LES PRECURSEURS DE RUBENS
N'oublions pas quelle était la situation de Pécole, â moment où le xvii« siècle s'ouvrait sur les Pays- Bas, érigés depuis iSgS en un Etat « indépendant», sous Padministration de Farchiduc Albert, ex-cardinal de Tolède, et de Farchiduchesse Isabelle, fille de Philippe II.
Plus que jamais le style italien envahissait et tendait à submerger le style national. Les derniers flots romains avaient apporté les Francken, Otho Vaenius, Coebergher, et fortement influencé Snellinck, Van Baleri, Martin Pepyn. Les beaux portraitistes du siècle dernier, les petits peintres d'intérieurs, de kermesses et de paysages avaient successivement disparu, les uns enlevés par l'âge, les autres chassés par le despotisme espagnol. -Car, disons-le, l'arrivée des archiducs, en apportant aux provinces belges un semblant d'indépen-
dance, n^avait ni terminé la guerre, ni rétabli les privilèges, ni calmé Tagitation et Pinquiétude, ni arrêté les supplices. Néanmoins, dans les esprits, il y avait comme une sorte d^apaisement; le pays, épuisé par trente ans de lutte et de souffrance, gardait un si navrant souvenir des gouvernements antérieurs, qu'il croyait devoir se contenter et même se réjouir de la situation nouvelle, comme d'un mieux relatif. Les archiducs y gagnèrent quelque popularité. Si depuis lors ils sont parvenus à la conserver, ils le doivent exclusivement au patronage éclairé qu'ils accordèrent aux arts. La peinture était devenue la langue de la Belgique. Sous toutes les dominations, c'était elle qui avait affirmé la nationalité flamande, l'avait proclamée en tous pays grande, noble et vivace. La fille de Philippe II, en honorant les peintres, honora donc la nation entière et sauva, du même coup, sa mémoire et celle de son époux de l'anathème dans lequel la Belgique confond, depuis trois siècles, le nom de son père et de ses lieutenants. Rubens et Van Dyck patronnent Isabelle devant l'histoire.
Le premier peintre que les archiducs employèrent fut Jean Snellinck^ (i 549-1 638); Van Mander le cite comme un excellent batailliste, « représentant avec beaucoup d'originalité la fumée du canon ». Il est regrettable que ses scènes guerrières aient toutes dis-
I. D"" Van der Mersch : Joh. Snellinck {De Vlaemsche school. 1859, t. V, p. i3o). — Génard : Les grandes familles artistiques d'Anvers [Annales d^histoire et d'^ archéologie, iSSg, t. !«'', p. 468). — Catalogue du musée d'Anvers, 1874, p. 342.
OTHO V^NIUS. IPS
paru; nous ne pouvons plus apprécier Tartiste que comme peintre de sujets religieux. Les quelques lableaux de sainteté que possèdent le musée d'Anvers, 'es églises de Malines et d'Audenarde nous révèlent in peintre habile, élégant et soigneux, un coloriste aux tonalités laiteuses et émaillées, mises à la mode par Martin de Vos et son école.
Wenceslas Coebergher * d'Anvers (vers 1 5 57- 1 63 5 ) fut également peintre de la cour de Bruxelles. Ses ouvrages turent, paraît-il, fort estimés de ses contemporains et méritaient largement leur vogue, si l'on en croit M. Michiels, qui assure que VEcce Homo du musée de Toulouse est une œuvre incomparable et que « le génie flamand n'a rien produit de plus beau ^ ». Malheureusement pour l'artiste, les autres tableaux connus — raides de dessin et criards de couleur — font supposer que cet éloge est plus qu'excessif. Néanmoins Coebergher fut un des personnages les plus distingués de son époque, et les services qu'il rendit comme architecte, ingénieur, écrivain, économiste et chimiste préservent son nom de l'oubli. Une telle universalité de connaissances est bien faite pour étonner aujourd'hui ; mais rappelons-nous que Coebergher appartient encore au xvi« siècle, et que les esprits supérieurs de ce temps se plaisaient à toucher à toutes choses.
Otho Van Veen (i 558-1629), ^^i selon la mode un peu pédante de l'époque latinisa son nom (Otho Vaenius), fut un autre de ces curieux, car nous le trouvons
1. P. Bortier : Cobergher, peintre, architecte, ingénieur. Bruxelles, 1875.