ROLL. — MANDA LAMÉTRIE, FERMIÈRE
(Musée ; du' Luxembourg.)
dépoitraillées dans la touffeur des fourneaux, pesant des reins et des épaules sur le fer à repasser; ses ballerines surtout, êtres ambigus tout en jambes, se désartici^ant à la barre, saluant du torse jusqu’à terre, étirant leur fatigue contre un portant; ses femmes à leur toilette crispant, sous le jet de l’éponge, des chairs moites où s’inscrit encore la cernure des vêtements, tout cela dégage une odeur de vérité intense, animale, saisie dans l’inconscience de l’habitude et l’automatisme du métier. Nulle outrance caricaturale ne déforme ces visions sans beauté; leur exactitude illusionnante marque seulement mieux que la réalité même, moins concentrée et moins insistante, les sujétions sociales et les empreintes inesthétiques de la vie (. Magasin de cotons à la Nouvelle-Orléans , musée de Pau; la Danseuse étoile , Danseuse rattachant son chausson , les Figurants ; un Café , boulevard Montmartre , tous les quatre au musée du Luxembourg ; répétition de Robert le Diable, South Kensington Muséum).
L’action de Manet et des impressionnistes sur notre école, bien que combattue et tardive, a été considérable; les uns leur ont emprunté le goût de la modernité familière, la spontanéité sans apprêt de leur composition, les autres leur technique; presque tous ont, consciemment ou non, détendu leur style, allégé leur palette, ouvert leur fenêtre au jour léger et changeant du ciel. L’insuffisance d’espace nous forcera d’esquisser seulement cette phase nouvelle de la peinture française; mais nous devons nous arrêter sur trois figures importantes, en chacune desquelles se retrouve un des traits marquants des novateurs.
Roll. — Alfred Roll ( 1 847), né à Paris, élève de Gérôme et de Bonnat, se fit remarquer pour la première fois par un Don Juan et Haydée (1874, musée d’Avignon) où des tonalités mièvres empruntéès à Fromentin voisinaient avec des gris et des noirs venus en droite ligne de Manet. Un tableau
militaire [Halte-là! i8y5, musée de Versailles) et une/nondation dans la banlieue de Toulouse ( 1 877, musée du Havre), montrèrent l’artiste très influencé par Géricault, et déployant avec une belle aisance les mouvements violents et les ordonnances compliquées. Mais, après la Fête de Silène (1879, musée de Gand), dans la grasse tradition flamande, avec ses carnations fleuries, le portrait de Jules Simon traité par larges méplats et la Grève des mineurs (1880, musée de Valenciennes) accusèrent un retour à la conception picturale et aux pratiques de Manet, élargies, dans la dernière œuvre, aux proportions d’une page d’histoire. Dès la Fête du 14 Juillet (1882, musée de la Ville de Paris), Roll est en pleine possession de sa poétique et de son métier. La vie populaire, dans ses manifestations collectives, le travail salubre en plein air (le Chantier de Suresnes , 1 885), la belle santé épanouie des femmes et des enfants [Manda Lamétrie, fermière [flg. 122], 1888, musée du Luxembourg; En été, 1889, musée de la Ville de Paris), la libre expansion des forces animales et des instincts physiques [Femme au taureau , 1 88 5 ; Au trot , 1888; Enfant et taureau , musée de Béziers, 1889), voilà sur quoi s’exercera sa verve large et humaine, avec une joie de peindre, une sorte de gaieté cordiale que la facture rend sensibles. Sa préoccupation est d’allier la fraîcheur à la force, d’affiner des formes robustes à l’aide d’accents tendres et de lumières légères; çà et là une mondaine de souple élégance ( Femme se délaçant, musée de Nantes; portrait de Mme Guignard) met dans ce bouquet son essence choisie.
Tirant heureusement profit de ces aptitudes diverses, la peinture officielle et la décoration murale ont permis tour à tour à l’humanitaire et au voluptueux qui fraternisent chez Roll de fondre toutes les classes dans un élan débordant ( Centenaire de 188g , musée de Versailles) ou hiérarchisé [Inauguration du pont Alexandre III , id.) de gratitude commémorative, et de faire palpiter ces chairs lai-
teüses de rousses qu’il affectionne, sous le tiède attouchement des rayons d'été(\es Joies de la vie, à l’Hôtel de Ville).
Quelque chose du tempérament de Roll se retrouve, mais plus dispersé, plus capricieux, plus inégal aussi, chez Henri Gervex, né en i852 (la Communion à la Trinité , 1877, musée de Dijon; le Retour du bal , 1879; Souvenir de la nuit du 4 décembre , 1880; Avant l'opération , 1887; la Rédaction de la République française ; Rolla). Le nu de jeune fille de ce dernier tableau, détaché en clair sur le blanc des draps, et aussi le portrait d’Alfred Stevens sont dignes des meilleures inspirations de Manet.
Besnard. — Albert Besnard (1849), fils d’un peintre et d’une miniaturiste, étudia sous Cabanel, mais surtout avec un artiste oublié nommé Brémond, de qui le musée de Senlis garde des portraits. Il débuta au Salon de 1868 avec une étude de jeune berger, exposa en 1874 un portrait de jeune femme blonde, et partit pour Rome avec le prix. Son dernier envoi, seul : Après la défaite (musée de Nîmes), annonce ses aptitudes de décorateur. Un séjour de trois ans à Londres eut une grande influence sur son développement, en éveillant en lui le goût de la vie moderne et le sentiment de l’enveloppe aérienne. En 1881, on vit de Besnard une allégorie largement traitée : V Abondance encourage le Travail. Elle lui attira la commande d’une décoration du vestibule, à l’Ecole de pharmacie, se composant d’un diptyque : Maladie et Convalescence, de sujets : la Cueillette des Simples , le Laboratoire , Siccation des plantes , Promenade botanique , et d’accessoires appropriés. Tout le peintre est déjà là : amples modelés dans des demiteintes délicates, ambiance atmosphérique finement rendue par le jeu des reflets et la coloration des ombres; il n’y manqueque le lyrisme. Celui-ci apparaît dans un projet de peinture murale primé, mais non exécuté, pour une mairie de Paris : Fluctuât nec mergitur (i885), montrant la nef
Cliché Berlhaud frères.
allégorique, chargée de nobles formes, sur le fleuve incendié par la réflexion des girandoles et des cordons lumineux. Il allait prendre sa revanche à la mairie du Ier arrondissement, où il peignit le Matin de la vie figuré par deux adolescents dans les fleurs, le Midi par des moissonneurs et une paysanne qui allaite, le Soir [fig. 123] par deux vieillards qui regardent bleuir le chemin sous les étoiles naissantes, tandis que, par derrière, la famille issue d’eux s’entrevoit dans la maison. La stylisation discrète des figures, le beau balancement des groupes, et surtout une admirable lumière dont les phases successives accompagnent symboliquement les étapes de l’existence, font de cette décoration une des peintures mémorables de ce temps.
Cependant l’artiste provoquait un scandale (1886) avec son portrait de Mme Roger Jourdain, sur le seuil d’une porte, éclairée simultanément par la lampe du dedans et le crépuscule du dehors; on s’égaya fort sur cette femme mipartie, sans remarquer le jet fier et l’élégance osée de la figure. Depuis lors, Besnard a accumulé les œuvres : portraits de famille, marchés aux chevaux, baignades au lac, vues d’Alger, Danse d’Ouled Nayls, Flamenco , prodiguant partout une fantaisie éblouissante, mais logique dans ses plus grands écarts. Le Portrait de Théâtre [ Mrae Réjane),tout incandescent de reflets, donne la main aux larges et sobres effigies de MUes Gustave Dreyfus, de Mme Alphonse Daudet, de M. et Mme Chausson, du pianiste Sauer, de Mme Henry Cochin, de Mn,e Besnard, de M. Denys Cochin, de M. Frantz Jourdain, etc. Des peintures d’une sobriété pathétique pour la chapelle d’un hospice de Berck, penchant un Christ tout idéal sur les souffrances et les afflictions humaines, sont suivies d’une sorte de pendant héroïsé et extatique de l 'Embarquement pour Cythère : Vile heureuse (musée des Arts décoratifs). Non loin d’une décoration patiente et complexe glorifiant la musique aux
CARRIÈRE. — MATERNITÉ. (MuSCe dû LllXClTlboiirg.)
parois d’un piano (collection Vitta), entre deux planches à l’eau-forte pour une Comédie de la mort modernisée, s’élabore un fulgurant plafond : Apollon , les Heures et les Muses , pour le théâtre Français. Et l’aisance de l’artiste est surprenante à accorder tous ces motifs, à en faire comme les pages contrastées d’une symphonie immense oü la lumière remplace les sons, tantôt épandue en cataractes formidables, tantôt caressant de ses reflets un nu alangui [Féerie intime ) ou frileux ( Femme se chauffant , musée du Luxembourg), mais, qu’elle déborde tumultueusement ou s’insinue avec mystère, toujours assouplie et docile à la main du maître, comme un félin dompté1.
Carrière. — - La lumière, tel est également l’unique langage d’Eugène Carrière. Né en 1 849,àGournay, en Seine-et- Marne, élevé en Alsace, inscrit à l’école des Beaux-Arts, engagé volontaire et prisonnier en 1870, après un concours infructueux pour le prix de Rome, il expose en 1 876 un portrait de femme, en 1879 une Mère allaitant (musée d’Avignon). Dès lors son rêve est fixé, il ne franchira plus les quatre murs du « home » familial, où tout l’intérêt humain de la vie s'exprime en raccourci parle drame des naissances, les soucis de l’éducation, la tristesse des départs, les angoisses de la maladie, en attendant le grand « peut-être » de la mort. Il s’est fait l’historien d’un foyer, le sien, et sans crainte de la monotonie, en a noté, avec une sollicitude attendrie, tous les incidents, bien assuré que chacun reconnaîtrait ses propres émotions dans ce microcosme. Une figure domine le cycle, absorbée, douloureuse, presque tragique, celle de la mère, dont la prévoyance inquiète
1. Georges Picard, dans sa décoration des petites coupoles de la salle des fêtes à l’Hôtel de Ville, toute fleurie de nus printaniers, montre quelque chose de la variété et de l’abondance de Besnard ; Victor Prouvé, tempérament robuste et jovial, éclaire d’un rayon pris à la même palette les couples enlacés et les rondes joyeuses qu’anime sa bonne humeur populaire (mairie de Nancy, etc.).
s'oublie elle-même pour sentir et souffrir avec tous. Et ce sont autour d’elle des grappes de petits, dolents ou rieurs, des éveils de curiosité et de coquetterie, de menues misères et de gros chagrins qui vont, à tour de rôle, se faire bercer, plaindre ou câliner. Tout cela, Carrière le dit avec quelques tons sourds, gris et roux, rarement avivés d’un rose, qui lui suffisent à créer une atmosphère et à animer des formes. C'est uniquement par l’étude des valeurs qu’il y parvient, distribuant, dosant les clairs et les ombres avec une certitude décisive qui, presque sans matière, fait •saillir les reliefs, tourner les plans, se creuser les profondeurs. Cette même lumière, sonore et éclatante chez Besnard, se fait ici glissante, silencieuse; mais on sent partout sa présence tiède et douce d’amie fidèle. Un charme profond, subtil, respire dans ces toiles, attachantes comme des confidences. Parfois le cadre s’élargit, un panorama de ville se distingue, une Salle de théâtre s’ébauche, de belles ressemblances s’évoquent dans ces sourdines; l’homme social compatissant ettendrequ’est Carrière s’éplore sur un Christ douloureux (musée du Luxembourg), où prennent corps toutes les détresses humaines (principales œuvres : l'Enfant malade , 1 88 5 ; le Premier voile , 1886. musée de Toulon; la Famille , la Maternité [fig. 124], 1892, toutes les deux au musée du Luxembourg; portraits d’Alphonse Daudet, de Gabriel Séai lies, d’Arthur Fontaine et de sa fille, du sculpteur Devillez et de sa mère).
Parmi les artistes vivants en qui se retrouve, à des titres ou à des degrés divers, la conception ou la technique de Manet, figurent au premier plan Paul Helleu (1869), peintre du yachting élégant, des nefs gothiques vaporisées dans le reflet de leurs roses, des bosquets défeuillés de Versailles ; de plus, en ses sanguines et ses pointes sèches, adorateur de la jeune Parisienne teintée d’américanisme, aux lignes fines, à la silhouette quasi-masculine en ses costumes « tailleur »; Jacques-Emile Blanche ( 1 86 1), fils du célèbre
aliéniste, qui a peint dans la tradition du xvme siècle anglais, mais avec une désinvolture distinguée et fringante qui est bien nôtre, le portrait des plus récents « illustres » de ce temps (la famille Thaulow, au Luxembourg ; Paul Adam, ici. ; MmeRaunay, au musée de Lyon; Maurice Barrés, Cottet, au musée de Bruxelles; Debussy, Rodin, etc.); Caro Del vaille, avec ses nus d’alcôve, ses thés, ses réunions au jardin. L’impressionnisme proprement dit réclame Rafifaelli ( r 8 5 o) qui, sans pratiquer la division du ton, traduit par des hachures polychromes les banlieues dartreuses semées de tessons, d’escarbilles et de savates, les quais et les rues de Paris, dans le tourbillon des passants et le pavoisement des affiches; il a fait de délicates études de jeunes filles dans des modulations de blanc, et quelques âpres portraits (Edmond de Goncourt, musée de Nancy; Clémenceau) que l’âge harmonise. Renoir n’aurait qu’éloges pour les nus blonds et légers que M"e Dufau groupe ou dénoue dans des paysages d’automne. Gaston Latouche (1854), esprit curieux et complexe, n’a étudié sans profit ni Monet, ni Besnard, dont il tire mille hardies variations lumineuses pour ses tête-à-tête amoureux, ses bals, ses mascarades, ses parcs hantés de naïades et irisés de jets d’eau. Jules Chéret ( 1 8 3 6), décorateur né, excelle aux joyeux arrangements de masques formant, sur les rideaux de théâtres ou les clairs panneaux des salons, des guirlandes de fleurs vivantes. Le Sidaner (1862) transporte la facture floconneuse des impressionnistes dans ses jardins assoupis, ses canaux solitaires, ses ruelles désertes tout ouatées de silence. Par la simple modulation des tons, le jeu discret des lumières, il exprime comme personne l’intimité des demeures closes et des vies cachées. Henri et Marie Duhem recherchent et traitent, dans un goût tout voisin, les effets recueillis et crépusculaires. Albert Lebourg (i85o) nous a donné maints paysages de rivière d’harmonie infiniment délicate, en leur consistance un peu fondante.
(Capitole de Toulouse.
Henri Martin (1860), par une innovation qui lui est propre, a adapté la division du ton, confinée jusque-là dans le rendu des sites, animés ou non, aux incantations de la légende et aux grands ensembles décoratifs. Après d’assez longs tâtonnements ( Paolo et Francesco, de Rimini aux enfers , musée de Carcassonne; la Fête de la Fédération , musée de Toulouse ; Chacun sa chimère , musée de Bordeaux; Vers l'abîme, musée de Pau), il a réalisé le plein accord de sa technique et de ses sujets dans les archivoltes de l’Hôtel de Ville de Paris ( les Muses consolatrices), puis dans les peintures murales du Capitole, à Toulouse ( Glorification de Clémence I satire ; les Faucheurs [fig. 1 2 5 ] et de la Caisse d’épargne de Marseille (le Matin , Midi , \eSoir). Ses compositions, d’une simplicité qui rappelle Puvis de Chavannes, s’enveloppent d’une lumière délicieusement tendre et fine, épandue sur toutes choses comme un baiser du ciel. Il aime, en ses triptyques, à associer, comme Besnard à la mairie du Ier arrondissement, les étapes de la vie aux phases du jour, mais en se servant d’un seul paysage, qui se déroule avec les aspects successifs que lui impriment les saisons et les heures. La même pratique de la division du ton distingue les portraits de femmes, longuement scrutées dans leur intimité morale, qu’ Ernest Laurent (1860) se plaît à situer en des intérieurs et parmi des natures mortes finement harmonisés. La délicatesse e.t le charme voilé en sont extrêmes ( Relevailles , musée de Nancy). Tous deux offrent des affinités d’esprit, sinon de métier, avec Aman Jean (1860), qui assortit à la mièvrerie de nos contemporaines aux nerfs surmenés, des teintes fanées et des nuances mourantes d’une exquisité subtile.
On sent, au contraire, une sorte de réaction contre les prestiges évanescents de l’impressionnisme chez deux artistes que ces dernières années ont portés au tout premier rang, et qui forment, avec Dauchez, René Ménard et quelques autres, ce qu’on a appelé les représentants de la pein-
ture sombre, ou « de musée ». Charles Cottet (i 863), dans ses toiles d’une tonalité foncée, ou tranchent çà et là de splendides couchers de soleil, place, parmi des paysages robustes et simplifiés, des êtres tassés, massifs, en qui s’affirme la résistance des races : matelots, paysans bretons. Un sentiment de gravité presque mystique ennoblit ces frustes modèles (Au pays de la mer , musée du Luxembourg; le Pardon , musée de Venise, les Feux de la Saint-Jean). Lucien Simon 1 1 85q) a fait une célébrité aux bizarres populations de Pont-i’Abbé, avec son pinceau, ami du caractère jusqu’à l’étrangeté. La Procession (musée du Luxembourg) groupe dans un mouvement entraînant maint type saisissant de conviction ou d’illuminisme. Les réunions intimes qu’il dispose autour de la table familiale ( Causerie du soir , musée de Stockholm) ou dans l'Atelier au repos (salon de 1 90 5), expriment avec la même force l'individualité des personnages; mais une tendance s'y marque vers l’assouplissement des formes, et les tonalités, toujours franches et soutenues, s'égaient, de place en place, de notes tendresdu plusheureuxcontraste. Derrière cesartistes, les plus belles espérances de notre école, il faut noter divers jeunes gens que la grande notoriété attend, et dont certains la méritent déjà : Emile Wéry, Charles Hoffbauer, Henri Zo, Bellery-Desfontaines, Grau, Guillonnet, Bussy, du Gardier, Tardieu, Lapparat, Besson, Ulmann, Paul Dupuy, et, dans l’impressionnisme pur, les noms de Vuillard, Lebasque, Seyssaud, Guérin, d’Espagnat, André, etc.1.
1. Un artiste isolé, Maurice Denis, s’essaie, avec une sorte de gaucherie voulue, à ressusciter parmi nous la naïveté fervente des trécentistes italiens. Parmi des œuvres mal venues, sa décoration de l’église du Vésinet se distingue par l’accord du sentiment et des formes, simplifiées, cette fois, sans excès. — Paul Gauguin ( 1848-1900) offre des affectations analogues et des trouvailles de coloriste ; il s’attacha à rendre des thèmes bretons, puis les sites polynésiens, avec leur végétation éclatante, et les types maoris, saisis dans leur charme inconscient et leur digni.é native.
L’orientalisme offre un regain de vie : Etienne Dinet ( 1 86 1 , le Chasseur de serpents , le Lendemain du Rahmadan , ce dernier au musée du Luxembourg), servi par sa connaissance de l’arabe et ses amitiés locales, a pénétré plus avant que personne dans la familiarité des indigènes algériens, étudiés en quelque sorte « du dedans », pour la première fois, en ses toiles. La gravité musulmane s’y détend, la femme y apparaît dans ses aspects et manifestations multiples, et la brûlante lumière du pays y exalte le pittoresque intense des costumes et des moeurs. Alexandre Lunois, avec un métier moins serré, mais plus li bre peut-être, donne de l’Espagne et de l’Afrique du Nord des transcriptions d’une saveur intense. C’est aussi un lithographe de vrai mérite. Marius Perret, mort tout jeune, en 1900, a laissé des images étincelantes du Sénégal et de l’Indo-Chine1,
L’illustration humoristique compte des maîtres, avec Forain (18S2), élève de Degas, dont le dessin résumé et incisif cingle jusqu’au sang la veulerie et la « rosserie » des filles, l’hypocrisie, la vénalité, l’égoïsme du monde bourgeois; avec Auguste Lepère, qui, dans ses bois larges et colorés, traduit, des ruelles lépreuses des faubourgs aux mélancoliques landes bretonnes, tous les aspects de vie et de nature, sans laisser d’être, à ses heures, un puissant peintre de paysage2 ; avec Louis Legrand, virtuose accompli
1. Parmi les « jeunes » de l'orientalisme, il faut nommer Émile Bernard, Suréda et Dagnac-Rivière.
2. Chifflart (1825-1901), artiste au lyrisme inégal, fut l’illustrateur souvent inspire de Victor Hugo (les Travailleurs de la mer , etc.). Daniel Vierge (1851-1904), bien qu’Espagnol de nationalité, a droit à une place en ce livre, parce que, fixé de bonne heure à Paris, il n’a cessé, même après la paralysie qui le priva de la main droite, de travailler pour des publications françaises. Sa fantaisie originale, sa puissance dramatique, son sens extraordinaire de la « tache » font de lut un grand peintre en blanc et noir (Collaboration au Monde illustré , à la Vie Moderne , Histoire de France de Michelet, l'Homme qui rit, Dom Pablo de Ségovie, etc.).
de la forme humaine, et Toulouse-Lautrec. (1864-1901), composé bizarre et capiteux de Degas, des impressionnistes et des Japonais, qui a dit les lieux de plaisir et leur clientèle mêlée, avec une fantaisie expressive et sûre dans ses négligences. L’imagination riante et sensuelle de Willette 1857) a créé un type de femme d'amour bien à lui; Steinlen (18591 est chantre convaincu et cordial des milieux ouvriers et des joies populaires, quelque chose comme un Zola du crayon; Paul Renouard (18451 enfin, d’un dessin large et caractéristique dans sa rapidité, a noté les milieux divers et les manifestations collectives de la société contemporaine : écoles, théâtres, fêtes publiques, hospices,, cérémonies officielles et prisons1.
Nous voici au bout de ce long exposé qui a pris, vers la fin, l’allure trop rapide d’un défilé. Ce n’est pas que nous n’eussions pu y adjoindre encore une foule d’artistes intéressants, dont beaucoup tout couverts de consécrationsofficielles; mais même au prix d’une énumération de plus en plus laconique, la place nous faisait défaut dans le cadre étroit du précis, et il nous a fallu passer, à regret,, surtout parmi les vivants, bien des noms recommandables, en n’insistant que sur ceux-là qui nous ont paru, à tort ou à raison, avoir quelque chose à dire en propre, et le dire dans leur langue à eux. Si le choix que nous avonsfait peut être, çà et là, taxé d’arbitraire, nous nous excuserons de ce tort par ce qu’il a d’à peu près inévitable, car, dès qu’on envisage les contemporains, les rangs se pressent, les têtes foisonnent, et toute reculée fait défaut,
1. Dans le groupe d’humoristes en vue, à l’heure actuelle, Louis Morin (Revue des Quat’ Saisons) représenie le caprice lyrique; Poiré,, dit « Caran d’Ache », la fantaisie deductive et la vision synthétique (albums au trait, l'Épopée)', Abel Faivre, l’observation élargie à la Daumier, et Boursar, dit « Sem » (le monde des courses), une sorte, de déiormation schématique des ressemblances.
pour considérer ce pêle-mêle humain sous l’angle de l’Histoire. Au surplus, la plus grande partie de la production actuelle est, indépendamment de ses mérites, et du fait seul du temps et de la faible capacité de la mémoire humaine, vouée à un oubli prochain. Et nul, même parmi les plus méritants, ne peut se flatter de retenir l’attention des âges futurs; nous n’en voulons pour preuve que les investigations laborieuses qu’il nous a fallu pratiquer pour ramener, un moment, au jour des œuvres et des hommes de haute valeur sombrés dans un discrédit injustifié. Ces révisions, ou si le mot paraît trop ambitieux, ces rappels, s’imposent de temps à autre; nul doute que le présent travail n’en provoque et n’en justifie de nouveaux.
Une conclusion s’impose : elle sera brève. Notre société est faite d’une foule de débris historiques dont les uns ont déjà perdu leur forme, dont les autres, en voie de décomposition, laissent encore apercevoir des linéaments confus. De cet humus ont jailli des pousses nouvelles, de sève vivace, qui seront forêt demain. Il en est de même de l’Art. Ce qui a disparu, chez nous, c’est d’abord la convention académique des sujets nobles et des formes « canoniques » ; le Romantisme en fit justice, mais y substitua des innovations contestables : un individualisme effréné, sans autre règle que son caprice, et une interprétation purement fantaisiste et superficielle de l’Histoire. Par contre, le Réalisme, qui suivit, emprunta à son caractère de réaction une étroitesse un peu exclusive. La liberté règne aujourd’hui dans tous les sens : rien 11’est interdit que le manque de goût, c’est-à-dire la méconnaissance de ces besoins permanents de l’esprit : l’intelligibilité, la logique et l’unité.
L’Art a donc désormais la pleine jouissance de son double domaine : la Vie et l’Idéal, dont il lui est loisible de ne faire qu’un seul, dussent certains intolérants dénoncer cette violence infligée à la sacro-sainte vérité! Leur crédit
va, d’ailleurs, décroissant de jour en jour, car, d’un côté, la vérité optique , l’impressionnisme l’a démontré, est toute contingente et variable, c’est pure affaire d'emplacement, d’éclairage; et il existe sans conteste, d’autre part, une vérité humaine , exprimant la conformité des choses à une prédisposition cérébrale, à une conception de la Nature, à une philosophie du Monde, vérité strictement individuelle et relative, à coup sûr, mais aussi légitime que l’autre, et l'emportant sur elle de toute la supériorité de l’intelligence ordonnatrice sur la' matière passive.
Le mouvement actuel a, d’ailleurs, de quoi nous rassurer sur les tendances de l’art français. Le travesti historique, prétexte à madrigaux et concetti, a vécu; les arrangements conventionnels de nature font place à une transcription respectueuse qui n’envisage l’effet que dans l’élimination des détails inutiles et l’unité lumineuse de l’ensemble. On suit avec une curiosité sympathique les manifestations diverses de la Vie sous toutes ses faces, on veut la rendre dans son énergie intégrale et son caractère inaltéré. Et le Rêve, de son côté, garde toujours ses droits, sans plus chercher pour ses fictions des cadres artificiels et de laborieuses mises en scène, les Puvis de Chavannes, les Cazin, les Henri Martin nous ayant montré la poésie toute vive dans l’accord d’un site familier et de quelques formes tranquilles .. Ainsi, liberté des genres, sincérité devant la vie, retour à la simplicité, tels sont les principes et les pratiques qui s’étendent et s'imposent de plus en plus; c’est assez pour raffermir notre espoir dans l’indéfectible vitalité du génie et de l’art français et leur expansion continue à travers le monde.
Bibliographie.
Les ouvrages généraux précédemment cités et :
Louis de Fourcaud. — Bastien-Lepage. Dumas.
— L’œuvre d'Alfred. Roll. Guérinet.
L. Bénédite. — Jean-Charles Ca^in. Librairie de l’Art ancien et moderne.
Gustave Geffroy. — L'œuvre d'Eugène Carrière. Piazza.
Marius Vachon. — Edouard Détaillé. Laurens et Braun.
Liebermann. — Degas. Bruno Cassirer, Berlin.
Georges Lecomte. — L'art impressionniste. Durand-Ruel.
Gabriel Mourey. — Des hommes devant la nature et la vie (sur Helleu, Le Sidaner, Steinlen, Renouard, Cottet, Raflaelli, La Touche, Aman Jean, Lepère). Ollendorf.
Camille Mauclair. — L'art en silence. Ollendorf.
— Les idées vivantes. Librairie de l’Art ancien
et moderne.
— L’impressionnisme. Idem.
— De Watteau à Whistler (sur Ricard, Monti-
celli, Chassériau, Roll, Helleu, Le Sidaner, Mllc Dufau, Latouche, Chéret). Charpentier.
Huysmans. — Certains (sur Degas, Forain, Raffaelli, C.héret). Stock.
Léon Maillard. — L’œuvre d'Auguste Boulard. Floury.
Ferdinand Fabre. — Le Roman d'un peintre (sui Jean-Paul Lau- Tens). Charpentier.
Georges Lanoé. — Histoire de l’École française de paysage, depuis Chintreuil. Nantes.
Emile Dacier. — Alexandre Lunois. Librairie de l’ArFancien et moderne.
INDEX ALPHABETIQUE