LES ÉLÈVES DE WATTEAU : BOUCHER, RAOUX. VLEUGHELS
s'en souvient, à V Embarquement pour Cythère. Lancret, d'ailleurs, ne comprend pas mieux Watteau que ne Ta compris Pàter. Il croit l'égaler en peignant son temps avec une minutie laborieuse : c'est l'illustrateur le plus exact, le plus précis, — trop exact, trop précis, — des hommes aimables et des mœurs galantes du xviir' siècle, mais jamais il ne soupçonne le monde de fantaisie et de rêve où le Maître s'est retiré toute sa vie.
Peut-être Boucher, quoiqu'il n'ait jamais connu Watteau, doit-il être compté pourtant parmi ses élèves. C'est chez Le Moyne sans doute qu'il prend les meilleures leçons de sa jeunesse, mais ce n'est pas Le Moyne, c'est Watteau qui lui inspire des sujets comme la Balançoire, les Chinoiseries, les Fêtes vénitiennes. Vers 1725, le jeune artiste travaille chez Cars, le père de Laurent Cars, et M. de Julienne qui prépare à cette époque les Figures de différents Caractères, lui confie l'exécution de cent vingt-cinq planches de son recueil \ Pendant tout le temps qu'il passe à les graver, Boucher vit dans l'intimité de A\"atteau, et il en tire un très grand profit.
Avec Jean Raoux -, a^"ec A'ieughels', quelques peintres appartiennent vraisemblablement encore à la descendance directe du Maître; mais, faute de preuves matérielles, leur filiation ne peut pas être définitivement admise. Ce sont d'ailleurs des artistes obscurs, Octavien et Bonaventure Debar sont les moins médiocres : l'un est reçu à l'Académie, le 24 novembre 1725, sur la Foire de Be~ons^ où il introduit des personnages directement empruntés aux Fêtes galantes, Gilles, par exemple, dans la pose même du grand Gilles de la collection La Caze. un joueur de musette, un couple de danseurs que nous connaissons bien; l'autre présente en 172Q à la
1. Voy. Baudicour, Le peintre graveur français continue, t. II, p. 37 à 102. Mariette dit à propos de ces gravures : « Sa pointe légère et spirituelle (de Boucher: semblait faite pour ce travail, AL de Julienne lui donnait 24"^ par jour et tous deux étaient contents, car Boucher était fort expéditif et ces gravures pour lui n'étaient qu'un jeu. » {Abecedario, t. I, p. 166.)
2. Voy. supra, p. 272-273, les leçons que Raoux tira de Watteau.
3. Vleughels habita pendant un temps avec Watteau aux Fossés-de-la-Doctrine- Chrétienne et subit certainement son influence.
4. Il faut remarquer que le procès-verbal de la séance du 24 novembre 1725 [Proc.-verb., t. IV, p. 404) indique que ce sujet a été ordonné à Octavien pour sa réception. Voilà un grand changement accompli à l'Académie. Non seulement la Compagnie accepte de semblables sujets, mais elle les ordonne. — Le dictionnaire de Bellier de la Chavignerie et le Catalogue du Louvre de Lafenestre et Richtenberger appellent le tableau d'Octavien la Foire de Vesoul. C'est évidemment une erreur. Ce sont les Procès-verbaux qui font foi et ils donnent le titre de Foire de Bedons.
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Compagnie une Fête c/umpc/rc^ dont le sujet et presque tous les personnages appartiennent au répertoire de Watteau.
Si Watteau ne s'était imposé qu'à ses élèves et à ses continuateurs directs-, il n'aurait, en somme, exercé qu'une action assez médiocre sur le développement de la peinture au xviii'' siècle; en réalité, il exprime le goût général jusqu'à la réaction davidienne. Bien qu'il occupe lui-môme une place modeste dans la hiérarchie officielle, au-dessous de Coypel et de Le Moyne, son œuvre séduit très vite les artistes et les amateurs. Du vivant de Louis XIV déjà, elle rajeunit l'art officiel, comme le prouve la commande pour les Gobelins, dès l'année 1714, de V Histoire de Don Quichotte, sujet que l'art officiel devait écarter entre tous parce qu'il ne répondait pas aux conditions de noblesse et de majesté exigées par l'Académie, et qu'il tournait la chevalerie en ridicule comme le notera, en 1704, le jury chargé d'examiner les tentures ^
1. D'Argenville écrit que le morceau de réception de Bonaventure Debar reprétait Li Foire de Bcjous. 11 confond certainement avec le morceau d'Octavien. Le procès-verbal de la séance académique du 25 septembre î-j2S{Proc.-verb., t. V, p. 47) nous indique, en effet, que Bonaventure Debar présenta trois tableaux pour sa réception, parmi lesquels l'Académie choisit « le plus grand... qui est une foire de campagne ». Mme de Verrue possédait deux petites toiles de Bonaventure Debar dans le goût de Watteau qui firent 220"^ à sa vente, (Voy. Ch. Blanc. Le Trésor de la Curiosité, 2 vol., Paris, iSSj-iSSS, in-8°, t. 1, p. i5.)
2. Aux élèves directs de Watteau, peut-être faut-il ajouter encore le médecin Ph. de la Hire dont d'Argenville dit (1762, t. IV, p. 65) qu'il c était né peintre et [que] les moments que sa profession lui laissaient libres étaient employés à peindre à gouache du paysage et des figures dans la manière de Watteau ». De La Hire mourut en 1719 à 42 ans ; cette date rend probable l'inHuence directe de Watteau sur lui. Je ne parle pas ici des élèves que Watteau fit sans doute en Angleterre, tels que Ph. Mercier, qui vécut à Londres dans son intimité, grava d'après lui et l'imita au point qu'on a attribué à Watteau des œuvres de Mercier, par exemple, VEscamoteiir du Louvre que P. Mantz, dans son Watteau, p. 121, rend, avec preuves, à son véritable auteur. M. Edgcumbe Staley, dans son livre Watteau and his School. rattache encore à Watteau le peintre d'architecture Ph. Meusnier, ce qui est invraisemblable, Meusnier étant surtout un peintre d'architecture et de paysages architecturaux, Jacques de Lajoue, peintre d'architecture aussi, enfin Pierre Angelis et Pierre-Antoine Quillard, nés trop tard pour avoir pu connaître le Maître.
3. Gillot, le premier, représente Don Quichotte, au début du xvui*' siècle. Lors de sa réception à l'Académie, il apporte, entre autres « ouvrages de diflférentes natures », la Veillée d'armes de Don Quichotte, et il dessine Sancho Pança à table, contrarié par le docteur qui lui défend de nunger tout ce qu'on lui présente. Watteau emprunte à son maître le Chevalier de la Triste Eigure pour un écran des arabesques, reproduit ici(fig. 70). Dans l'œuvre gravée deCaylus, parmi quelques fantaisies dessinées par Jouvenet, on trouve une étrange tête coiffée d'une sorte de plat à barbe qui ressemble singulièrement à un Don Quichotte et que nous donnons (fig. n° 78). M. Engerand avait cru pouvoir attribuer l'invention et le premier carton de la série de Don Qui-
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En 171 4, Don Quichotte est encore une exception dans l'art officiel; raais bientôt la surintendance demandera aux peintres plus de tableaux de genre que de tableaux d'histoire. Letempsn'estpasloinoù Lancret touchera 400* du roi « pour un tableau représentant VAccidcul arrivé dans le voyage de la Reine, près de Moutereau qu'il a fait...
(lr;ivc par N. de Larmc-^ia. FIG. 80. — NICOLAS LANCRKT. — l'aDOLESCENCE.
en 1725^ //. Lancret et de Troy le fils, deux des artistes favoris de Louis XV pendant la première partie de son règne, sont peintres
chotte composée pour les Gobelins à Belin de Yonienày.Xoy. Inventaire des tableaux commandés et achetés par le roi, p. iio et suiv., mais M. P'enaille {Etat général des tapisseries de la manufacture des Gobelins, depuis son origine jusqu'à nos jours) rend définitivement l'exécution, même des premières pièces, à Charles-Antoine, d'après les registres de la série O ' 2216-2217 des Archives nationales. (Charles-Antoine étant très jeune en 171^, l'invention du sujet est peut-être de son père Antoine.) Il est assez probable qu'il faudrait reviser aussi l'attribution d'un tableau du Musée de Cherbourg qui porte le nom d'Ant. Coypel. Cette toile, cataloguée sous le n° 101, représente le moment où Don Quichotte s'entretient avec la tète enchantée dans la maison d'Antonio Moro.
I. Engerand, Inventaire des tableaux achetés et commandes par le roi, p. 262-263.
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de genre l'un et l'autre'. Enfin quand, à la mort de François Le Moyne, Charles-Antoine Coypel est nommé Premier Peintre du roi, c'est un peintre de genre et un disciple de\\^atteau qui arrive au pouvoir. Dès lors on signalerait plus aisément les œuvres et les hommes qui échappent à l'action du Maître que ceux qui la subissent : « Les tableaux de Chardin seuls exceptés, dit Edmond de Concourt, tous les tableaux du siècle qui ne sont pas consacrés aux Grecs et aux Romains ressuscitent les attitudes, les airs de tête, le goût de coiffure, le coloris, le dessin, la touche du Maître mort, ^^'atteau s'impose, A\"atteau signe partout'-. // Jusqu'à la réaction davidienne, presque tous les peintres modulent des variations sur les airs qu'il a imaginés.
1. C'est de leurs œuvres surtout qu'on décorera après 1732 les petits appartements de Versailles.