‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 7 sur 52 · GÉRICAULT. — OFFICIER · texte numérisé non relu

GÉRICAULT. — OFFICIER

de i.a garde. (Musée

Neurdein frères, phot.

de chasseurs a cheval du Louvre.)

boulangerie , le Joueur de Cornemuse la Femme paralytique , qui respirent une sensibilité profonde et sans apprêts, et mainte pièce à la gloire du cheval : le Maréchal anglais , Entrée de l'entrepôt d'Adelphi , etc.

Très éprouvé par l’humide climat d’outre- Manche, Géricault rentra en France fatigué et souffrant; à quelque temps de là, une chute de cheval détermina chez lui un abcès au côté, qu’il soigna mal et qui s’aggrava à la suite d’un effort. Il n’en était pas moins plein de grands projets : la Traite des Nègres , V Ouverture des portes de V Inquisition tentaient son imagination en travail. Après quelques mois de répit, l’abcès reparut, Géricault dut s’aliter en février 1 82 3 ; pendant onze mois il subit une véritable agonie, traversée d’opérations terribles; les os peu à peu se carièrent; il expira le 26 janvier 1824, à trente- trois ans.

C’est la plus grande perte qu’ait faite l’École française; on pouvait tout attendre de ce jeune homme supérieurement doué, dont les entretiens, trop brièvement racontés par Ch. Clément, dénotent une parfaite conscience de son but et de ses moyens. La nature, la vie, dans la diversité de leurs manifestations, tels étaient ses objectifs; mais l’antiquité et l’histoire, tout ce qui ne peut se traduire qu’avec des éléments d’emprunt ou des données conjecturales, et à plus forte raison la mythologie et la fable, laissaient indifférent ce robuste amant du réel. Non qu’il fût dénué du sens poétique; son penchant, son aptitude à choisir dans les spectacles qu’il avait sous les yeux les traits dominants et les caractères typiques, à en accentuer ainsi la signification et la grandeur, sont le propre d’un poète. Mais il sentait d’intuition qu’aux constructions les plus idéales il faut le solide support du vrai et que tout élan débute par une pesée. Ces maximes si saines, son exemple, son enseignement les eussent propagées dans les jeunes générations qui allaient surgir, impatientes de nouveau,

méduse ». (Musée du Louvre )

avides d’extraordinaire, leur fournissant de la sorte le lest indispensable à la sécurité des traversées. Beaucoup des écarts et des intempérances du romantisme eussent été ainsi prévenus; il eût porté des fruits plus mûrs, et la satiété de l’anormal eût moins vite rejeté les esprits dans les pauvretés du prosaïsme.

Derrière les personnalités de premier plan se pressent une foule d’artistes dignes tout au moins de mention. Parmi les élèves de David, Hennequin (i 763- 1 83 3), dont la carrière rappelle celle de son maître par ses violences politiques et sa fin en exil, a déplové une vigueur remarquable dans un Oreste poursuivi par les Furies. Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), d’un talent très délicat, eut une grande vogue comme miniaturiste. Ses grandes sépias: Revue passée au Carrousel [fig. 16] (musée du Louvre), le Premier Consul visitant la manufacture de M. Sévène (musée de Rouen), ses dessins pour les costumes du Sacre, sa réunion de portraits au crayon pour le Congrès de Vienne, son Bonaparte à la Malmaison , son aquarelle du grand escalier du Louvre attestent à la fois la diversité de sa vision et la sûreté de sa main1. Rouget ( 1784-1 869) a travaillé au tableau du Sacre , exécuté un médiocre Mariage de Napoléon et de Marie-Louise , et d’agréables portraits (Mlle Mollien, au musée du Louvre). Riesener (Louis-Antoine, 1767-1828) est un figuriste précis et sobre (portraits de Ravrio, au musée du Louvre, des acteurs Juliet, Elleviou, de Mme Boulanger, au musée de Versailles). Pagnest, mort trop jeune (1790-1819), a laissé quelques effigies pleines de caractère (portraits de M. de Nanteuil Lanorville et du général de Salle, au musée du Louvre). Gautherot (1769-1825) fit d’honorables tableaux d’histoire

1. Les autres miniaturistes en vue pendant cette période ont été : Augustin (1759-1832), Aubry (1767-1851), Duchesne, de Gisors (1770- 1 856), Bord (1777-1838), Saint (177S-1847), Singry (1780-1824).

R o u s e l. (Dessin d’Isabey. — Musée du Louvre.)'

(. Napoléon à Ratisbonne, musée de Versailles). Langlois (1789-1838) est l’auteur de Diane et Endymion , toile appréciée en son temps ; la Jeune fille et le Fleuve Scamandre. de Lancrenon (1794-1874), fut l’objet de la même vogue éphémère. Abel de Pujol (1785-1861), peintre correct et froid, a décoré la Galerie de Diane, à Fontainebleau, de peintures, et la Bourse de Paris de grisailles surfaites [fig. 17]. Martin Drolling (1752-1827) se vit, pour ses intérieurs (musées du Louvre, de Bordeaux) fins, mais minces et ternes, comparé aux Hollandais. On lui doit divers portraits distingués (. Baptiste aîné , à la Comédie française). Révoil (1776-1842) porta dans ses tableaux d’histoire et de genre un louable souci d’exactitude archéologique, mais la sécheresse vitreuse de sa facture rebute l’œil. Nous trouverons plus tard Couder, Schnetz, Dubufe père et Léopold Robert; mais une mention élogieuse est due ici à Granet (1775-1849). C’est un clair-obscuriste très habile qui se plaît à étudier la lumière intérieure, le glissement du rayon, avarement ménagé, sur les surfaces imprégnées ou réfléchissantes, et trouve dans l’heureuse distribution des clairs et des ombres un puissant agent de recueillement ou d’émotion. Ses sujets, un peu spéciaux, ont vieilli; néanmoins, Saint Louis délivrant les prisonniers (musée d’Amiens), Avant le conclave (musée d’Anvers), son Intérieur de salle d'asile [fig. 18] et ses aquarelles largement lavées du musée d’Aix, méritent une estime sérieuse.

Vincent a laissé d’honorables élèves : Mauzaisse (1784- 1844), dont le Louvre possède un fâcheux plafond, mais aussi un sincère et pénétrant portrait de sa mère; Paulin Guérin (1 783-1 855), moins connu par diverses compositions étudiées ( Adam et Eve chassés du paradis), que par des portraits sobres et expressifs ( Lamennais , musée de Versailles). Il ne faut pas le confondre avec Jean Guérin, de Strasbourg (1760-1836), auteur de bons dessins d’après les per-

sonnages de la Révolution et de l’admirable miniature de Kléber, au musée du Louvre. Le dernier survivant et le

■plus combatif des élèves de Vincent fut Picot (1786-1868) : sa facilité et sa fécondité furent grandes. La Mort de Saphira (-1819), r Amour et Psyché ( id.) , V Annonciation (182 7), le

Couronnement de la Vierge (à N. -D.-de-Lorette) montrèrent en lui, dans les genres sacré et profane, un champion résolu du classicisme contre les novateurs. Il céda pourtant un peu au mouvement, sinon dans ses vastes et solennels plafonds du Louvre, du moins dans certaines toiles comme le Duc d'Orléans et sa famille, d’une facture plus souple etplus colorée. Thévenin (t764-i838)pratiquaavecquelque bonheur la peinture militaire ( Reddition d'Ulm , musée de Versailles). Il y a plus de mérite chez Meynier (1759-1832) qui s’adonna au même genre [le 76* de ligne retrouvant son drapeau dans l'arsenal d'Innsbrück , musée de Versailles). Heim, intéressant artiste de transition, sera étudié plus loin, avec Léon Cogniet et Court.

Le principal disciple de Régnault fut Hersent (1777- 1860), dont le nom a bien pâli: Y Abdication de Gustave Wasa, détruit en 1848, et Daphnis et Chloé, ses grands succès, sont oubliés. Versailles a retenu de lui une assez agréable toile anecdotique : Louis XVI secourant les malheureux pendant l'hiver de 1788. Blondel (1781-1853) et Menjaud (1773-1832) ont complètement sombré. Le premier, qui a de nombreux plafonds au Louvre, rappelle Abel de Pujol; l’autre cultivait l’histoire anecdotique. Robert Lefèvre (1756-1830) fit fonctions d’iconographe officiel pendant plus de vingt ans; sorte de Gérard moins souple, toutes les autorités défilèrent devant son chevalet, et il ne répéta pas moins de trente-sept fois l’effigie de Napoléon. François Kinson, né à Bruges (1770-1839), joua le même rôle sur un théâtre moins étendu, la cour de Westphalie, et a laissé des portraits intéressants, empreints d’une sorte de sentimentalité germanique, du roi Jérôme et de sa femme (musée de Versailles).

Il faut faire une petite place aux peintres de genre que l’agrément de leurs sujets et la commodité de leurs formats ont sauvés : Debucourt (1755-1832), qui fut surtout

Cliché Heiriès, Aix.

graveur, et dont les estampes en couleurs jouissent d’une faveur un peu excessive, a composé de jolis tableaux d'une touche libre et grasse, d'une spirituelle bonhomie : le Juge du village , la Consultation redoutée , le Colin-maillard, la Feinte caresse. Son péché mignon est la grivoiserie; du moins, n’insiste-t-il pas trop. Elle devient moins excusable sous le froid pinceau de Mallet ( 1 7 5 g- 1812), dessinateur correct, libertin compassé, dont le genre, par trop Premier Empire, passera avec la vogue exagérée de ce style. Xavier Leprince (1799-1826) avoisine Boilly, mais avec une plus grande variété de motifs et une facture plus enlevée; V Embarquement de bestiaux à Honfleur , le Passage de Susten (tous deux au musée du Louvre), plairont encore aux amis d’un pittoresque mitigé. Taunay (i755-i83o), qui mêla le genre au paysage, où il porte des ressouvenirs de Berchem et de Karel Dujardin, a joui d’une grande réputation, de son vivant; sa touche offre de la mollesse, insuffisamment rachetée par une profusion de petits rehauts, mais ses figurines : brigands, militaires, sont prestement tournées. Demarne (ij52- 1817) appartient plutôt à l’école belge; il a peint, avec de jolis dons d’arrangement, des fermes, des marchés, des scènes rustiques, dans des paysages trop minutieusement détaillés. Swébach, dit « Fontaine » (1769-1823), traite avec adresse, dans le goût un peu étriqué de Carie Vernet, des sujets de courses, de chasse, de cavalcade et des escarmouches équestres. Le général Lejeune (1774-1848), dont la carrière militaire fut aussi glorieuse qu’accidentée, est un peintre de batailles véridique et consciencieux, qui prend ses paysages sur nature et retrace l’action d’après des notes fidèles croquées au vif des affaires. Mais une facture trop menue, une couleur lisse etsans éclat atténuent beaucoup l’effet dramatique de ses toiles. Notons encore Monsiau (1754-1837:, qui a des coins assez hardis de réalisme (les- Comices de Lyon), et Mlle Gérard (1762-

1837), belle-sœur de Fragonard, dont la gentillesse porcelainée trouve des amateurs.

Les écoles locales ont produit, dans la peinture de genre, divers artistes assez savoureux; il suffira de citer Grobon, de Lyon (1770-1853), paysages animés; Réattu, d’Arles ( 1 760- 1 833), nus et allégories; Clérian, d’Aix (1768- 1 85 1 ), portraits; Gamelin, de Carcassonne ( 1 738- 1 8o3), portraits et scènes familières; Momal, de Douai (1754i83e), nus et allégories; Louis Watteau, de Valenciennes (1758-1823), scènes galantes, batailles, fêtes publiques.

Nous arrivons au paysage. C’est certainement dans ce domaine que la peinture de l’Empire et des premiers temps de la Restauration s’est montrée le plus aride et stérile. Ici, la conception davidienne n’avait fait que confirmer, mais en y introduisant la sécheresse, la tradition du Poussin : une nature conventionnelle, aux sites harmonieusement balancés, avec de fortes masses au premier plan, un lac ou une rivière baignant quelque promontoire couronné d’un temple ou d’une « fabrique » en ruines, comme motif central, et de moelleuses ondulations conduisant peu à peu le regard à la ligne d’horizon. Là dedans, il était rigoureusement prescrit de placer des bergers qui devisent, des nymphes se baignant, un cortège religieux ou funèbre,- ou les rapts augustes d’un dieu. Tous ces éléments étaient pris à une nature vague et indéterminée, présentant les végétations du Nord dans les ciels du Midi, à une humanité artificielle, sans date ni milieu précis. Les recettes abondaient également pour le traitement des arbres, la forme des architectures, qui ne devaient présenter que des profils nobles; les rochers eux-mêmes étaient astreints à certaines symétries décoratives: La monotonie, l’ennui de ces genres de compositions se conçoivent de reste. Quelques. indépendants1, Lantara,

1. Cf. O.Merson, la Peinture française au XVIIe et au.XVIIIe siècle.

4t LA PEINTURE FRANÇAISE

Bruandet, s’essayèrent, dans l’indifférence générale, à rendre la nature toute simple, avec son irrégularité capricieuse et sa saveur agreste. Mais la tyrannique férule de Valenciennes maintint l’école dans les errements requis. Victor Bertin (1775-1842), instruit et bien doué pourtant, ne s’en écarte guère. Michallon (1796-1822), qui fit figure de grand peintre aux yeux de ses contemporains, et dont la mort prématurée fut envisagée comme une catastrophe, se contenta d’accentuer le caractère dramatique des sites, en prodiguant les ravins, les escarpements, les arbres brisés par la foudre, et ne tira de ses belles études sincères de France et d’Italie que des arrangements artificiels (la Mort de Roland , au musée du Louvre).

Georges Michel. — Il appartenait à un artiste obscur, solitaire et assez misérable, Georges Michel ( 1 76 3i8q3), de ramener le paysage dans sa véritable voie. La banlieue immédiate de Paris avec ses carrières, ses fours à chaux, ses chemins ravinés par les charrettes, ses monticules; bref, les sites familiers à son œil de flâneur pédestre, voilà son domaine. Et il n’y porte point de ressouvenirs classiques, de hantises de musée; comme les Hollandais, Ruysdaël, Rembrandt, dont il reproduit instinctivement la, sensibilité devant la nature, c’est celle-ci, telle quelle, avec ses outrances, ses caprices, son négligé, qu’il aime et qu’il s’attache à rendre. Un sentier serpentant entre des éminences que couronne quelque arbre tordu par le vent ou quelque moulin délabré [fig. 19], un coup de lumière là-dessus, jailli d’entre les nuages, qui moutonnent et s’espacent à perte de vue, suffisent à exprimer toute son émotion et tout son amour. Qu'importe que sa touche soit lourde, sa pâte souvent bourbeuse, son coloris confiné dans les gris, les bruns et les roux, sans nulle note fraîche sur sa palette? La belle

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FIG. I g. — G. MICHEL. — AUX ENVIRONS DE MONTMARTRE. (MllSée du LcUVie.)

construction de ses terrains, l’heureuse économie de ses motifs qui leur donne toute leur importance pittoresque, sa franche et large distribution de la lumière par grandes traînées, c’en est assez pour assurer à ses paysages un caractère tranché et puissant qui fait paraître, à côté, le faire menu d’un Bidault (1758-1846) bien timide et bien pauvre, malgré la jolie atmosphère argentine qui baigne parfois ses fonds ( Vue de Subiaco, au musée du Louvre).

La peinture de fleurs, également, se traîne avec Van Spaendonck (1746- 1 822), Van Dael (1764-1840) et Redouté (1759-1840) dans les pratiques terre à terre héritées des Hollandais, qui séparent les végétaux de leur milieu naturel et portraiturent un à un ces « déracinés » avec une merveilleuse patience, au lieu de les rendre par masses, dans leur atmosphère natale et leurs rapports étroits avec le climat et le terroir, ou tout au moins de les traiter en éléments de décor, en leur appliquant une interprétation synthétique susceptible de les approprier pleinement à leur rôle ornemental. Ils ne sont pas d’ailleurs, à ce point de vue, sensiblement inférieurs à leurs devanciers, un David de Heem ou une Rachel Ruysch.

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Edmond et Jules de Goncourt. — Debucourt. Quantin.

Maurice Fenaille. — L’œuvre gravé de Debucourt. Morgand.

l’époque romantique

A. — Les Chefs.

Cependant, sous l’uniformité monotone que le style davidien a étendue, comme une couche de glace, à la surface de l’École française, des convulsions sourdes se produisent, et des craquements se font entendre. Gros et Géricault ont, pour leur compte, brisé çà et là l’entrave des conventions. Cet exemple n’a pas été perdu. L’esprit d’innovation trouve d’ailleurs un puissant encouragement dans la transformation survenue en littérature. Déjà Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand ont remis en honneur le goût, l’admiration de la nature inculte et spontanée, et ouvert le domaine du roman aux êtres primitifs ignorants du joug de la civilisation et de la tyrannie des usages. C’est Lamartine, maintenant, qui chante les extases sans frein de la passion dans un cadre splendide de mers libres et de montagnes vierges, c'est Hugo qui, dans son prisme, après les fascinants mirages des légendes, s’apprête à faire scintiller le pittoresque des mœurs barbares, des architectures, des costumes et des armes exotiques.

La jeunesse, d’autre part, n’aspire qu’à secouer le far-

deau de traditions et de devoirs qui l’opprime : le récent souvenir des aventures et des gloires impériales, amplifié par la grandiloquence des témoins, donne un corps à ce besoin confus d’émotions et de changement. L’orgueil des contraintes acceptées, des disciplines transmises fait place a un appétit d’indépendance presque anarchique. Le « Moi » jusqu’ici asservi aux restrictions de la morale, réclame impérieusement ses franchises; on veut vivre sa vie, faire son œuvre à son gré, sans entraves légales ou autres, et l’Ecole partage l’impopularité de la Loi. Tout cela, a la vérité, est plutôt senti que formulé; il faut de grands esprits pour imposer un moule aux idées, une langue aux passions nouvelles. Ce que Hugo va réaliser pour la poésie, et Berlioz pour la musique, un homme les devançant l’un et l’autre, l’a déjà fait en peinture et c est Eugène Delacroix.

Delacroix. — Au Salon de 1822, parmi des centaines de toiles conventionnelles et surannées sur lesquelles tranchaient seulement V Entrée de Charles V à Paris , d’Ingres, curieusement inspirée des vieux enlumineurs français, et la Courtisane de Sigalon, un tableau attirait les regards par sa couleur sinistre et son atmosphère sulfureuse. Etonnés, sympathiques ou hostiles, tous les spectateurs intelligents y sentaient l’apparition d’une forme d imagination nouvelle, d’une inspiration grande et terrible dépassant de haut les menues gentillesses ou les sèches académies à la mode. D’où venait cet inconnu, que signifiait ce Dante et Virgile aux Enfers [fig. 20] ?

Delacroix était né en 1799, d’un homme très distingué diplomate et ministre de la République française, plus* tard prefet impérial de Marseille et de Bordeaux. Après une première enfance traversée d’accidents tragiques • incendie, empoisonnement, noyade, il fut mis à Louisle-Grand, sentit sa vocation s’éveiller au contact des

chefs-d’œuvre rassemblés au Louvre, entra chez Guérin qui l’apprécia peu, et se lia avec Géricault dont l’influence, unie à celle de Gros, fixa vite son génie naissant. L’inspiration de Géricault était appréciable dans le Dante et Virgile aux Enfers : même recherche delà couleur expressive, même sentiment large et véhément de la forme, même modelé de statuaire par plans robustes, sans cernure linéaire. Mais cette couleur, faite de gris, de bruns et de verts relevés de rouges, était personnelle et forte; le paysage : eaux, ciel et flamme, dégageait une horreur infernale; les damnés, crispés et tordus le long de la barque qui porte les deux poètes, exprimaient de tout leur corps convulsé, où l’eau luisait comme une sueur d’angoisse, le désespoir et la rage. Des souvenirs de la Chapelle Sixtine vous revenaient devant cette vision vraiment dantesque. Un publiciste promis à de hautes destinées politiques, M. Thiers, n’hésita pas à prononcer les plus grands noms : « Aucune œuvre, écrivait-il, ne révèle mieux l’avenir d’un grand peintre que ce tableau. L’auteur y jette ses figures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens. » L’ouvrage (musée du Louvre) fut acheté i 200 francs par l’Etat.

Avant de tracer ici l’ensemble de la carrière de Delacroix, un mot est nécessaire sur le tour particulier de son esprit et sa conception personnelle de l’art. Delacroix est avant tout un lyrique, et c’est en même temps un lettré. L’homme ne se présente pas à lui à l’état de force individuelle, opposant à la coalition hostile des fatalités naturelles l’effort tranquille et vainqueur de sa volonté. La possession de soi-même, l’action persévérante, la philosophie résignée aux sujétions inévitables, voilà des sentiments auxquels il reste absolument étranger (dans sa conception générale, s’entend, car il eut, en tant qu’homme privé, l’existence la plus rangée, les manières

CJ

DANTE ET VIRGILE AUX ENFERS. (Musée du Louvre.)

les plus correctes, le ton le plus diplomatique). Mais, visiblement, ce qui hante à toute heure son imagination, ce qui inspire son œuvre entière, c’est le conflit permanent de l’Humanité avec la Nature et avec ses propres passions. Le drame de la vie et de l’histoire, ses péripéties tranchées, ses exaltations et ses calamités, les triomphes de l’orgueil, les ravages de la guerre, les jalousies de l’amour, les frénésies meurtrières de l’ambition, tout cela, d’ailleurs, régi par une loi immanente qui dégage peu à peu le progrès social des désastres individuels (voir le plafond de la Bibliothèque, au Palais-Bourbon), voilà la matière de ses toiles, l’immense répertoire où son inspiration puise à pleines mains. Or, c’est proprement le domaine du coloriste; la couleur, en effet, vit de contrastes, la beauté et l’éclat d’un ton valant surtout par les réactions diverses que les autres tons exercent sur lui, et ainsi l’instinct de son tempérament le conseillait avec sûreté en lui montrant cette terre promise du drame humain. Mais, de plus, le dessin de Delacroix a horreur de l’inertie, tout y est mouvement, action; la forme, chez lui, se contracte, se détend, se renfle sous l’ondée vitale qui la parcourt impétueusement, et l’élasticité plastique de ses personnages, comme de ses fauves, se modèle en quelque sorte d’après l’énergie de leur pression intérieure. A ce point de vue encore, la conception dramatique de la vie qui caractérise Delacroix a puissamment servi ses facultés d’artiste.

D’autre part, la culture intellectuelle du peintre, très informé des productions étrangères, vibrant à toutes les théories littéraires et artistiques de son temps, amoureux de spectacles exotiques, passionnément épris de l’art musical, se manifeste dans le choix de ses sujets, empruntés le plus souvent, non à l’expérience ou à l’histoire réelle, mais aux interprétations libres qu’en ont données les poètes et les écrivains. Sans doute a-t-il conscience de s’affranchir ainsi d’une littéralité trop détaillée, trop terre

à terre, et de s’associer d’utiles auxiliaires qui, par les éliminations et les transpositions nécessaires à leur art, ont,

en quelque sorte, frayé la voie au sien. Ajoutons que cette fusion dans une seule âme des modes de sensibilité les plus divers, 1 aptitude à aimer des formes d’existence

Neurdein fïères, phot.

LA LIBERTÉ SUR LES BARRICADES. (Musée dll Louvre.)

opposées, la conception pessimiste de la vie envisagée comme une lutte éternelle de forces contraires, l’espèce de mécontentement et d’inquiétude résultant de l’ébranlement des croyances et des cadres traditionnels, tout cela n’est autre que l’état d’esprit romantique, et c’est en quoi la conformation cérébrale de Delacroix répondait si bien aux tendances nouvelles, qu’elle a fait de lui leur plus éloquent et leur plus génial interprète. Cette communion intime avec les passions de son temps donne à Delacroix la force accrue d’un organe représentatif, et la perception très nette qu’il a de son rôle achève d’imprimer à son œuvre la suite et l’unité nécessaires aux actions directrices et aux durables influences.

Le Massacre de Scioetle Tasse dans la prison des fous , exposés au Salonde 1824, déchaînèrent un tumulte d’appréciations contradictoires. Le dithyrambe et l’injure s’entrecroisèrent sur ces ouvrages. L’impartiale postérité doit reconnaître dans le premier (musée du Louvre) un des chefs-d’œuvre de l’art moderne. L’unité d’impression y est saisissante; une couleur plombée, sanieuse, et comme putrescente évoque la sensation physique de la pestilence et de la mort; le personnage nu qui s’abandonne au premier plan, la vieille accroupie, hagarde, dans ses haillons éclatants, la femme morte sur le sein de laquelle un nourrisson s’acharne, voilà pour le fléau et ses ravages; la guerre d’extermination, qui s’y superpose, s’exprime par le vieillard désarmé qui crispe les poings, et, à l’autre bout du tableau, par le Turc magnifique qui enlève sa monture traînant à sa croupe une captive demi-nue. Au second plan, une mêlée confuse se démène, et le spectacle s’achève sur un fond de ruines fumantes. La complexité du sujet ne communique aucune gêne à l’artiste : la nature et l’homme s’unissant dans une œuvre de destruction, contre une race vaincue, telleest l’idée qu’il a rendue avec une furie et une puissance extraordinaires, d’une palette qui, unissant

L’ÉPOQUE ROMANTIQUE ss

à merveille les marbrures de la décomposition à la splendeur barbare des harnachements et des étoffes, traduit au vif ce contraste cru et toujours saisissant de l’Orient : l’association du luxe et de la décrépitude, de la parure et de la mort. En 1827, le Sardanapale sur son bûcher,

Neurdein frères, phot.

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