LE CERVEAU HUMAIN
On me dira : « Vous croyez donc l'homme supérieur à Dieu, puisque vous estimez l'interprétation de l'un plus belle que la création de l'autre ?
— Non ! puisque c'est Dieu qui a créé le cerveau humain. »
Tout le monde connaît cet admirable poème de Victor Hugo :
Iblis défie Dieu : c'est à qui des deux créera la plus belle chose. L'Etre dit : « J'y consens ! — Voici, dit le rebelle, moi je prendrai ton œuvre et la transformerai ; toi tu prendras ce que je t'offrirai. »
LES LOIS ESSENTIELLES
Iblis demande la tête du cheval, les cornes du daim, les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, le ventre du cancer, les anneaux du serpent, les cuisses du chameau, la couleur de l'or, le bond du tigre. Après un dur labeur il crée la sauterelle. Pour un esprit des ténèbres, ce n'était pas si mal, et le poète a tort d'y voir un avortement. C'est un résultat que d'obtenir, de choses si disparates, un être complet, une harmonie vivante et chantante et tout organisée.
Iblis présenta l'araignée à Dieu qui la prit de son adorable main « de lumière baignée » offrant du même coup à Hugo une rime merveilleuse et, rien qu'à regarder l'insecte, il en fit le soleil.
La victoire devait naturellement rester au créateur de la nature et d'Iblis lui-même. Aussi Dieu n'eut-il pas besoin de lui opposer son chef-d'œuvre par excellence, plus triomphant que le soleil, ce cerveau humain, cet organe où vibre le génie dominateur des éléments, qu'il a créé à son image, où il a placé le sentiment de l'idéal à travers lequel il se laisse deviner ; cet idéal toujours mystérieux, qui grandit à mesure qu'il recule, cet idéal toujours dans notre cœur et cependant inaccessible, ce soleil de l'âme qui éclaire le Beau et dont le rayonnement se transforme selon les temps et illumine les grands siècles.
LE REFLET. LA CHARITÉ DES CHOSES 4 7
Oui! Dieu a donné à l'homme cet idéal sacré, afin qu'il pût achever son œuvre divine laissée volontairement infinie. Et il a accompagné ce don miraculeux d une soif insatiable qui, plus forte que l'instinct de conservation, brûle l ame de l'artiste, ne lui laissant aucun repos, car elle s'avive davantage à mesure qu'elle entrevoit l'immense lumière céleste. Mais il lui a réservé un cordial sûr, en lui révélant les lois éternelles qui ont présidé à sa création et, hors desquelles, il n'y a qu'erreur et folie.
Nous verrons que toutes ces lois concourent à l immense unité. Toute partie peut être considérée dans son essence propre, mais aucune n'est indépendante du grand Tout.
Telle est aussi la condition essentielle de tout chef-d'œuvre d'art.
LE REFLET. LA CHARITÉ DES CHOSES
Ce sont ces lois que nous voudrions non pas expliquer dans leurs causes impénétrables, mais surprendre dans leurs effets et dans leurs rapports.
Nous allons les méditer, les scruter, et ne
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croyez pas que l'amour du beau puisse s'en refroi dir en nous.
Au contraire, plus nous les étudierons, plus nous sentirons augmenter, dans notre cœur, cet amour et son ineffable volupté. C'est que l'avidité qui nous fait aspirer la nature ne connaît pas la satiété.
Certes, toute contemplation du beau provoque en nous une inquiétude et le découragement de nous sentir impuissants à saisir et à exprimer toutes les merveilles qu'elle nous fait entrevoir ; mais, en même temps, lorsqu'elle ne se borne pas au rêve vague, lorsque véritablement elle travaille, elle réconforte et rafraîchit l'âme.
La première de ces lois divines est la charité, dont les liens fraternels soutiennent les mondes.
Cette loi s'applique aux êtres et aux choses et elle préside aux attractions qui font de l'univers un infini tourbillon d'amour. Elle combat sans cesse la loi de destruction nécessaire hélas ! à la vie animale et (qui connaît les vues de la Providence?) peut-être aussi à la vie morale qui n'a de vraie valeur que par la lutte.
Dieu a voulu que ces lois fussent absolument pareilles pour l'ordre physique comme pour l'ordre moral ; l'infinie Volonté ne devant créer que l'infinie Unité.
Les langues ne se serviraient pas des mêmes
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mots pour caractériser les effets de cette double et identique action des différents règnes visibles et invisibles, si nous ne leur reconnaissions pas une identité d'existence.
Il n'y a pas une inflexion de notre corps qui ne recouvre une inflexion pareille de notre âme. La moindre molécule visible atteint l'atome invisible qui lui correspond. Nous l'avons dit : l'Océan obéit aux mêmes lois que la pensée ; c'est la vérité des poètes et c'est la vraie. Ils en ont eu dans tous les temps le sens intuitif; car qtii dit poésie dit prophétie.
Or les lois qui président aux arts sont essentiellement des lois d'amour.
Nous commencerons par celle toute de charité que nous avons ajypelée le reflet.
Il n'y aurait pas de société possible si le fort ne protégeait le faible et si le riche ne donnait au pauvre. Ce n'est que par une réciprocité de secours que noLis pouvons lutter, je le répète, contre la fatalité destructive toujours prête à nous dévorer tous. La nature n'est qu'inégalité et diversité, s accordant dans la confraternité des harmonies.
L'égalité n'existe que dans la mort ; la guillotine qui a voulu l'imposer à la nation, a reculé lorsqu'elle s'est aperçue qu'elle ne travaillait que pour le néant.
Breton. 4
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L'inégalité est nécessaire au mouvement de la vie, mais la mutualité des secours aussi. Tout ce qui est isolé dans la nature cesse de vivre.
De là, ces condescendances réciproques qui s'entr'aident et s'équilibrent ; de là le concert des astres et, particulièrement aussi, cette merveilleuse répartition de la lumière où l'objet qu'elle a privilégié est chargé de verser une partie de ses rayons à celui qui, sans cette assistance, ne serait pas éclairé ; répartition ayant pour agent actif le reflet.
La sollicitude de ce divin messager pénètre jusque dans les plus secrets réduits poux apporter, aux plus obscurs, une partie de la joie du soleil : Car la lumière a pitié de l'ombre...
Voici une mappemonde posée sur une nappe blanche, sous la fenêtre. Tous les rayons directs frappent cette nappe éblouissante, tandis que la face du globe terrestre tournée vers nous, n'en recevant aucun, serait noire et triste, si le linge trop privilégié ne lui envoyait une partie de sa lumière et par conséquent de sa gaieté.
Remarquez aussi que le globe projette sur la nappe une ombre qui ferait une vilaine tache opaque et noire, si une réciprocité d'égards ne lui restituait une partie de la lueur du reflet.
Ce reflet du reflet nous montre que les choses de la nature n'oublient pas les services rendus.
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Victor Hugo n'a pas fait une métaphore lorsqu'il dit sublimement, d'un crapaud, qu'il avait l'immensité des astres dans les yeux.
Rien de plus vrai et c'est à la lettre, que ces perles d'or lobées, serties dans l'immonde batracien « ébloui », reproduisent, à l'échelle microscopique, tout l'espace infini qui s'y reflète jusqu'à l'invisible pour nous.
Le reflet de la lumière se complète par celui de la couleur, et ces agents de l'infinie communion des choses forment le grand lien des harmonies.
Mais laissons le minime objet et la pauvre bête qui viennent de nous servir d'exemples, et allons dans la plaine étendre notre champ d'observation.
Là resplendit, prodigieux, l'accord magnifique des reflets unissant tous les éléments dans la merveilleuse symphonie de la forme et de la couleur universelles.
C'est d'abord la miséricorde céleste répandant sur la terre, dans un poudroiement idéal, l'immense poème de l'azur.
Le sol laisse deviner le ciel, tant il en est imprégné. C'est comme la transfiguration des choses immatérialisées dans une effusion morale qui pénètre notre âme.
C'est comme un échange d'effluves dans une sorte de respiration commune. C'est la pensée du
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Créateur qui plane et s'insinue partout. Pour qui la comprend rien n'est inanimé ; car la vie s'exalte partout aux chocs sympathiques, aux vibrations des atomes. Par les beaux soirs surtout, lorsque le feu frémit dans les brumes bleues, le spectacle est sLiblime. La solidarité fraternelle des règnes exulte alors dans une universelle joie. C'est l'heure delà prière et de l'adoration du beau ! Eparse sur toutes les classes sociales, sur les grands, sur les petits, c'est l'heure du suprême bienfait devant lequel se taisent tous les ambitieux caprices ; du suprême bienfait à la portée de totis, de la suprême justice.
Le soleil se couche. La splendeur s'éteint. La lumière et l'ombre s'entremêlent dans la pure volupté frissonnante des fraîcheurs et des ardeurs qui se reposent dans le rêve infini... La nuit monte... et voici qu'éclate l'astre fantôme, la lune d'argent, reine des reflets, morte depuis longtemps et dont la charité des choses a fait notre grand phare mystérieux.