FIG. II. — GROS. — BONAPARTE A ARCOLE
(Musée du Louvre.)
radicalement la direction de la peinture et lui ouvrir les plus vastes et les plus brillantes perspectives.
Géricault. — Ce sens de la vie contemporaine, ce goût de la réalité ambiante qui ne se soutenaient, chez Gros, qu’à l’aide du stimulant offert à son imagination par les pompes officielles ou le drame des batailles, est au contraire ce qui distingue entre tous Géricault. Né en 1791 à Rouen et fils d’un avocat qui lui fit donner à Paris une bonne éducation classique, il montra, dès sa première jeunesse, un amour très vif du cheval, dont il goûtait les formes dégagées et plastiques, la sensibilité, l’ardeur; il entra chez Carie Vernet, spécialiste alors en grand crédit, mais ne put se faire au parti pris de ce peintre de corriger ses modèles, en exagérant uniformément leur sveltesse, et passa dans l’atelier de Guérin; vite édifié sur l'insuffisance de son enseignement, il le complétait au musée du Louvre par des études acharnées, d’après les maîtres, dont il s’évertuait à s’assimiler la vision et l’accent. Le portrait équestre d’un Officier de chasseurs de la Garde [fi g. 14] (musée du Louvre), qu’il exposa en 1812 et dont le style fier et l’exécution vibrante différaient si fort du glacial et immobile Bonaparte au Saint-Bernard , de David, fit sensation. Il y avait là quelque chose de nouveau, ou, ce qui revenait au même, la réapparition des grandes traditions, les formes larges et opulentes, les belles matières puissamment brassées, la touche brusque et nerveuse d’un Rubens assombri. Néanmoins la rupture était si violente avec l’art enseigné que cette toile causa plus de trouble que d’enthousiasme. Deux ans après, le Cuirassier blessé (musée du Louvre) traînant son cheval par la bride, en s’appuyant sur son sabre, fut moins remarqué, et c’était justice. La bête en révolte était superbe, le paysage de soir vraiment tragique, mais l’officier, peint trop vite, offrait une certaine mollesse de bellâtre raillée par Géricault lui-même, qui l’appelait « une tête de veau avec un grand œil bête ». Dans l’intervalle, il avait peint à Versailles une admirable série de « poitrails » et de
maître. De cette époque datent encore un Carabinier en buste, tête nue (musée du Louvre),; un Train Tartil-
« croupes » où la puissante construction intérieure, l ondoiement de la lumière sur les robes dénonçaient un
LES PESTIFÉRÉS DE JAFFA. (Musée du I.OUVie.)
lerie au galop, un Lancier rouge , debout près de son cheval (collection Cheramy), qui ont toute la beauté, la carrure et l’ampleur de 1 "'Officier de chasseurs.
Après un séjour de trois mois dans la maison militaire du roi, dont il fut tout de suite dégoûté, désireux de compléter l’éducation de son œil, Géricault partit pour l’Italie. Il passa quelque temps à Florence, puis s’établit à Rome; la solitude morale, que son cœur sensible supportait avec peine, lui donna des crises de découragement, mais la curiosité et l’amour du travail prirent le dessus. Un spectacle splendide : les Courses de chevaux barbes au Corso , le fascina, et il en ht une esquisse peinte et une foule d’admirables dessins où la fougue frémissante des animaux, leur élan furieux, leur bousculade effrénée, mal contenus et réglés par leurs gardiens, donnent lieu à toutes sortes de mouvements énergiques, d’attitudes rebelles, de raccourcis violents et superbes. Un projet de Marché aux bœufs présente le même caractère de vie ardente et d’orageuse confusion. Il fut fait aux abattoirs de Paris; le peintre manifeste dans ces deux ouvrages une tendance très accusée à éliminer les détails trop particuliers, trop locaux, et à exprimer sous des aspects généraux la lutte, si féconde en beautés, de l’homme avec les forces naturelles.
Le même parti pris s’afhrme dans le mémorable tableau du Radeau de la « Méduse » [hg. t5] (musée du Louvre) qu’il exposa en 1819. Le radeau battu par une mer déchaînée, le ciel plein de ténèbres et de menaces, les morts et les moribonds jetés confusément sur les poutres que balaient les vagues, un groupe enfin qui s’obstine et se cramponne à la vie et qu’un suprême espoir précipite et empile au bord de l’épave, dans l’attente frénétique de la voile entrevue, tel est le spectacle d’horreur qui se déroule sous nos yeux. Tout concourt à y introduire cet élément d’angoisse et de suspens qui est le propre du
Neurdein frères phot.
NAPOLÉON VISITANT LE CHAMP DE BATAILLE d’eYLAU. (Musée du LüUVTe.)
drame, et à lui donner ainsi l’unité complexe qui convient : la tonalité brune et sourde se zèbre çà et là de lumières livides; les cadavres du premier plan se relient à la zone d’activité et de fièvre par les faibles mouvements des agonisants; la disposition biaise du radeau lui-même dirige le regard vers l’angle où va surgir le salut. Quant aux qualités techniques, elles sont de premier ordre : le puissant modelé des corps nus, crispés ou détendus par les convulsions dernières, le dessin tordu et frémissant de ceux qui se traînent vers le fond, l’admirable torse du nègre qui agite un lambeau de voile, autant d’accents de génie que certains restes d’académisme, dans le vieillard qui tient son fils mort sur ses genoux, ne sauraient affaiblir. *
Le succès du Radeau fut très hésitant; l’œuvre devançait l’émancipation des esprits, elle ne trouva point d’acquéreur1. Géricault avait du moins obtenu une médaille et la commande d’un Sacré cœur de Jésus, dont il abandonna l’aubaine à Delacroix. L’exposition qu’il fit de son tableau à Londres reçut un accueil tout différent, qui encouragea l’artiste à se fixer en Angleterre; il y resta trois ans. Le sport, si en faveur chez nos voisins, le passionnait, et il en tira divers tableaux, dont le Derby d'Epsom (musée du Louvre), où les allures des chevaux de course sont rendues avec une sûreté et un entrain extraordinaires. Il y fit en outre force lithographies. Il aimait beaucoup cet art tout nouveau — introduit en France en 1 8 1 6 — dont la spontanéité, les effets larges et gras convenaient à merveille à son tempérament primesautier, et on lui doit nombre de chefs-d'œuvre en ce genre : les Boxeurs, Mameluks de la garde impériale , Chevaux
i. Il fallut qu'après la mort de l’artiste, son ami Dedreux-Dorcy, qui l’avait achetée à sa vente posthume, l’imposât à l’inertie du Gouvernement par le prix dérisoire (6ooo francs) pour lequel il la lui offrit.
LA PEINTURE SOUS L’EMPIRE ET LA RESTAURATION jj
se battant dans une écurie , Artillerie à cheval changeant
de position , Retour de Russie. De son séjour à Londres datent en particulier le Pauvre homme à la porte d'une