‹ La peinture flamandeChapitre 1 sur 150 · A.-J. WAUTERS · texte numérisé non relu

A.-J. WAUTERS

Bruxelles, le i6 juin \l

INTRODUCTION

Les transformations de la peinture flatnande se succèdent presque sans interruption depuis six siècles. Uécole est vaste et multiple. Elle compte d'innombra- If blés chefs-d'œuvre, tous empreints d^in même caractère original. C'est véritablement la fleur intellectuelle d'une nation. « Elle se rattache à la vie nationale, dit Henri Taine, et a sa rxicine dans le caractère national lui-même. »

C'est d'après l'éminent auteur de la Philosophie de VArt aux Pays-Bas, d'après ses théories rationnelles, que nous divisons l'histoire de la peinture flamande en six grandes périodes, correspondant chacune, siècle par siècle, à une période historique distincte. « De même que chaque révolution géologique profonde apporte avec elle sa faune et sa flore, de même chaque grande transformation de la société et de l'esprit apporte avec elle ses fii^ures idéales. )>

La première période commence aux approches du xiv« siècle. C'est Tépoque héroïque et tragique de la Flandre, le siècle des d'Artevelde. Les communes attei-

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gnent Tapogée de leur grandeur et de leur puissance. Les métiers s'organisent militairement, et ne cessent de lutter pour les libertés communales.

A Gand, à Bruges, à Ypres, à Bruxelles, à Louvain, à Liège, Pénergie est vivace et fournit à tous les efforts, à toutes les audaces. Au sein des cités populeuses, turbulentes et prospères se forment les premières gildes d'enlumineurs, de peintres et d'imagiers. L'art y naît sur place et de lui-même. On ne tarde pas à le deviner sous la rudesse des premières fresques, dans la naïveté des premiers tableaux. Princes, communes, corporations et confréries les commandent aux artistes pour la décoration des palais, des hôtels de ville, des chapelles, des salles de réunion. Aux ouvrages anonymes des débuts succèdent les œuvres de Jehan de Bruges, peintre du roi de France, de Jehan de Hasselt, peintre du comte de Flandre, de Jehan de Woluw^e, peintre des ducs de Brabant, de Melchior Broederlam, peintre du duc de Bourgogne. Vienne maintenant une circonstance favorable, et l'éclosion préparée s'achèvera. En 141 9, Philippe le Bon commence son règne fastueux : le soleil se lève.

La deuxième période dure pendant tout le xv* siècle et va même un peu au delà. Elle a pour cause une renaissance, c'est-à-dire un grand développement de la prospérité, de la richesse et de l'esprit. Elle manifeste dans son art le christianisme, encore mystique et monacal par son esprit, déjà réaliste et naturaliste par sa forme. La foi persiste encore ; la dévotion primitive est toujours profonde; mais l'esprit général s'altère : l'âge

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pittoresque succède à Tàge symbolique. Les artistes s'intéressent à la nature ; ils découvrent Tanatomie, le paysage, la perspective, Tarchitecture, les accessoires, et

^ leurs œuvres glorifient en même temps la vie présente et la vie future. Bien*que leurs tableaux, destinés uniquement aux autels et aux oratoires, ne représentent que des sujets religieux, ils reflètent néanmoins la vie pompeuse, Télégance raffinée, le faste inouï du siècle

\ des ducs de Bourgogne. C'est le règne du grand Jean Van Eyck; c'est l'époque de son frère Hubert, de Van

rder Weyden, de Van der Goes, de Gristus, de Bouts, de Memling, de Gérard David, de Jérôme Bosch, de Quentin Metsys.

De même que l'art adorable des précurseurs de la

? Renaissance italienne, l'art de ces maîtres gothiques flamands fera un jour oublier tout ce qui n'est pas lui : les plus grands artistes qui vont naître iront à peine au delà.

La troisième période comprend le xvi*^ siècle.

Par le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien d'Autriche, les Pays-Bas passent k l'Allemagne. Par celui de Philippe le Beau avec Jeanne d'Aragon, ils 's'unissent à l'Espagne. Marguerite d'Autriche naît à [Bruges, Charles-Quint à Gand. Prince et gouvernante sont nationaux et se rendent presque populaires.

Avec les frontières, le terrain de l'activité intellectuelle et matérielle s'étend. L'esprit s'ouvre et commence à s'atîranchir de l'ancienne tutelle ecclésiastique par le libre examen; la fortune publique est toujours grande, le commerce prospère; les relations s'élargis-

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sent et introduisent dans le Nord le goût et les modèles du Midi.

Aux traditions religieuses se mêlent la fable et les inventions allégoriques qui appellent un art nouveau. La Renaissance italienne, si brillante, avec ses maîtres illustres et ses œuvres colossales, s^impose à TEurope entière, attire la Renaissance flamande. Les Pays-Bas se tournent vers l'Italie, de même que l'Italie venait de se tourner vers la Grèce. L'art national subit fatalement l'influence étrangère : Bruges et Anvers sont abandonnées pour Florence et Rome.

Le premier qui part est Jean Gossaert, en i5o8. Bernard Van Orley, Lambert Lombard, Pierre Coucke, Michel Coxie, Frans Floris, Barthélémy Spranger, Martin De Vos, les Francken, Van Mander, Denis Calvaert, Otho Vœnius le suivent. En Italie, la riche palette flamande se désorganise. Tous ces romanistes y perdent les qualités qu'ils ont, sans acquérir celles qu'ils n'ont pas. Ils ne donnent à l'art aucune œuvre frappante; ils ne laissent que des documents curieux pour l'histoire. Néanmoins, malgré l'empire despotique de la mode, les forts tempéraments nationaux subsistent. On s'en aperçoit si l'on quitte la peinture religieuse pour les trois genres qui échappent à la contagion générale, grâce à l'imitation et à l'étude sincère de la nature.

Dans le portrait, la filiation flamande, bien que parfois un peu entamée, reste clairement établie. Le vieux Pourbus, Martin De Vos, Josse Van Clève, Geldorp, Neuchâtel, Adrien Key, Jean Vermeyen, Congnet et Marc Geerarts la maintiennent fièrement.

Le paysage et le genre, — qui naissent, — restent

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tout alliage étranger. L^amour de la vie réelle nationale, telle que les yeux la voient, éclate bruyant, ctif, fantastique ou bouffon, toujours sincère. Paul ril , Gilles Van Coninxloo, Blés et Gassel d'une art; le vieux Pierre Brueghel, — un maître, — Valkenborg, Beuckelaer, d'autre part, forment la haine intermédiaire, bien flamande, qui réunit Cristus et Jérôme Bosch àTeniers, Brauwer, De Vadderet d'Arthois. Il suffira d'une secousse qui relève le fond national, pour que celui-ci reprenne le dessus et que Fart se transforme avec le goût public. Cette secousse est la Grande révolution politique et religieuse de 1572. Elle lure pendant toute la seconde partie du règne de Phiippe II, jusqu'à l'arrivée à Bruxelles des archiducs A-lbert et Isabelle, en 1598.

Les Pays-Bas espagnols sont constitués en Etat ^(t indépen'dant. »

La quatrième période comprend la naissance et l'apogée de l'école qui porte le nom illustre de Rubens. Elle occupe la plus grande partie du xvif siècle.

L'époque terrible est passée. La furie espagnole s'est calmée; les massacres du ducd'Albe ont pris fin; l'émigration a cessé; l'inquisition se relâche et l'ancien despotisme se détend. L'grdre paraît rétabli ; le besoin de la paix domine. • Le gouvernement est devenu presque national; les archiducs recherchent la popularité. Ils accueillent et protègent les artistes et les savants ; les chambres de rhétorique et les universités refleurissent. La religion s'est transformée : d'ascétique et de mystique, elle est devenue aimable et païenne; les églises

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sont mondaines et les prêtres accommodants. Bref, la tranquillité est revenue, et, relativement aux années écoulées, le présent est calme et Pavenir souriant. L^art va exprimer ce retour à la vie, à la joie, au bien-être. Après la génération active qui a souffert sous Philippe, paraît la génération poétique qui va réaliser son idéal sous Isabelle.

En quelques années la floraison est générale. Un nom — un des plus illustres de l'histoire de Fart — la personnifie : Rubens. Son génie saisit et embrasse la nature avec un élan spontané, impétueux, irrésistible, et son art grandiose, à la fois chrétien et païen, réel et idéal, manifeste, dans un hosanna olympien, la joie débordante et triomphante. Sous l'impulsion de son tempérament puissant, la nation rajeunie donne une nouvelle fois le spectacle d'une merveilleuse floraison artistique.

Il y a dans le pays entier comme une poussée de grands peintres; la ressemblance de leurs talents dit en même temps l'esprit de Pépoque et l'influence du maître unique. Il s'en montre partout à la fois, et dans tous les genres. A Anvers, c'est Jordaens, Van Dyck, Snyders, Fyt, les De Vos, Teniers, les Brueghel, Crayer, Gonzalès Coques, Quellyn, Seghers, Rombouts, Schut, Van Utrecht, Van Hoeck, Peeters et les Huysmans; à Bruxelles, c'est Meert, Sallaert, E^chastel, De Vadder, d'Arthois; à Malines, Biset, Pierre Franchoys et Smeyers; à Bruges, les Van Oost; à Gand, Jean Van Cleef; à Liège, Douffet et Flémalle; ailleurs, Brauwer et Craesbeeck. Et comme si la sève était trop abondante pour le pays seul, la puissante floraison envoie ses pousses jusqu'à l'étranger. En France, c'est Pourbus,

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Champaigiie, Van der Meulen et Boel; en Angleterre, Van Somer et Siberechts; en Autriche, François Luyckx ; en Italie, Suttermans, Jean Miel et Liévin Méhus. Dans Thistoire de la peinture, aucune éclosion artistique ne dépasse celle-ci en splendeur, si ce nVst celle de la Renaissance italienne ; aucune ne régale, si ce n'est celle de Pécole de Rembrandt.

A la mort des archiducs, le pays retombe sous le joug débilitant de l'Espagne. Le traité de Westphalie {1648) ferme PEscaut; c'est la ruine d'Anvers au profit d'Amsterdam. Après 1660, la grande génération s'éteint homme par homme. La nation, un instant relevée, retombe, et sa renaissance, si brillamment commencée, n'aboutit pas.

Avec la cinquième période, qui commence avant le xviii" siècle, s'étend la nuit de la décadence, épaisse, sombre et longue. Les provinces belges sont devenues le champ de bataille de l'Europe, la guerre n'a cessé de les ravager. Espagnols, Français, Hollandais, Anglais et Allemands vivent sur elles. Le traité d'Utrecht (171 3) les cède finalement à l'Empire. Tant de dominations, tant de maux affaissent et amollissent l'énergie et l'esprit national. Sous Charles II d'Espagne, l'art se maintient encore, quoique avec peine. Un arrière-petit-fils de Van Dyck, Jean Van Orley, s'essaye dans le grand portrait : ce n'est plus qu'un pâle reflet. Sous Charles VI, Marie- Thérèse et Joseph II d'Autriche, la peinture achève de mourir. Un arrière-petit-fils de Rubens, le dernier, — Pierre Verhaeghen, — produit encore quelques grands décors d'église : ce sont les dernières lueurs.

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Lorsque les soldats de la Convention envahirent les Pays-Bas autrichiens, Fart flamand avait disparu. Ni la République, ni l'empereur Napoléon, ni le roi Guillaume ne devaient le faire renaître.

La révolution de i83o, qui donne enfin Tindépendance à la Belgique, ouvre la sixième et dernière période. Avec la liberté et la prospérité renaissantes, Part a refleuri. L'école française, si longtemps effacée, a pris à son tour virilement la parole et a conquis le premier rang. La Belgique, violemment détachée de l'Autriche et profondément remuée par vingt ans de réunion active à la France, ne pouvait plus rester indifférente aux évolutions de l'atelier parisien. David et les classiques, Géricault, Delaroche et les romantiques, Courbet et les réalistes firent successivement entendre leur voix jusque dans la ville de Rubens. Leur enthousiasme réveilla l'art national, le réchauffa et le féconda. Depuis i83o, l'école néo-flamande n'a cessé de s'affermir ; depuis i855, ses artistes participent avec éclat aux grands concours internationaux institués par le cosmopolitisme démocratique du temps. Celle-ci n'est-elle qu'une période de transition, à laquelle est réservée une floraison plus brillante ? L'avenir répondra.

Mais déjà l'on peut dire, sans trop craindre un démenti, que l'école belge du xix<= siècle marquera à la suite de ses aînées. Navez, Wappers, Gallait, Leys, Madou, les Stevens, Fourmois, Verlat, De Winne, Clays, Boulanger, Verw^ée, Henri de Braekeleer, Hermans, Emile Wauters ne sauraient passer dans l'histoire sans y laisser le souvenir de leur talent.

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Telles sont les principales époques de la peinture flamande et les concordances qui relient les évolutions de cet art à son milieu. Tels sont les noms principaux qui, durant Pespace de six siècles, lui ont fait un rang élevé dans les annales de Part.

Les anciens historiens des xvi'^ et xvn* siècles, Guicciardini. Van Vaernewyck, de Bie, et surtout Cari Van Mander nous ont transmis, jusqu^au xvii" siècle, «ur tant de vies illustres et d^œuvres célèbres, des biographies, des renseignements ou des jugements qui seront toujours utilement consultés. Mais ce n'est réellement qu'au xix'' siècle que Ton a sérieusement entrepris de donner sur les artistes flamands des notions plus exactes et plus complètes, par Pexamen et Pétude des archives communales, des registres des paroisses, des comptes des anciennes corporations, des trésors des musées, des églises, des palais et des collections particulières.

Aussi, après avoir rappelé ici les grandes périodes historiques de Part national et les noms qui en évoquent le souvenir glorieux, c'est pour nous un devoir de citer également ceux des hommes dévoués qui, depuis quarante ans, travaillent avec tant d'ardeur, de persévérance, d'érudition et de noble curiosité à refaire l'histoire vraie de cet illustre passé artistique.

Schayes, Fétis, Alphonse Wauters, Pinchart, Ruclens, Henri Hymans à Bruxelles ; de Busscher à Gand ; James Weale à Bruges; Van Even à Louvain; Siretà Saint-Nicolas; Helbig à Liège; Neeffs à Malines ; Van Lérius, Génard, de Burbure, Max Rooses et Van den Branden à Anvers; entin Pa-^savant, Hotho,Waagen,

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Nagler, Forster, Riegel, Schlie, Kramm, Crowe et Cavalcaselle, de Laborde, Michiels, Burger, Dehaisne, Paul Mantz, Guiffrey, à Tétranger, ont mis en lumière bien des documents écrits ou peints, révélé bien des faits imprévus, rectifié bien des erreurs. L^auteur de ce petit livre n^a pas la prétention d'écrire ici l'histoire de cette grande école nationale. Il n'a voulu qu'esquisser un plan, essayer de mettre en place les noms et les œuvres, résumer les travaux de ses prédécesseurs, les mettre au courant des découvertes récentes.

S'il a un mérite, c'est celui d'avoir vu la plus grande partie des tableaux dont il parle. Et après les avoir étudiés et admirés, il a voulu populariser encore davantage les noms des artistes et les titres de leurs chefs-d'œuvre, en écrivant un livre qui n'existe pas : un manuel spécial de l'histoire de la peinture flamande.

Ouvrages généraux. — Cari Van Mander : Het Schilderboeck. Haarlem, 1604, in-8°. — Kramm: De levens en werken der Hollandsche en Vlaamsche Kunstschilders. Amsterdam, i856-63, 6 vol. et app. gr. in-8°. — Crowe et Cavalcaselle : Les Anciens peintres flamands, trad. de l'anglais, Bruxelles, 1 862-63, 2 vol. in-8". — Waagen : Manuel de l'histoire de la peinture, trad. de l'anglais, Bruxelles, i863, 3 vol. in-8". — Histoire des Peintres de toutes les écoles, publiée sous la direction de Ch. Blanc, Paris, 1864. — Michiels: Histoire delà Peinture flamande. Paris, 1865-78, II vol. in-8''. — Catalogue du Musée d'Anvers.iS-j^, i vol. in-8". — Rooses : Geschiedenis der Antwerpsche schilderschool. Anvers, 1879, gr. in-8*'. — Siret : Dictiomtaire des Peintres. Louvain, i88i-83, 2 vol. gr. in-8''. — Van den Branden : Geschiedenis der Antwerpsche schilderschool. Anvers, 1878-83, in-8°. — Biographie nationale, publiée par l'Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1866, in-8° (En cotirs de publication). — Nagler-Meyer: Algemeine Kunstler-Lexikon. Leipzig, 1872, in-8°(Id.). — Woltman et Woermann: Geschichte der Malerei. Leipzig, 1878, in-S" (Id.).

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