ÉPANOUISSEMENT DU TEMPERAMENT DE WATTEAU
siècle : ses personnages ne sont pas des mondains. Si Gillot avait peint la Danse paysanne exposée sous son nom au Musée de Dijon (fig. n" 75), on pourrait admettre que son disciple a simplement pris modèle sur lui. La Danse paysanne, c'est la danse d'un couple amoureux dont la femme rêveuse évoque d'autres femmes que nous connaissons bien; à droite, un musicien assis près d'une panetière et d'une houlette joue de la vielle; deux hommes, derrière lui, regardent les danseurs : au fond, dans l'échappée des arbres, une bergère assise près de ses moutons repousse, sans conviction, le galant berger qui la presse. Mais l'œuvre est de Wattcau lui-même ', comme le prouve la gravure d'Audran portant le nom du peintre (fig. n' 74)... En réalité, les danseurs et les musiciens sont familiers au Maître depuis ses débuts : ce sont les seuls personnages des kermesses et des cabarets qui trouvent grâce devant Jui quand il abandonne les lourdeaux de ses premières années : il affine seulement leur silhouette, il allège leur geste; au lieu de grossièresbourrées, il leur fait danser des pavanes élégantes, des menuets précieux et remplace par une guitare leur cornemuse trop champêtre.
Même s'il n'avait pas connu les sujets du théâtre italien, \\^atteau ne serait pas resté longtemps fidèle à sa première manière. Il n'aime pas les rustres qu'il représente d'abord; son tempérament le porte vers la grâce, vers l'élégance, vers un sentimentalisme joliment ironique, et la vie, autour de lui. l'invite à plus de raffinement. Il n'est plus confiné d'ailleurs dans d'odieuses petites besognes. Il va être agréé à l'Académie; chez Gillot, chez Audran il a connu des peintres et des poètes; Gersaint, le marchand de tableaux, est son ami'-. Peut-être est-il déjà lié avec Julienne, avec Caylus''. Chez Crozat, enfin, il s'initie à l'art somptueux de Venise ; Crozat possède quatre cents tableaux, cent trente et un dessins du Titien, cent six de Véronèse, et ^^^atteau les étudie dès le temps où il peint les Quatre Saiso)is dans l'hôtel de l'amateur. Le profit qu'il en tire est
1. Voy. Galette des Beaiix-Arls, 1004,, t. I, p. 372, P. Marcel, Une œuvre de Watteaii au Musée de Dijon. Depuis la publication de cet article, nous avons retrouvé deux documents concernant cette œuvre. D'abord une gravure en manière noire la reproduisant, mais dont nous ignorons l'auteur, l'estampe étant complètement rognée ; en second lieu, une mauvaise copie exécutée au xvin" siècle, arrangée en dessus de porte, et provenant, selon le marchand qui la possédait, d'un château des environs de Chambéry.
2. Gersaint estlegendre de Sirois. l'acheteur des deux premières scènes militaires connues deWatteau : c'est lui qui présenta l'artiste à Crozat.
3. « Ce fut quelque tems après cette justice que l'Académie rendit à Wateau <de l'agréer) (1712) que je fis connaissance avec lui.» (Caylus, dans Concourt, op. cit., p. 27.)
LKS lETKS GALANTES
très grand'. Comme tous ses contemporains il croyait encore Téclat du coloris inséparable d'un réalisme étroit; Titien, Véroncse et Tintoret lui enseignent que la couleur est compatible avec l'idéalisme : la féerie des Fêtes galantes va commencer.
Les Fêtes galantes! c'est dans les Proccs-vcrbaiix de l'Académie, lors de la réception de Watteau, que ce terme paraît pour la première fois. On l'imagine par hasard et on ne le comprend même pas, puisqu'on le biffe après l'avoir écrit"; mais la postérité l'a repris: il exprime admirablement toute la production du Maître dans sa maturité.
Sur le thème de l'amour Watteau va broder de merveilleuses imaginations : danses encore ou promenades sous les futaies, serments échangés à voix basse, rêveries d'amoureuses solitaires, sérénades d'amoureux pressants, harmonieux enlacements de couples au départ pour Cythèrc, pudeurs qui s'effarouchent à peinj, tendresses qui se cherchent, bouches qui se livrent...
Il variera les épisodes, les détails à l'infini, et ce seront les Entrcliois amoureux, \'E]ichanlciii\ la Surprise, le Lori>ncur,\s. Lors;neuse, les Deux Cousines, la Partie carrée, la Leçon d'amour^ l'Amour paisible, enfin le symbole et le type : V Embarquement pour Cythère.
Plus trace des petites scènes réalistes du début dans cet incomparable poème. L'artiste cependant s'inspire toujours de la nature et delà vie ; ses familiers, les gens qui passent lui servent de modèle : <î: 11 avait, dit Caylus, des habits galants, et quelques-uns de comiques
(iravé par Caylus.