C. — Le Réalisme
Tandis qu’une partie de la génération de i85o s’attardait aux curiosités de l’anecdote, ou s’évertuait à l’évocation des âges lointains, quelques solitaires poursuivaient des recherches tout opposées. Témoins attristés des révolutions récentes, et frappés du malaise social né des vicissitudes de l’industrialisme et de la poursuite fébrile des jouissances, ils tournaient les yeux vers le monde obscur du travail, vers la vie rude et saine des champs, frappés tout à la fois de la beauté rassérénante de la nature et des ressources d’énergie et de grandeur qui couvent dans le peuple, et jaloux d’associer dans leur œuvre, en les vivifiant l’un par l’autre, ces deux éléments et ces deux forces. Eurent-ils la notion très lucide de la tâche qu’ils entreprenaient, ou l’impulsion suivie par eux ne se manifesta-t-elle que dans les régions sub-conscientes de leur esprit?
J. -F. Millet. — Il n’est pas douteux que Jean-François Millet, tout au moins, n’ait eu la pleine intuition de son but, car ce fut une haute intelligence, en même temps qu’un grand artiste. Né en 1814, à Gréville, près de Cherbourg, d’une famille de paysans en qui se perpétuaient des mœurs
fig. 76. — millet. — les glaneuses. (Musée du Louvre.)
pures et des traditions patriarcales, ses dispositions pour le dessin furent remarquées de bonne heure par un professeur local nommé Mouchel. Bien que devenu, à vingt et un ans, chef du domaine par suite de la mort de son père, il sentit l’appel impérieux de l’art et s’en fut travailler à Cherbourg chez un élève de Gros, M. Langlois; mais le musée de cette ville fut son meilleur maître. Doté, non sans quelque difficulté, d’une petite pension par les assemblées locales, il partit en 1837 pour Paris, travailla chez Paul Delaroche qui comprit assez peu sa nature, et surtout au Louvre, et vécut tant bien que mal des portraits des petites gens parmi lesquelles il se retrouvait le soir. Les conseils d’un camarade nommé Marolle le tournèrent vers le genre anacréontique, et il passa plusieurs années à exécuter pour les marchands des pastiches de Boucher et de Fragonard. Il eut un portrait au Salon de 1840, mais ses envois de 1842 furent refusés. En 1844 on remarqua de lui une Femme portant une cruche de lait; après divers séjours à Cherbourg, où il s’était marié, en 1841, avec une jeune fille de la ville, qui le laissa veuf trois ans après, et au Havre où il peignit le portrait d’un officier de marine, conservé au musée de Rouen, il se fixa définitivement à Paris avec sa nouvelle compagne, une Bretonne qui partagea fidèlement toutes les épreuves de sa vie. Les compositions mythologiques alternaient sur son chevalet avec les scènes rustiques, une Leçon de flûte , une Offrande à Pan (musée de Montpellier) avec un Homme roulant une brouette d'herbes, et une Jeune fille portant un agneau.
L’Œdipe détaché de l’arbre , du Salon de 1847, t°ile assez confuse par l’excès d’empâtements, fut le dernier tribut de Millet à l’antiquité païenne. En 1848 il envoya un Vanneur (musée du Louvre), et une Captivité des Juifs à Babylone. Le premier fut signalé avec grands éloges par Théophile Gautier; l’artiste pouvait entrevoir le
LA PEINTURE SOUS LE SECOND EMPIRE iyy
succès, quand la révolution de 1 848 éclata ; il souffrit plus qu’aucun autre de la gêne générale. L’insécurité de Paris et l’épidémie de choléra de l’année suivante l’amenèrent à se fixer à la campagne, au hameau de Barbizon, près de Melun; sauf quelques voyages de santé ou de vacances,
Cliché Lecadré