‹ La peinture française au début du dix-huitième siècleChapitre 249 sur 273 · LE GÉNIE DE WATTEAU · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DE WATTEAU

Voilà bien les éléments essentiels de V Embarquement^. Quant à leur incomparable mise en œuvre, elle appartient sans partage à ^^"atteau. Rien dans l'art flamand, dans l'art vénitien, dans l'art français n'annonce, ne prépare la forme merveilleuse dont le maître revêt ses pensées. La déconcertante variété des groupements, des impressions, la souplesse de l'expression, la finesse de la touche, tout est incompréhensible si l'on ne détermine pas le tempérament de l'homme, car tout exprime sa nature intime. Fort jeune il souffre d'une nervosité morbide; peut-être en est-il atteint chez Gillot déjà : sa querelle avec son maître n'aurait alors pas d'autre cause. En tout cas il est déjà malade en 1711; Sirois écrit le 23 novembre : '■< Le pauvre Watteau n'est jamais satisfait de ses tableaux... il m'a promis de peindre pour moy une Feste de la Foire du Landit, mais s'il est repris de son humeur noire et possession d'esprit, le voilà loin du logis et adieu le chef-d'œuvre... Le médecin La remis au régime du quinquina depuis cinq jours après sa venue ». Tous les biographes insistent sur ce dégoût de lui-même et des autres, sur cette inconstance d'espritqui obligent l'artiste à abandonner sans cesse ses ébauches, et qui le contraignent à vagabonder dans Paris, à travers vingt logements : ^r J'ai été souvent témoin de son impatience, écrit Gersaint, et du dégoût qu'il avait pour ses propres ouvrages... il était toujours mécontent de lui-même et des autres- y/; Julienne assure que ''•' le travail assidu l'avoit rendu un peu mélancolique, ce qui le rendoit quelquefois incommode à ses amis et souvent à lui-même-* »; et Caylus qu'on peut invoquer puisque Sirois, Gersaint et Julienne le confirment, note z l'inconstance et le dégoût que Watteau avait de lui-même et de tous les hommes //, et ajoute qu'il était 'îc fait de manière à se dégoûter presque toujours de ce qu'il faisoit » et qu'il n'avait pas d'autre ennemi que lui-même et certain esprit d'instabilité qui le dominait*. Il eftleure tous les sujets, mais il est blasé dès qu'il a travaillé quelques heures. Heureusement l'œuvre est déjà parfaite quand il pense l'ébauchera peine; car sa nervosité n'explique pas

1. On sait que Watteau n'est pas arrivé du premier coup à la conception définitive de l'œuvre. Il y a trois étapes : d'abord Vile de Cythère de la collection Sedelmayer, puis l'iï';Hèj?-^//e"7e«f du Louvre, enfin celui de l'empereur d'Allemagne.

2. Abecedario. t. M, p. i3i. Notice de Gersaint pour le Catalogue Quentin de Lorangère.

3. Ibid.. t. \l. p. I iQ. Julienne, Introduction au.v Figures de différents caractères...

4. Caylus, Vie dWnt. Watteau. dans Goncourt, L'Art du XVIII'- siècle, t. I, p. 29 et 33.

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tout. Il faut encore invoquer son génie pour bien comprendre son œuvre, ce génie que les Jiistoriens ont presque toujours nié en voulant trouver des inlluences extérieures à l'origine de toute la production du Maître, et dont les critiques, au contraire, ont cru sentir le souffle même dans les compositions médiocres du début. 11 ne se manifeste que dans les chefs-d'œuvre de la maturité; mais là il est souverain : il donne aux petits comédiens, aux petits mondains des Fctcs galantes une valeur éternelle.

Malgré son caractère fantasque, malgré sa vie vagabonde, Watteau forma des élèves. Jean-Baptiste Pater est le plus certain et généralement le seul admis à ce titre. Dès son enfance, Watteau avait connu à Valenciennes le sculpteur Antoine Pater, qui en 171 4 lui confia l'éducation de son fils ^ Mais, de caractère également difficile, le maître et l'élève se brouillèrent vite, et Jean-Baptiste Pater revint à \^alenciennes. Peut-être est-ce Watteau qui provoqua la rupture ; car, à Nogent, vers la fin de sa vie, il se reprocha d'avoir abandonné son jeune compatriote et l'appela auprès de lui; mais il mourut quelques semaines après. Pater n'en disait pas moins qu'il « devoit tout ce qu'il sçavoit à ce peu de tems qu'il avoit mis à profit" ». C'est son premier séjour même qui contribue surtout à la formation de son talent; en effet, ses œuvres peintes de 1715 à 1720 sont déjà/ inspirées de Watteau : le sujet et l'exécution du Concert champêtre et du Rafraîchissement champêtre, entre autres, dont la date est certaine, sont caractéristiques\ Quand il revint à Paris en 1718, après avoir mené une lutte héroï-comique contre la maîtrise de Valenciennes \ le jeune artiste fut employé d'abord par des amateurs à peindre des Conversations, àes Fêtes galantes, peut-être même déjà des copies de Watteau : c'est bien à cette époque, semble-t-il, que Blondel de Gagny lui acheta les Plaisirs

1. Toute la jeunesse de Pater a été remarquablement étudiée par Foucart, La Jeunesse de Paler dans VArt, 1894, t. 1. p. 117 et suiv. et 1:3 et suiv.

2. \'oy. Abecedario de Mariette, t. \'I, p. i36 : Notice de Gers.iiiit sur JKiier pour le Catalogue de Lorangère. Ce n'est évidemment pas J.-B. Guidé, son maître de Valenciennes, peintre de la même catégorie à peu près que le premier maître de Watteau. Gérin. qui a pu lui apprendre grand chose.

3. M. Foucart {LWrt. 1804, t. II, p. 124) démontre l'authenticité et fixe la date de ces deux œuvres qu'il reproduit dans son article, p. i23 et 12 3. Les toiles appartenaient à cette époque à M. J.-B. Foucart.

4. Les incidents en sont connus; le détail en est conté par l'oucart, 0;?. c-/"/.,p. 128 et suiv. Entre autres mesures, la maîtrise ordonna le 22 septembre 1717, la saisie d'un tableau de Pater, dont le sujet, une Foire de village, était familier à Watteau.

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