IDENTIFICATION DES ŒUVRES DE RIGAUD
avec une grande simplicité. Dans tous ses portraits d'amis, d'artistes, de savants, d'hommes de lettres* les modèles peignent, sculptent, écrivent, causent dans l'intimité de l'atelier, du cabinet, les costumes sont vrais, les attitudes familières; dans ses propres portraits, il s'est représenté souvent lui-môme avec une curieuse affectation de négligence, vêtu d'un vieux pourpoint bordé de mauvaise fourrure, le col déboutonné, la tête coiffée d'un étrange bonnet". Les historiens du xix" siècle ont été généralement trop sévères pour lui parce qu'ils l'ont mal connu. Ils ont oublié, entre autres éléments de critique, la longueur de sa carrière. Rigaud peint de 1681 à 1743, pendant soixante-deux ans : ses premiers portraits sont hésitants; la pratique tient trop de place dans les derniers. Seules, les toiles exécutées de 1690 a 1720 sont à retenir dans son œuvre. De lôqo à 1700, il travaille avec acharnement à la conquête de la place qu'il convoite, et, après le portrait de Louis XIV, il produit pendant vingt ans en pleine maturité, en plein épanouissement. Sur les cent soixante-cinq pièces qui composent son œuvre gravé'', dix à peine reproduisent des toiles peintes avant 16 go, j'îngt-cinq des portraits exécutés de ij2 1 à i'j43 et cent trente des figures datant de i6go a 1^2 1.
Rigaud est, il est vrai, assez difficile à étudier : il a beaucoup travaillé pour les cours étrangères, et son œuvre est dispersé à travers l'Europe. Et puis combien sont authentiques parmi les centaines de toiles inscrites à son catalogue dans les musées et dans les collections? On peut identifier ses portraits par la signature ou par la collation avec une gravure : mais le premier moyen seul présente des garanties sérieuses. Un tableau identique à une gravure portant le nom de Rigaud n'est pas nécessairement un original. Dès ses débuts, en effet, l'artiste, obligé de fournir trois ou quatre copies du même portrait^ les confie à dés élèves qui travaillent unique-
1. « On serait trop long si l'on voulait nommer ici tous les savants hommes dans les arts, sciences et belles lettres que Rigaud a peints par pure générosité et par le seul cas qu'il fait du mérite et de la vertu. » (3/em. inéd., t. II. p. 116.)
2. Le portrait exposé il y a peu de temps encore au Louvre, dans la salle X\', n" 796, était surtout caractéristique. Mais il y en a d'autres : celui de 1692 qu'Édelinck grava en 1698, celui de 1698 qu'Édelinck grava en 1700, celui de 1712 que Drevet grava en 1714. Dans le grand portrait officiel de 1742. la composition seule est de Rigaud, la tête fut prise sur les portraits antérieurs.
3. Catalogue de l'œuvre gravé du sieur Hyacinthe Rigaud 7-angJ selon l'ordre des temps qu'ont été faits les tableaux d'après lesquels les estampes qui composent cet ouvrage ont été gravées... {Mém. inéd., t. H, p. 169 et suiv.)
4. Voy. État général des portraits et autres tableaux sortis du pinceau de l'illustre M. Rigaud. Mém. inéd.. t. IL p. 142 et suiv.)
.^5o [-E PORTRAIT DE BOSSUET PAR RKiAUD
ment pour lui et connaissent admirablement sa manière*. Ses tableaux signés même ne sont pas toujours entièrement de sa main. Le Bossiiet, du Musée du Louvre (fig. hors texte n° 7), porte sa griffe authentique sur le dos d'un livre, au pied de la table: c'est donc bien le portrait original"-. Mais sur un signet placé dans un autre livre posé à terre, on lit un autre nom, Sévin : Sévin a collaboré à l'œuvre puisqu'il la signe. Ce peintre n'est d'ailleurs pas tout à fait inconnu : il s'appelle exactement Charles Sévin de la Pennaye; né à Fontainebleau en 1685 il est mort à Paris en 1741'. Une pièce officielle établit ses relations suivies avec Rigaud : le q février 1733, le Maître, en récompense de ses services, probablement, lui fait donation d'une action de la Compagnie des Indes \ Nous ne connaissons pas une toile originale de sa main : mais il ne manquait sans doute pas de talent puisque Rigaud lui témoignait assez d'estime, dès 1705 (il avait à peine vingt ans), pour l'autoriser à signer avec lui une œuvre importante.
Si la postérité est trop sévère pour Rigaud, ses contemporains, au contraire, lui rendent pleine justice : ils le tiennent pour le meilleur portraitiste et pour l'un des plus grands artistes de son temps. Cependant ils ne s'inspirent jamais de ses œuvres parce qu'ils n'y trouvent pas la grâce affectée qu'exigent leurs clients. Rigaud ne forme qu'un seul élève de quelque importance : le fils de son ancien maître, Jean Ranc, qui devient son neveu par alliance. Encore Ranc est-il plus intéressant par sa carrière que par son talent. Il manque de vigueur et d'originalité; son pinceau est mou et sans accent. En P^rance, il eiît sans doute vécu sans grand éclat, mais Rigaud l'envoya
1. Les erreurs sont'd'autant plus aisées que le Maître retouchait souvent les copies avant de les livrer. Dans VÉtat i^énéral. il est question de copies simples et de copies retouchées.
2. Ce portrait appartint d'abord à l'abbé Bossuet. le neveu. Le Louvre l'acheta en 1821 à la vente Crawford.
3. Il n'a rien de commun avec le peintre tournaisien P. -P. Sévin, dont la famille et la vie ont été étudiées dans les Réuu. des Soc. des Beju.v-Arls des dép., t. X\'III, p. i35 : les Sévin, peintres, dessinateurs et décorateurs, par L. Charvet.
4. L'acte de donation est publié dans les Nouv. Arch. de l'art franc., 1891, p. 73-74 Sévin n'avait droit qu'à l'usufruit. Comme il mourut le 18 mars 1741, Rigaud rentra en possession de l'action. Il paraît plus que probable que Sévin resta quarante ans au moins chez Rigaud, et non près de trente, comme le dit M. Th. Lhuillier, dans une note à son article sur Claude Lefebvre {Réun. des Soc. des Beaux-Arts des dép., t. XVI). C'est à tort, d'ailleurs, que M. Lhuillier reporte à 1749 la mort de Sévin, puisqu'on possède l'acte de décès, publié en 1891, dans les Nouv. Arch. de l'art /■/•jnç., etdaté de 1741. Dans l'année iS83, p. 375 de la même publication, l'inventaire de Ch. Sévin est analysé. On y note que le peintre n'était pas marié et qu'il fit son testament le 8 juillet 1739.