PREMIÈRE PARTIE LES LOIS ESSENTIELLES
Breton.
PRÉLUDE
L'étude que nous donnons ici a été commencée il y a près d'un demi-siècle. Elle eu le temps de se modifier sans pourtant changer au fond comme tendance générale.
Lorsqu'à diverses époques nous avons voulu la reprendre, il en est sorti un ouvrage distinct qui l'a devancée, plus prompt à revêtir sa forme définitive. Chacun de nos livres est comme une branche sortie de la même souche. Ils se suivent, divers dans leur unité. Ils se sont alimentés à la nature inépuisable. Mais si la nature divine est illimitée, celle de l'homme est bornée et fragile.
Personne n'a été, moins que nous, maître de ses résolutions. Un instinct nous pousse et nous domine. Nous ne pouvons écrire que ce qui nous vient de soi-même, et nous ne pouvons ne pas
LES LOIS ESSENTIELLES
l'écrire. Nous ne sommes libre ni delà matière, ni de l'heure.
Et voici qu'après sept ou huit appels, c'est la première branche de la souche qui s'est développée la dernière. C'est dans l'isolement et loin des traités d'esthétique, que nous avons conçu cette étude.
Nous y groupons les déductions de nos remarques personnelles, après une longue étude de la nature comparée au souvenir des chefsd'œuvre de l'art.
En livrant au public le résumé de notre expérience bien vieille, nous n'avons d'autre prétention que celle d'une absolue sincérité.
Qui peut prétendre ouvrir de nouveaux horizons sur les éternelles vérités ?
Mais, en les exprimant selon notre sentiment, nous espérons conserver à nos principes un peu de cette clarté entrevue au fond de nos ferventes adorations du grand tout ; et, par là, leur donner plus de vie que n'en ont, en général, les préceptes purement théoriques.
Ajoutons que, nous adressant surtout à des artistes qu'ennuient les froids discours, nous désirerions ne pas dépouiller notre enseignement de la sorte d'atmosphère passionnelle qui a accompagné ne disons pas la découverte de ces vérités,
PRÉLUDE
mais la constatation personnelle de leurs merveilleux effets enveloppant encore nos souvenirs d'un persistant enthousiasme.
Dans Nos Peintres du siècle, nous avons cherché à peindre les artistes ; ici nous voudrions peindre leurs principes, les moteurs secrets qui les poussent, les guides qui les dirigent ; car tout peut se peindre ; l'ordre immatériel est visible aux yeux de l'esprit, comme l'ordre matériel est visible aux yeux du corps.
Divers dans leur essence, pareils dans leur marche relative, nous voyons que ces deux mondes obéissent aux mêmes lois, et que la marée des entraînements moraux subit des impulsions et des attractions parallèles à celles qui gouvernent la marée des flots de l'Océan. Ainsi le veut l'infinie Unité répondant à l'infinie Volonté.
Nous voudrions aussi, en indiquant aux peintres les chemins que nous croyons les meilleurs, leur montrer combien ardus ceux où s'engagerait une imprudente témérité ou une modestie timorée.
Nous croyons que le plus utile traité d'esthétique serait celui qui aurait été non seulement pensé, mais en même temps vécu.
Un livre d'art doit être dramatisé comme tout livre d'amour.
LES LOIS ESSENTIELLES
La lutte de l'artiste et de la nature est une sorte de drame, qu'on ne l'oublie pas ! Elle est la cause de joies intenses et triomphantes, de mornes et profonds découragements. C'est la passion insatiable avec ses transports éblouis et ses mortels refroidissements. C'est la poursuite de l'idéal sous l'affût palpitant du vautour ; c'est l'énigme du sphinx ; c'est la lutte de Jacob et de l'Ange, l'artiste devant être « fort contre Dieu!». C'est Dieu, lui-même, qui lui met au cœur l'insatiable désir et en même temps le téméraire orgueil de parfaire sa création et qui, tout puissant, lui laisse parfois la joie de la victoire, comme ces bons parents qu'on voit jouer au combat avec leurs petits enfants.
Mais le lecteur pourrait m'arrêter ici et me dire (jue ce drame n'intéresse pas seulement les artistes, que c'est le drame de la vie, chaque carrière ayant son idéal et ses difficultés.
Nous n'avons rien à répondre à cette objection, si ce n'est que, ne nous occcupant ici que de l'art, nous n'avons en vue que ce qui a rapport aux artistes.
C'est à Paris que nous avons cherché à mettre de l'ordre dans des notes prises, à diverses époques, sur le vif de la nature. L'observation discerne dans l'isolement, y cueille des fleurs de
PRÉLUDE 7
vérité ; à Paris elle les compare, les résume et les met en bouquet.
L'artiste, dans le recueillement du libre soleil, nourrit sa sève natale qui réveille les instincts secrets et sonde les sources profondes. (Test là qu'il se retrouvera enfant aux rappels du contact premier des éléments, au retour de la magie naïve des visions ingénues ; qu'il sentira en lui l'ineffable tressaillement des germes, qu'il écoutera l'éternelle symphonie.
Mais, ce n'est pas tout de concevoir, par éclairs, dans l'extase solitaire, défions-nous de la volupté douce et amollissante du rêve qui jette tant de poésie aux moineaux. Méfions-nous du danger de nous complaire dans une sorte de bien-être pour ainsi dire végétal.
Il est nécessaire que l'artiste vienne se chauffer à la flamme des grands foyers de production humaine, et, à cet autre niveau, se comparer aux autres, faire un retour sur lui-même pour bien mesurer ses forces. Car ce n'est qu'en tirant tout le parti possible de ce qu'il est appelé à donner, qu'il intéressera. Toute vaine tentative, si noblement ambitieuse qu'elle puisse être ne lui sera pas comptée.
Lorsqu'un peintre travaille trop longtemps isolé à la campagne, dans les petites villes, même dans
LES LOIS ESSENTIELLES
les plus beaux pays, il s'expose, s'il n'y prend garde y à se laisser absorber par la nature ou par les chimères.
S'il n'évite pas ce double écueil, ou il se contentera du rendu exact poussé jusqu'à la minutie la plus consciencieuse mais la plus insignifiante, jusqu'à l'abandon des droits les plus légitimes de l'âme ; ou bien il se laissera soulever par l'enthousiasme vide d'un idéal irréalisable et perdra pied . Les plus forts n'ont pas toujours évité l'un ou l'autre de ces dangers. C'est que, dans les deux cas, l'artiste, par excès de modestie ou d'orgueil, se méconnaîtra ou méconnaîtra l'art, c'est en méditant et comparant, dans un centre esthétique, ses observations de la nature aux chefs-d'œuvre, qu'il discernera l'idéal où il doit tendre dans la vraie mesure de sa perfection possible. De là une méthode qui lui permettra de tirer parti de ses propres forces et de savoir s'arrêter à temps, science rare qui garantit les beaux projets du triste avortement de l'exécution. Qu'il marche librement de l'avant sous les clartés naturelles, mais qu'il ne méprise pas l'expérience ni les moyens de faciliter un procédé ingrat mais nécessaire, un métier qui, pour l'inexpert, barre le chemin par de malencontreux obstacles, mais qui devient joyeusement docile pour qui sait le dompter.
PRÉLUDE
Nous avons insisté sur les bienfaits de l'isolement et sur ses périls ; nous avons pu les apprécier sur nous-même ; aussi cet ouvrage s'adresse-t-il d'abord à ceux que les recherches individuelles retiennent à l'écart de leurs confrères et ils sont nombreux, car la plupart des artistes modernes sont avant tout jaloux de sauvegarder leur personnalité, ce en quoi je les approuve.
Si primitif que puisse être le lieu qu'ils ont choisi, ils s'y trouveront toujours devant une complication singulière. Qu'ils n'oublient pas que l'unité et la simplicité sont d'incomparables vertus esthétiques. Qu'ils n'oublient pas que si, comme on va le voir, l'imitation n'a pour but que d'exprimer leurs sentiments, elle n'en doit pas être moins sincère, surtout dans la recherche du fond des choses qui constitue la note d'art. Qu'ils n'oublient pas que pour donner la vie expressive à chaque chose particulière, ils doivent étudier cette chose en la regardant toujours dans le rôle nécessaire qui lui est asssigné dans l'immense poème des harmonies. C'est là une loi fondamentale que nous tâcherons d'élucider.
De plus, en se préoccupant toujours des ensembles, qu'ils ne prennent jamais le non fini pour l'infini. Ce serait confondre la négligence aveugle avec le sacrifice volontaire ou instinctif qui élague
IO
LES LOIS ESSENTIELLES
toute inutile complexité. Qu'ils n'oublient pas que l'ordre et le travail doivent ajouter leur lumière à celle de l'inspiration. Plus la clarté est limpide plus elle laisse entrevoir de lointain mystère. Reculer les horizons c'est rapprocher Dieu.
L'ébauche impuissante ou obscure n'est si fort vantée que par la vanité du spectateur qui se donne l'égoïste satisfaction delà finir dans son esprit, et d'en faire le facile chef-d'œuvre de son caprice. Mais que ces artistes songent aussi que rien n'est plus rare que le fini qui éveille l'idée de l'infini. Il faut pour cela qu'ils le polissent en largeur et en profondeur, impitoyables pour les séduisantes gentillesses de surface.
On n'arrive guère à ce résultat sans fatigue ni résistance : car il faut abattre d'heureux hasards d'exécution dont la destruction est l'objet d'amers reproches. Il ne faut pas cependant qu'à la fin il y ait apparence de fatigue. Il faut que le travail final rende, à ce fini, l'air aisé, en assouplissant tout ce qui pourrait en arrêter l'allure, dissimulant les efforts et les insomnies sous l'air triomphant et facile d'une œuvre improvisée.
Mais cela, nous dira-t-on, c'est de la simple virtuosité, presque de la fraude. Nullement ; vous ne faites que ramener par dessus, tout le sentiment que vous avez mis dans le pénible travail du des-
PRÉLUDE
sous où le charme cle l'inspiration se trouvait comme enterré. Vous le faites renaître pour ceux qui, ne regardant que la surface, ne le chercheraient pas au fond. Mais, dira-t-on, n'y a-t-il pas un peu de supercherie à faire croire à une facilité que l'on n'a pas eue? — Le public mérite toute votre sincérité et vous la lui donnez, mais il n'a nullement droit à toutes vos confidences.
Plus l'artiste se donne de peine apparente plus il assume de responsabilité. L'homme qui dit toute la vérité s'expose à blesser bien des gens, s'il ne voile pas, sous une sorte de désinvolture, les recherches d'une vertueuse opiniâtreté. Le mieux est donc que votre résultat soit éclatant et comme de premier jet.
Enfin, que celui qui se jette dans les arts ne se fasse pas illusion sur la garantie future qu'un succès, si vif qu'il soit, a l'air de lui assurer. Le succès est tout ce qu'il y a de plus volatil et peut disparaître plus vite que l'envie qu'il a éveillée. La vraie joie de l'art est, pour le peintre, le travail de la création ; qu'il ne cherche pas d'autre récompense ; car c'est une des plus grandes que l'on puisse rêver, lorsqu'elle est accompagnée d'une existence indépendante.
L'artiste qui travaille avec amour dans cette indépendance n'a rien à envier à aucune autre
LES LOIS ESSENTIELLES
condition sociale. Qu'il s'en contente donc et qu'il fuie la réclame dont un jour ou l'autre on paie chèrement le pernicieux usage. Le bruit ne signifie rien . Il effarouche la vérité et le bonheur s'en éloigne.
11 n'y a pas jusqu'à la vraie gloire qui ne finisse par être amère au goûter.
J'ai devant les yeux la dernière photographie de Victor Hugo; son regard est bien ce que j'ai vu de plus triste et de plus humainement déçu.
C'est qu'il était monté à ce degré qui permet de mesurer toute la vanité de la gloire la plus retentissante, vis-à-vis du bonheur plus facile dans les régions moyennes où s'abritent les vallées secrètes.
Mais si pour le triomphant Victor Hugo, après de longs combats, si pour des lutteurs comme Michel-Ange, Rembrandt et Beethoven, la fin a été désenchantée, soit par la satiété du succès, soit par le doute amer, qu'importe, puisqu'ils ont contribué au bonheur de l'humanité.
Et puis, qui sait s'ils ont été malheureux? N'ontils pas eu la joie suprême de la gestation de leurs chefs-d'œuvre? Qu'on nous cite, dans toute l'histoire, un homme de génie qui ait été heureux dans le sens de l'idée vulgaire que le monde se fait du bonheur ?
PRÉLUDE
Le plus maltraité en apparence eût repoussé la joie triviale si facile à la banalité.
L'homme de génie se console de ses déconvenues par un redoublement de travail qui le venge en étendant et en élevant son champ d'inspiration et, lorsque les infirmités l'arrêtent, il comprend dans sa conscience et dans son mépris des vanités, il comprend et il accepte la loi inexorable, qui veut que tout sommet soit glacé. De là la tristesse du regard de ces grands veillards; mais pénétrez-en le fond, vous verrez ce qu'une constante contemplation de l'éternité y laisse de célestes espérances qui dominent toute joie terrestre et ce que vaut la concience d'avoir laissé ici bas une trace durable... Et la tête blanche de Victor Hugo nous apparaît comme un de ces pics aux neiges éternelles, sous le ciel toujours noir parce qu'il n'a plus d'atmosphère terrestre, mais toujours aussi d'autant plus splendidement ment constellé... On sent que toute cette grave tristesse, en face des infinis horizons, n'aurait que faire de se consoler par autre chose que par le merevilleux spectacle des astres promis...