‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 48 sur 52 · CLAUDE MONET. — GLAÇONS · texte numérisé non relu

CLAUDE MONET. — GLAÇONS

des arbres et des costumes, et bigarrent ceux-ci, par voie d’échange, de rayons en ricochet. Tout bouge, tout danse, tout vibre dans ce tableau dont un fort roulis semble secouer les lignes1.

Cependant Monet visait plus loin, plus haut; au lieu d’être un hôte de passage caressant de ses caprices des groupes, des attitudes, des expressions doués d’une valeur propre et indépendante, il voulait que la lumière fût, à elle seule, le personnage principal, unique, que tous les objets n’existassent que pour elle et par elle; aussi supprima-t-il les figures, et fit-il choix de motifs de nature sans originalité ni caractère individuel, qui ne fussent, pour la déesse rayonnante et fluide, que des miroirs ou des prismes. Et il peignit ses Falaises , ses promontoires, à Étretat, au golfe Juan, à Belle-Isle, changeant de ciel et de mer pour varier à l’infini les effets. Puis, afin de mettre en complète évidence le pouvoir créateur de la lumière, il s’attacha à un thème unique ( Meules , file de Peupliers , village de Vétheuil ), et le copia à toutes les heures, sous le même angle, s’en remettant au seul rayon, indéfiniment changeant suivant l’inclinaison du soleil et le milieu atmosphérique, du soin d’insuffler chaque fois une âme différente et nouvelle, tour à tour légère, joyeuse, ardente, apaisée ou assombrie, à l’objet inerte où il lui plaisait de s’incarner. Ce fut ensuite le tour de la Cathédrale de Rouen, dont les porches à arêtes, les gables découpés, figurèrent successivement d’étranges et gigantesques cristaux de perle, d’opale, de rubis, d’améthyste et de lapis. Enfin, pour immatérialiser de plus en plus les formes, frêles supports transparents de ses feux d’artifice, il fit choix de Londres et de sa Tamise, où les brumes incessamment émanées du sol et du fleuve transmuent en

1. Renoir, à la même heure (1868), traitait ce même site dans des données identiques.

le pont de mo re t. (Collection de M Strauss, Paris.)

spectres indistincts tous les corps qu’elles baignent ; Parlement House, les docks, les ponts robustes et massifs se volatilisèrent en fantômes laiteux, irisés, versicolores, et la ville gigantesque, évoquée par un nouveau Turner, ne fut plus qu’une prodigieuse apparition de rêve. Mais pour spiritualiser ainsi les formes dégagées de toutes les entraves du poids, du volume et de la substance, il fallait cet agent subtil, cette impondérable technique de la division du ton, qui, 11’exprimant les surfaces que par le jeu des ondes lumineuses, les fait participer de leur mobilité insubstantielle. Et ainsi la vision et le métier de Claude Monet s’affirment, tout au long de son œuvre, solidaires et inséparables (collection Caillebotte, musée du Luxembourg) l.

Alfred Sisley (1839-1899) est un Monet moins volontaire, moins obstinément attaché à la démonstration expérimentale d’une théorie d’art; adepte, néanmoins, du système de la division du ton, il l’applique avec suite aux divers sujets qu’il traite, coteaux de Marly et du Pecq, bords du Loing à Moret [fig. 1 1 9], et il passe d’un motif à l’autre avec une aisance détachée ; l’étincellement crépitant d’une gelée blanche, les nappes fangeuses de la Seine débordée, la floraison virginale des arbres fruitiers, les chemins creux bordés de folles haies vives, il note tout cela d’un œil sûr et vif et l’exprime d’une touche légère qui partout s’arrête à point (collection Caillebotte). Une réserve pourtant : ses verts ne sont pas toujours bien accordés. Camille Pissarro (i83o-igo3) travailla d’abord sous Corot et peignit des vergers, des cultures, des villages normands, dans un goût simple et franc; l’impressionnisme le toucha chemin faisant, et poussant, avec sa nature appliquée, la méthode jusqu’à l’extrême, il se servit du pointillé, récemment inventé par Seurat, qui répartit les tonalités non plus en stries variables de direction et

1. Les impressionnistes, sauf Renoir, sont très mal représentés au Luxembourg, et encore grâce au legs de la collection Caillebotte qui^n’y entra qu’au prix de mille difficultés.

Ce procédé, aujourd'hui en déclin sensible, outre qu’il

d’épaisseur, mais en lentilles d’une dimension uniforme.

LE MOULIN DE LA GALETTE. (Musée dll Luxembourg.)

exigeait du spectateur un recul excessif, donnait au tableau un caractère de monotonie presque mécanique, en excluant toute différence de traitement pour les matières et les substances distinctes, en sorte que l’eau, le bois ou la pierre affectent une même vibration et un aspect identique. Il revint à temps de cette erreur, et donna, vers la fin de sa vie, ses plus beaux ouvrages : ses vues de marchés à Rouen, ses panoramas de Paris, en perspective cavalière (il peignait d’un balcon, au cinquième étage), ses quais de la Seine par tous les éclairages, sont des impressions d’une ampleur et d’une liberté singulières; les personnages y jouent un rôle important, excellents de caractère et d’allure, bien qu’indiqués en quelques traits (collection Cailîebotte).

Renoir. — Auguste Renoir (1841) a, dans le groupe, une physionomie à part; c’est surtout un peintre de figures, et il fait de la technique impressionniste un usage très personnel. Profondément sensible aux grâces féminines, il les incarne dans des créatures instinctives, naturelles, heureuses de vivre et de s’épanouir comme de belles fleurs de chair, sous les rayons qu’elles semblent boire par tous les pores. D’une construction assez molle, elles valent surtout par le charme tendre et frémissant de l’épiderme, dans l’ardeur des rousses toisons épandues; de leurs yeux, de leurs lèvres de pourpre vive émane une sensualité brûlante, mais ingénue en quelque sorte, où n’entre aucune rouerie perverse. Il aime à les mêler, elles et leurs amis temporaires, parmi de vifs reflets, se posant çà et là comme des papillons diaprés, dans le branle-bas d’un bal public ou la confusion joyeuse d’une fin de repas (le Moulin de la Galette [fig. 120], musée du Luxembourg; le Déjeuner des Canotiers , collection Durand-Ruel) ; parfois il les affine et les spiritualise(portrait de Jeanne Samary, collection Morosoff, à Moscou), se plaît à faire mousser sur le maillot rose la gaze légère du « tutu » (la Petite danseuse ), ou s’amuse au

Cliché Durand-Ruei.

contraste des carnations fines avec les noirs mats d’un frac masculin (la Loge , collection Durand-Ruel). Artiste exquis, chez lequel les jolis maîtres du xvme siècle salueraient un descendant, connaisseur assurément moins expertdes secrets de la forme humaine, mais servi par des moyens techniques plus intenses, plus aigus, bien adaptés au paroxysme et à l’outrance modernes. Il y avait de belles promesses chez Frédéric Bazille, tué, à vingt-neuf ans, à l’armée de la Loire, en 1870; ses tableaux de la Centennale ( Femme assise auprès d'un arbre , musée de Montpellier; la Sortie du baini marient à la souplesse et à la fraîcheur de Manet en ses meilleurs moments l’ardente vibration lumineuse de Monet.

Degas. — Il est d’usage de rattacher aux impressionnistes l’extraordinaire humoriste Degas (1834), bien qu’il ne pratique point la division du ton; il se rapproche d’eux, du moins, par la conduite sûre et discrète des reflets, par l’imprévu de sa mise en toile coupant des personnages par le milieu, faisant fuir les perspectives à l’aide d’un accessoire démesuré de premier plan (procédé directement emprunté aux Japonais, dont l’impressionnisme affectionne certains effets, et que Duez avait déjà employé dans ses marines décoratives), par son éloignement pour tout sujet rétrospectif ou pris hors de la vie ambiante. C’est avant tout un réaliste, qu’apparente à Manet un sens aigu du moderne, mais qui a sur lui la supériorité d’une construction irréprochable, dans ses hardiesses voulues de désaxements et de raccourcis. Nul, comme lui, ne sait situer la forme dans l’atmosphère, en exprimer la densité et les volumes, rendre le jeu des muscles sous l’enveloppe élastique des téguments; mais ce qui le met hors de pair, c’est son aptitude à saisir, dans la mimique et dans l’expression, Jes attitudes, les gestes, les tics professionnels. Ses jockeys légers comme des plumes, sur la sveltesse efflanquée des chevaux de course, ses blanchisseuses

Neurdein freres, phot.

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