LA VISITE AU MALADE, PAR ALEXANDRE STRUYS
(Salon des Champs-Elysées.)
le fonds français a fourni la matière. Plus rigoui*eusement encore qu’aux livres des romanciers et aux pièces des dramaturges sa critique peut s’appliquer aux créations de l’art. C'est que la suggestion des ouvrages plastiques est autrement immédiate que l’action des influences littéraires et autrement reconnaissable aussi; quand il s’agit de peintures, de statues, le contrôle s’exerce sans retard, et avec une certitude presque infaillible il démêle les éléments constitutifs de l’originalité.
De l’avis de tous, l’école française du xixe siècle est la grande éducatrice des peuples sans passé artistique, sans enseignement traditionnel ; avec libéralité elle leur a livré le secret de ses inspirations, de ses moyens. On ne sait quel « chauvinisme à rebours » empêche de percer le voile de la traduction et de constater ce qui nous appartient en propre dans la production étrangère. Je n’entends rien avancer contre MM. Hagborg, Zorn, Thaulow, Kroyer, Edelfelt, Larson, Grimelund, et personne ne s’avise de contester leurs talents ; mais ces talents ne doivent-ils rien à l’exemple de M. Besnard, de M.Cazin, des impressionnistes et de tant d’autres, voilà ce qu’il est difficile d’admettre. Ici, l’opinion de M. Jules Lemaître se vérifie à merveille: « Ce qui nous plaît c’est Y accent, l’accent nouveau, particulier, d’idées — et d’un métier, faut-il ajouter — qui ne nous étaient pas inconnus. En repensant nos pensées, les étrangers nous les découvrent. » De même, n’étaient la fascination de l’exotique et le manque de lucidité qui en résulte, l’Amérique nous aurait dès longtemps donné la vanité de nous reconnaître dans l’œuvre d’autrui; à l’heure présente, quoique plus d’un lien rattache MM. Talcott, Harrison, Blair-Bruce, Gari-Melchers à la tradition française, M. J. M. N. Whistler joue, dans son pays d’origine, un rôle analogue à celui de M. Eugène Carrière parmi nous, et de lui descend toute une lignée de peintres, MM. Alexander, Lockwood, Humphrey Johnston épris des nuances fugitives et des sous-entendus subtils. On le voit, le mépris pour la copie myope des apparences s’étend jusqu’au Nouveau Monde, et dans l’Ancien tout atteste à quel point il est vif : en Suisse, plus d’art sans pensée: songez à M. Carlos Schwabe, et à M. Hodler, à M. Baud-Bovy, « le chantre de la Montagne » ; là même où l’imitation de la nature ne se ravala jamais à la vilenie du trompe-l’œil, dans la Hollande de M. Israëls, de M. Yerster, plus d’un se prend à tendre vers un art d’imagination, et l’Allemagne oppose à M. Uhde, à M. Liebermann, M. Max Klinger et M. Sattler; l’Autriche va des spectacles familiers et diurnes (M. Strobentz, M. Radimsky) à ceux que transfigure la magie des éclairages artificiels (M. Marinitsch, M. Rippl-Ronaï) ; l’Angleterre, fière de la pénétration de ses portraitistes, M. Orchardson, M. Lockhart, de la franchise de ses peintres de marines ou de paysages, MM. Moore, Robinson, Corbet, n’en revendique pas moins le rêve altier d’un Burne-Jones ou le génie décoratif d’un Walter Crâne; et aucun excès de littéralisme n’est à redouter d’une pléiade d’artistes écossais intéressants à l’extrême, MM. Guthrie, Harcourt, Mac-George, Reid.
En Belgique, plus que nulle part ailleurs, la divergence des courants surprend et force l’attention : MM. Claus, Baertsoen, Verstraete, A. Stevens, Dierckx, Struys, passionnément attachés au sol natal et au home, les racontent dans des œuvres de vérité, très aptes à provoquer la méditation, à remuer la fibre humaine ; mais la foi n’est ni moins loyale, ni moins ardente des poètes, de Mlle d’Anethan ( Ruth et Booz), deM. Frédéric et de M. Brangwyn. A envelopper dans un regard le tableau de M. Struys et les envois deM. Brangwyn, on
(Dessia de l'artiste. — Salon des Champs-Elysées.)
prend conscience du schisme qui divise les auteurs. Qu’est-ce la Visite au malade de M. Struys, sinon une de ces peintures d’intimité où les écoles de Hollande et des Flandres ont de tous temps excellé? Au chevet du patient, le prêtre s’est assis, et un travailleur en sabots, une femme du peuple portant un enfant, écoutent debout, pleins de respect, la parole du ministre de Dieu. L’attrait, qui est irrésistible, vient de l’unité du drame, de la participation de tous les acteurs à la scène, et de la lumière qui épand dans l’humble logis, propret et rangé, l’harmonie de ses rayons amis. — La vapeur d’une brume légère voile la Pêche miraculeuse de M. Brangwyn et transporte toute la
toile dans le mode mineur des teintes estompées, éteintes ; sur la mer bleue, sans ride, la nef du Christ glisse au loin, majestueuse, tandis que, dans une autrebarque, des Asiatiques demi-nus tirent en cadence le filet chargé de poissons frétillants. Plus vibrant d’effet, un second ouvrage de M. Brangwyn groupe des marchands nègres accroupis sur la baie sablonneuse, ensoleillée ; la rutilance de Monticelli (voyez les personnages) et l’affinement de Whistler (voyez le fond) se combinent dans cette vision d’Qrient éclatante et limpide.
On avait dressé en bonne forme l’acte de décès de l’école espagnole; la sève était à jamais tarie; l’arbre ne semblait plus bon qu’à abattre, — etde nouvelles pousses germent, et l’espoir s’annonce d’une floraison prochaine. Toute la superbe d’Espagne, je la retrouve dans le Portrait de Mme Sarah Bernhardt, par M. Antonio de la Gandara, et c’est bien à la patrie de Cervantès qu’appartient M. Daniel Vierge, l’illustrateur à l’imagination fertile, débordant d’humour, auquel on doit la suite de compositions verveuses pour Don Pablo de Ségovie. Des peintres d’intérieur, de plein air, l’Espagne en compte de promis au plus bel avenir : M. Casas et M. Rusinol, M. Bilbao et M. Guinea, M. Graner et M. Garrido, puis M. Sorolla y Bastida; celui-là s’est arrêté dans la baie de Valence à contempler les grands boeufs qui hâlent lentement la barque vers le rivage, aux clartés frisantes du jour tombant; le pittoresque du spectacle l’a conquis, et il s’est mis en tête de le reproduire. Malgré les réserves rendues nécessaires par le ciel, l’impression d’ensemble captive; puis, n’est-il pas beau à M. Sorolla y Bastida de ne point se spécialiser, et de ne rien perdre de sa belle pratique, quand il montre, par ailleurs, dans le wagon cahoté, pénombreux, le triste voyage des jolies filles d’Andalousie vers l’infamante réclusion...
Sculpté par A. Rodin
Gravé sur bois par Léveillé.,
UN DES BOURGEOIS DE CALAIS Figure du monument érigé à Calais
Gazette des Beaux-Arts
lmp. Draeger et Lesieur.
Les abus de la doctrine positiviste, déjà si préjudiciables à la peinture, n’ont pas causé à l’art sculptural un moindre dommage. En raison même de sa matérialité, la statuaire ne s’est trouvée que trop encline à subir le dogme, à s’en faire la complice ou la servante; donner un double à la créature humaine est aisément devenu pour elle une fin suffisante. Aussi jle mal de la sculpture moderne s’accuse-t-il à l’évidence; c’est la pauvreté de l’invention qui enlève toute chance de survie à la quasi totalité des marbres, des bronzes, des plâtres dont la nef des deux palais chaque année s’emplit ; leur nombre, l’apparente perfection du métier peuvent un instant donner l’illusion d’une efflorescence, mais on s’abuserait à ne pas reconnaître une insultante contemption pour la pensée, une véritable impuissance à innover; cette anémie cérébrale se traduit, selon la norme, par de lamentables retours en arrière, par de flagrants emprunts au passé, lointain ou proche ; si, par aventure, il y a eu trouvaille pour l’attitude, l’expression fade ou vague de la face ne s’accorde pas avec la signification de la pose; très généralement il n’y a pas d’expression
physionomique, et rien n’est plus navrant que cette mort des visages.
« En gagnant le poli, dit Ruskin, les sculpteurs ont perdu la pensée. » Encore faudrait-il se garder d’approfondir le secret de cette prétendue « perfection technique» : les subterfuges auxquels elle est due auraient tôt fait d’apparaître. Aux atteintes portées à la peinture par le 'photographisme , correspond le discrédit jeté sur la statuaire par l’emploi du moulage et par la non-participation du créateur à l’achèvement de son œuvre ; la plupart des ouvrages taillés dans le marbre que réunissent les Salons paraissent sortir d’un même, d’un unique atelier — qui serait italien. Et quand bien même la mathématique fidélité du rendu serait le résultat d’un savoir impeccable, s'ensuivrait-il qu’il faille crier à la merveille? L’intérêt d’une statue ne se mesure pas à l’exécution seule, sans quoi la Suzanne de M. Barrau prenait rang d’emblée parmi les chefs-d’œuvre. L’auteur a tenu, semble-t-il, la gageure d’expliquer, d’excuser leségarements de Pygmalion, et jamais ne fut soumis exemple plus topique de statuaire naturaliste; la vraisemblance de l’aspect, du geste, des nuances données au marbre était telle qu’on eût dit, à quelques pas, la réalité, le modèle d’atelier, et l’excès de l’exactitude dénonçait l’état d’une production rivalisant d’artifice avec les supercheries des musées de cire.
Lorsqu’une école arrive à abdiquer toute prétention spiritualiste, la nécessité d’une régénération s’impose, les vœux appellent un maître capable de douer l’art d’une âme nouvelle et de commander à la forme au lieu de lui obéir. Ce sera la gloire de M. Auguste Rodin d’avoir possédé ce pouvoir et créé, selon le génie de la race, une œuvre exceptionnellement pourvue de signifiance. Qu’il s’agisse d’un philosophe, comme Octave Mirbeau, ou d’une fille de campagne, d’un « cœur simple », un buste de M. Auguste Rodin fait épanouir sur le masque d’une ressemblance rigoureuse, arrachée de vive force, l'afflux rayonnant de la pensée, le reflet de la vie psychique. Après La Tour, et sans moins de raison, le statuaire peut dire de ses modèles : « Ils. croient que je ne saisis que les traits de leur visage ; mais je descends au fond d’eux-mêmes et je les remporte tout entiers. » Que si maintenant on compare à quelque autre statue la figure détachée du groupe. des Bourgeois de Calais , chacun sera frappé très vivement par la prodigieuse unité de la création, par l’accord intime du visage et du corps en vue de l’expression ; cette figure, elle est jaillie, dans son entier, d’une inspiration unique qui a déterminé la facture de chaque détail; viendrait-elle à être mise en pièces, tout fragment isolé révélerait l’allure, le style de l’ensemble. Le principe
de cet art ne nous est pas inconnu : c’est l’obédience à la règle des gothiques, la subordination absolue de la forme à l’idée.
Le monument qui célèbre le dévouement des Bourgeois de Calais se trouve aujourd’hui installé au grand jour de la place publique; il est