à faire, cette renaissance se constate alors que l’histoire et l’épopée napoléonienne n’ont pas fait sourdre aux Salons une seule œuvre promise à la postérité : le fait d’armes y rime à l’anecdote, la tragédie tourne au couplet patriotique et, avec le meilleur de notre gloire, on strapasse des tableaux que guette la chromolithographie. Soyons malgré tout sans inquiétudes : notre temps ne manque, autotal,ni de peintres, ni de dessinateurs possédant par instinct un sens très averti de la vie et des mœurs militaires ; mais c’est en dehors de la solennelle enceinte des palais que M. Caran d’Ache et M. Ibels se font applaudir. Leur mérite s’en trouve-t-il diminué? Eh non, certes! Qui donc voudrait prendre conseil, pour juger, du procédé de l’œuvre, du lieu où elle se produit, et ne vit-on pas M. Henri Rivière, avec de minuscules décors et de simples ombres, nous remuer jusqu’au plus profond de l’être? L’époque est signalétique en vérité, qui prend un plaisir, extrême au mystère de Sainte Geneviève , aux aventures de l'Enfant prodigue, au drame de la Marche à l'Étoile et qui rencontre, à point nommé, un admirable artiste pour satisfaire, par un spectacle exquis, tout esthétique, un si impérieux amour du surnaturel et de la légende.

Sans quitter les Salons, et à ne s’arrêter qu’aux rares individualités isolées, pures de toute attache, combien encore de créations suggestives par la leçon cachée sous l’emblème du symbole? Dans la Phalène de M. Ary Renan, tout émane d’un poète et d’un peintre, tout décèle la culture d’un esprit philosophique et la passion pour les belles matières, pour les tons étincelants comme les escarboucles des pierreries. Il vous souvient des premiers tableaux de M. Alfred Stevens, chatoyants, nacrés, et quand même si aériens; la Phalène de M. Ary Renan commande le parallèle avec ces beaux ouvrages. L’heure de la nuit est venue; féminisée, n’ayant de l’insecte que les grandes ailes qui étalent sur ses épaules un manteau de majesté, la phalène s’est approchée, curieuse, fascinée par la lumière, et elle heurte son front contre la vitre embrasée, miroitante, qui renvoie à

lmp . Lemercier, Paris.

Gazette des Be<

,L A;' PHALENE

Lithographie de M.ARY RENAN d'après un dessin pour (Salon du Champ-de-Mars de 189B)

la vie l’image de la mort, donne pou r reflet à la beauté un masque de spectre, — présage du tragique destin promispar ladévorante flamme. La fable, d’une psychologie affinée, ouvre le champ à la malignité des commentaires, et chacun en voudra tirer quelque morale à sa guise; mais surtout elle enseigne à quel point de pareilles conceptions conviennent excellemment à l’esprit français et quel plein emploi il y trouve de sa faculté généralisatrice, de ses dons particuliers de tact et de mesure. L’allusion ne doit-elle pas paraître assez claire pour être saisie, assez vague pour ne pas livrer d’emblée son secret, assez générale pour s’adresser à la suite des âges? Il me revenait que la Phalène était le tableau d’élection du Quartier Latin; le choix a de quoi honorer fort le peintre et préciser les appétences imaginatives de cette jeunesse à l’unisson de laquelle M. Ary Renan a si bien vibré.

Satiriste social, M. Jean Yeber entend, même sous le déguisement de l’apologue, repousser les euphémismes, stigmatiser le vice et le faire haïr; aux tares de l’âme avilie, il cherche la correspondance visible, tangible, des déchéances corporelles; pour dire V Éternelle convoitise, il peint, comme eût fait le vieux Breughel, des culs-dejatte, l’un sur l’autre rués, nus, s’entre-disputant avec une furie meurtrière une pièce jaune brillant sur le pavé gris, près de l’égeut où elle va glisser, à la rage de tous. Le terrifiant spectacle saisit jusqu’à l’épouvante, et nul n’oubliera de sitôt l'éventail de ces bras ensanglantés, braqués vers un unique point de mire; mais, mieux encore que par l’aspect, le tableau se conservera au souvenir par la sévère leçon qui se dégage de cette flétrissante censure des moeurs. Les ancêtres avaient coutume de sculpter sur la porte des basiliques le jugement dernier et les supplices de l’enfer, pour garder le passant de la tentation mauvaise. De nos jours, et sans s’exagérer la vertu effective de ces avertissements plastiques, une redite de YÉlernelle convoitise ne trouverait-elle pas opportunément place, partout où se poursuit, impitoyable et hideuse, la lutte pour l’or?

Selon toute apparence, les éléments du tableau ont été pris sur le vif, et M. Jean Yeber a préludé par la portraiture individuelle de ses tristes modèles à leur groupement et au tracé de sa parabole. Aucune méthode n’est plus logique, plus normale. L’essentiel est de ne voir, comme lui, dans cette étude préliminaire, qu’un moyen et non une fin; par malheur, aux Salons, nombre de tableaux semblent des morceaux d’atelier, des documents colligés en vue d’une œuvre de raison qui jamais ne s’édifie. Encore un coup, si longuement nous aient retenu les œuvres d’imagination, il n’en demeure pas moins

acquis que la nature, la vie offrent à l’artiste une inépuisable matière, à la condition que l’auteur commande à la création, qu’il ne se résigne pas au rôle passif d’un instrument ou d’un agent chimique, qu’il n’accepte pas cet effacement de la personnalité, qui équivaut dans notre pensée à je ne sais quelle dégradation morale. Quand M. de Richemont et Mlle Marie Duhem surprennent, dans les paisibles jardins des cloîtres, la méditation des religieusesou leurs déambulations graves et lentes ; quand M. Dagnan-Bouveret et M. Richon-Brunet montrent, en Bretagne, les lavandières s’activant dans les recoins moussus et ombreux, ou la promenade sur les quais des riverains au type bien marqué ; quand M. Adler et M. Perrandeau découvrent, en pleine rue de Paris, le labeur du petit peuple ou la misère des sans-asile, — tous notent, sous le ciel libre, des épisodes de réalité, mais tous fécondent l’imitation par leur sentiment intérieur qui régit l’ordonnance, la facture.

Le jeu du soleil et des nuées, la joie des limpidités et l’angoisse des brumes, la variabilité de l’atmosphère créent un répertoire d’ambiances, dissemblables à l’infini, et bien propres à affecter, selon le gré du peintre, l’âme du spectateur; mais nulle part le charme de la lumière ne s’exerce aussi bienfaisant, aussi autoritaire que dans les tableaux d’intérieur; c’est la lumière qui établit le lien nécessaire entre les acteurs de telle représentation de la vie sociale (les Orphelines, par M. Nicolet; la Maternité, parM. Laurent-Desrousseaux), elle qui nous attache à une scène familière par l’exaltation du caractère d’intimité (la Convalescente, par M. Prinet ; la Visite, par M. Letourneau), elle enfin qui isole la prière et la rend plus touchante sous le voile mystérieux des clartés tamisées ( Vierges sages et Vierges folles, de M. H. Fournier; la Grâce, de M. Triquet; la Confession, de M. L. Simon). Avec plus d’évidence encore, le Lied de M. Lomont proclame sa puissance : par la haute fenêtre, le jour a fait irruption dans la chambre enténébrée; il atteint la chanteuse qui, debout, psalmodie lentement, il frappe les lambris jaunes, silhouette le profil d’une auditrice attentive, et la paix dont il entoure les personnages immobiles évoque avec une extrême puissance le recueillement qui laisse flotter les sons et passer dans l’air la dolente mélodie. Entre M. Lomont et van der Meer de Delft, la parenté n’est pas niable : même ordre de sujets, même principe d’harmonie, même volonté de rendre la lente agonie du rayon lumineux s’éteignant dans l’ombre. C’est à la filiation de Chardin que M. Maurice Lobre veut être rattaché; chez lui, plus de contraste, mais une lumière égale, diaphane, qui enserre

êtres et choses dans l’impalpable réseau d’une enveloppe commune; plus de symphonie en or et en brun, mais l’adoption d’une tonalité dominante, d’une gamme unique, à l’exécution de laquelle chaque tableau demeure soumis. Personne avant lui n’avait dit la mélancolie du palais de Versailles, le deuil de ses appartements parés et vides. Que M. Lobre s’aventure au dehors, il gardera l’avantage de ses dons de voyant, de sa palette aux nuances précieuses et fanées, et s’il vient à peindre la façade du château fastueux, il confessera la pierre des architectures comme la soie des mobiliers et, cette fois encore, il saura traduire par le matériel le moral, par l’usure des siècles le drame de l’histoire.

« Tant que la tête se portera bien, écrivait le vieux Poussin, quoique la servante soit débile, il faudra que celle-ci observe les meilleures et les plus excellentes parties de l’art, qui sont du domaine de l’autre. » De main débile il n’est point question avec M. Vollon, mais la verte robustesse de sa volonté reste, en dépit des années, comparable à celle de notre Poussin. Ses natures mortes ne trouvent pas à plaire sans réserves ; non pas que le genre soit subalterne ; il y aura toujours de la gloire pour ceux qui exprimeront, comme M. Chrétien ou Mme Guérard-Gonzalès, la vie latente, les larmes des choses ; en revanche, M. Vollon triomphe dans Y [intérieur de Saint- Prix, ce tranquille refuge offert aux oraisons par l’humble église de village presque déserte et toute baignée de la claire lumière filtrée d’une après-midi d’été. La rencontre d’une œuvre si parfaite ravit; elle console de bien des déconvenues ; elle provoque aussi l’étonnement de l’oubli dans lequel la jeunesse d’à présent tient M. Vollon. D’ailleurs, dans l’encombrement des Salons, une révolte vous saisit contre l'usurpation des renommées, contre cette fausse célébrité acquise aux dépens d’inaperçus ou d’incompris, de M. Quost, chef d’école, rénovateur du genre floresque, créateur d’une interprétation libre, décorative et logique de la plante, de M. Méry surtout, — Méry, le peintre de l’oiseau et de l’insecte, « de l’infini vivant», le peintre de la basse-cour et des singes, Méry le doux moraliste si alarmé par la vie aventureuse de nos « frères inférieurs » et qui témoigne à leur endroit une tendresse à la Michelet, la compassion d’une âme meurtrie et navrée, Méry dont les gouaches revêtent la couleur grise de la tristesse qui les inspire, Méry qui s’éteint paralysé, misérable, frustré de tous honneurs, sans que nul se doute qu’avec lui va disparaître le plus extraordinaire aquarelliste-animalier qu’ait, depuis Barye, compté l’école française.

Les origines du paysage moderne sont trop récentes pour se trouver déjà oubliées : Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint- Pierre, Châteaubriand ont donné aux peintres l’exemple, bientôt suivi, d’un amour de la nature à la fois très philosophique et très sentimental. Que subsistet-il, après un siècle, de cet élan du cœur et de la raison? Sous prétexte d’éviter toute altération, la peinture de paysage ne s’élève plus audessus du document; elle aboutit communément à de sèches et misérables définitions géographiques. Raisonner le choix du site, de la saison, du moment, le déduire des dispositions de l’humeur, autant de soins ignorés, superflus ! Tout est bon à peindre d’une brosse égale, indifférente, et le hasard est un grand maître.

La dévotion inquiète, ardente, à l’éternel modèle, on ne la rencontre, en ce temps d’analyse impassible, que chez des tempéraments d’exception, et retenons comment alors elle se manifeste : à la manière des classiques et de MM. Harpignies, Émile Michel, Zuber, Leliepvre qui convoitent, pour mieux glorifier, la majesté des décors imposants; selon le mode voilé, particulier à M. Cazin et à sa descendance, MM. Billotte, Costeau; enfin par l'exaltation de la lumière. Ici, il sied de ne verser dans aucune complaisance vaine : attribuer à l’impressionnisme (représenté par ses disciples indirects, M. Eliot, M. Chudant, et par un de ses chefs, M. Sisley) le monopole des recherches d’ambiance serait aller à l’encontre de la vérité et réduire à une question de technique tout un ordre d’observations; M. Boudin, M. Lebourg, M. Gagliardini, qui ne procèdent pas par la division du ton et par sa recomposition optique, n’en ont pas moins

réussi à dire avec justesse le va-et-vient papillotant d’une place de marché, la neige ensoleillée et bleuissante, les ardeurs implacables du ciel de Provence ; d’autre part, on risquerait d'affirmer pour l’éclat vibrant du plein jour une prédilection trop ouvertement déclarée, trop jalouse. N’est-il pas arrivé à l’école impressionniste d’exclure de ses gloires M. Pointelin? Comme s’il n’avait pas su rendre dans sa plénitude Y impression première produite par les échappées immenses!

On dirait, en voyant ce monde sans échos,

Que l’on contemple en songe à travers le passé,

Le fantôme d’un monde où la vie a cessé.

Mais l’empêchement vint de ce que le traducteur de Lamartine choisit pour la mise en tableaux, en pastels, en fusains des Hai'tnonies poétiques, l’instant cher à M. Henner, où le soleil a disparu, où un « éther plus pur » enveloppe les sapinières échelonnées 'aux flancs des monts jurassiques :

Leurs contours qu’il éteint, leur cime qu’il efface Semblent nager dans l’air et trembler dans l’espace...

Un silence pieux s'étend sur la nature...

En dehors de M. Pointelin etdes impressionnistes, une élite se singularise à interroger la campagne, l’océan, avec des regards anxieux, sans le secours d’aucun appareil scientifique; ni la loupe, ni le compas, ni lachambre noire n’eussent permis à M. VictorBinet de fixer la lente chute des feuilles jaunies tournoyant par l’aigre bise, à M. Nozal de saisir la caresse affaiblie du rayon de novembre traînant à la surface moirée des eaux. Si certaines caractérisations provinciales se différencient entre toutes, la Butte de Châlons-sur-Vesle de M. Émile Barau, la Vallée du Puy de M. Noirot, n’est-ce pas par leur très savoureux et très convaincant accent de terroir? Chaque année voit partir une armée d’explorateurs à la découverte de la France; par malheur, ils ont tous, ou peu s’en faut, les orbites démunis, et je ne sais guère que MM. Quost, de Meixmoron, Petitjean, Lepère, Cosson, Henri Guérard, auxquels il advint de rapporter d’éloquents souvenirs de leur trouble et de leur sincérité. Plusieurs ne redoutèrent pas les pérégrinations aventureuses : M. Dinet s’égare dans les sables du désert; M. Marius Perret suit, le carnet à la main, le général Dodds et la campagne du Foutah. Les partisans de l’expansion coloniale n’avaient point, je le gage, escompté ce bénéfice de nos expéditions lointaines. En somme, malgré l’interdiction de séjour à l’étranger gravement

promulguée par le réalisme et en dépit du dilemme : l'art est indigène — ou n’est pas, les peintres orientalistes sont aujourd’hui légion. De quoi servent les risibles défenses? La liberté ne doit-elle pas être laissée à chacun de vaguer à sa guise, où sa vocation l’appelle, et l’artiste, s’il est pourvu d’originalité, ne demeure-t-il pas lui-même, en face de tous les horizons, sous tous les climats?

Comme Eugène Delacroix, comme tous les grands coloristes, M. Besnard n’a pas échappé à l’attirance de l’Orient; il a été hanté par la splendeur de ses féeries, et, un hiver, un printemps, il s’en est allé vivre la vie algérienne. En luioffrantasile, la vieille Afrique recevait l’hôte le mieux préparé pour célébrer ses beautés, et inversement la fortune était offerte à M. Besnard de trouver un champ approprié à son génie, d’utiliser les ressources d’une organisation sans seconde : undon insigne de réceptivité, la sensibilité de la rétine, l’aptitude à retenir exactement et à retracer de mémoire, tous les avantages d’un esprit orné et d’une main savante. Quel élément pour sa fièvre d’observation et son amour du pittoresque que ces spectacles, à tout moment apparus, où s’ajoutait à la curiosité des mœurs, des costumes, le prestige éblouissant d’une poudroyante lumière! Sous le ciel d’Afrique le peintre est resté fidèle à ses préférences de sujets, d’effets, et ses tableaux de là-bas tiennent à jour les séries hippiques, crépusculaires, iconiques, inaugurées à Paris. M. Besnard a erré par la campagne d’Alger, en extase devant la luxuriance de la végétation tropicale, puis rôdé par la ville ; afin de dévisager les types au passage, il s’est mêlé à la foule grouillante, bigarrée, dans les ruelles étroites et montantes; on l’a rencontré auprès du Marché aux chevaux où les fines cavales de pur sang, impatientes et nerveuses, piaffent et hennissent; il a regardé le soleil s’évanouir au ras de la mer et bercer ses lueurs mourantes dans le miroir tremblant du port; il a suivi, transcrit, dans les deux phases extrêmes de la métamorphose, les dégradations du ciel empourpré se muant en nuages d’ambre, la défaillance des eaux azurées, piquées de paillettes, se verdaçant peu à peu, puis l’enténèbrement de la digue et des maisons étagées passant de l’ôrangé au mauve... L’Algérie révélée par M. Besnard n’offre rien de comparable à celle des anciens peintres qui mettaient aux prises les couleurs violentes, heurtées, les grandes masses d’ombre et de soleil; c’est une Algérie vue au travers d’une transparente buée, toute en reflets et en nuances vaporeuses, exquises, sur laquelle semble

Courir un frisson (l’or, de nacre et d’émeraude.

M. Jules Lemaître raillait, dans une étude récente, notre « coquetterie généreuse d’hospitalité intellectuelle », et il nous suppliait de ne pas applaudir outre mesure chez les étrangers des inventions dont

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