CONCLUSION
En jetant un regard en arrière sur l'histoire plus ou moins aventureuse de la vie de la peinture romaine depuis son enfance jusqu'à ce moment où en pleine vigueur Giotlo la transporta dans sa ville natale, nous restons frappés par les nombreux éléments étrangers qui y ont joué un rôle.
L'élément étranger principal fut naturellement celui venu de Byzance dont l'existence durable et peu variée domine à peu près la moitié de la production artistique de Rome. En face de ce courant on en trouvera toujours un autre luttant avec les tendances orientales pour la suprématie, mais cet art. non-byzantin se manifeste dans des formes tellement diverses qu'il serait difficile de lui donner un nom générique. Nous trouvons des témoignages de son existence avant l'invasion byzantine, quand encore fidèle aux formes antiques romaines il appartenait en vérité à ce même art que nous pouvons appeler hellénistique ou pompéien.
Est-il possible de considérer tout ce qui suivit en quelque sorte comme descendant de l'art classique? Je crois que oui, puisque non seulement l'impulsion venue de là fut considérablement plus forte qu'on ne le croit généralement, mais aussi ne faut-il pas oublier que pendant tout le moyenâge, l'artiste romain vécut entouré de nombreux vestiges du passé glorieux qui, pour tant soit peu que son œil fût ouvert à leur beauté régulière, doivent l'avoir influencé.
Aussi avons nous pu constater que pendant la seconde hellénisation de Rome il y eut toujours des peintures ou des miniatures qui semblent appartenir au courant antique et que du temps de Jean VII (705 — 7) bien des œuvres montrent plus de caractéristiques antiques qu'orientales.
t^eu après déjà d^autres éléments pénètrent dans l'école de Rome dont le plus important est celui du récit dont on suit l'existence du milieu du 8* siècle jusqu'à Giotto, nous trouvons aussi une infiltration du Nord qui devient plus manifeste dans des mosaïques où je crois découvrir des traits lombards et surtout dans la peinture bénédictine qui comme je pense l'avoir démontré, doit beaucoup à l'art carolingien.
Au cours de la profonde décadence de la deuxième moitié du 9® et du 10* siècle les éléments byzantins sont purement extérieurs, l'art de la peinture mène une existence obscure et lugubre mais à peu près nationale. Le style décoratif des peintres comme ceux actifs à Nepi, mérite encore davantage cette dernière qualification tandis que simultanément sous l'influence des artistes Othoniens l'art narratif des bénédictins, chez lesquels tout souvenir du temps de Charlemagne n'était probablement pas encore éteint, reprend de la vie et nous donne les magnifiques fresques formant la deuxième série de l'église de St. Clément. Aussi le IV siècle fut-il assez peu favorable au goût byzantin.
Pendant le 12* siècle se produisit un retour au style antique un peu forcé par les tendances politiques. C'est alors que se forma le vrai style roman dans lequel s'unissaient en vérité tous les résidus des essais artistiques non-byzantins qui s'étaient antérieurement succédés. Cependant l'art narratif populaire florissait et voulant s'exprimer par des formes classiques produisit les curieuses fresques de S. Giovanni-in-Porla-Latina et de Ferenlillo, les deux séries de peintures, les plus purement romanes qui existent. Cependant durant le 12* siècle un certain réveil peut également s'observer dans le camp byzantin et au siècle suivant les deux tendances ont simultanément une vie très intense.
Byzance marque une victoire quand pour l'exécution de la mosaïque de St. Paul, le Pape fait venir des ouvriers de Venise, augmente d'importance en trouvant des interprêtes comme le superbe artiste d'Anagni, mais perd parfois par des défiguraleurs comme celui que nous trouvons à l'œuvre dans la chapelle des Santi Quattro Coronati. L'art roman fleurit sous la main de peintres comme celui de Vescovio ou de narrateurs comme Conxolus. Enfin à la fin du 13* siècle nous rencontrons dans la plus belle période de l'art de Rome, Torriti fidèle à Byzance, Cimabue s'appuyant sur l'art byzantin mais y introduisant de nombreuses variantes, et Cavallini qui au cœur d'un mouvement assez général accomplit le dernier pas dans l'évolution du style roman en retournant aux pures formes classiques.
Quand à cause du départ de la cour pontificale, Rome cesse d'être un centre de culture, l'école romaine s'achève avec ces trois grands artistes.
Il est vrai que Tart de Giotto survivait comme le résultai d^une préparation séculaire, mais si Giollo peut èlre considéré comme un émule de l'école de Rome, il a pourtant encore bien plus de signification comme fondateur de la peinture florentine. Lui et les peintres humanistes de son temps ne doivent d'ailleurs rien à la tradition byzantine; dans leur formation technique ils furent les disciples de Cavallini mais psychologiquement leurs œuvres ont leurs racines à travers des maîtres comme Conxolus dans l'image narrative romaine du haut moyen-âge.
Des courants byzantin et non-byzantin on ne rencontre le deuxième que rarement en dehors de Rome. Quant à l'autre non seulement nous en trouvons des œuvres fort ressemblantes à celles que produisirent les artistes de la Ville Eternelle, en Toscane et dans d'autres régions de l'Italie, mais eu feuilletant l'ouvrage de Clemen sur la peinture des régions du Rhin ou bien le volume de Didot et Lafîlié sur la peinture française du moyen-âge — pour ne pas en nommer d'autres — nous remarquons quelques fois des fresques dans lesquelles il serait fort difficile de trouver des points essentiels les séparant des œuvres italiennes.
Mais aussi faut-il dire que peu de peintures médiévales faites au delà des frontières de l'Italie et même en dehors des murs de Rome, ne semblent être libres de tout trait byzantin. Le mouvement opposé au Byzanlinisrae dont nous avons constaté la présence permanente à Rome, nourri, à ce qu'il semble, par un courant occulte remontant à des temps préchrétiens et dont le trait caractéristique consiste dans l'aversion contre les formules et l'amour de la liberté des formes fut propre à Rome et en lui la cité vénérable, entre toutes, trouve une de ses gloires artistiques.
Il faut d'ailleurs avouer que le style byzantin, malgré toutes les ouissances qu'il peut nous offrir momentanément, et malgré les variantes que certains peintres italiens savaient y apporter, ne résolvait aucun problème artistique, au contraire, il fut un obstacle à cette vision franche et directe qui soulève dans l'âme du peintre l'ardent désir d'être vrai et d'exprimer la beauté selon l'aspect réel des choses. Le Byzantinisme a été dans les pays qui l'ont connu une formule qui, en quelque sorte, abrège l'œuvre de l'artiste en remplaçant ce qui aurait dû être la reproduction de sa vision par une forme toute faite. Dans tout l'art byzantin il y a une tendance vers l'uniformité, la monotonie y devient un mérite et encore le modèle imposé n'est pas malgré le soin et la finesse de l'exécution, modèle irréprochable comme l'est la forme classique, mais une conception humaine dépendant des prédispositions d'une race étrangère et d'une influence plus lointaine encore qui n'est pas purifiée par une doctrine esthétique sévère et inébranlable.
Cette formule qui est, malgré ses faiblesses, pleine de charmes dans sa forme originale, devient source de dégénérescence quand sa quasi immobilité a pénétré dans des courants d'art où son dessin traditionaliste et rigide se prête à des facilités qu'on pourrait qualifier de tours de main. Ce sont ces artifices qui ont été des siècles durant la vraie cause de la décadence de la peinture. Parce que des artifices suflBrenl, la majorité des peintres ne s'efforcèrent plus à autre chose et ce fut le mérite de certains grands et petits artistes que, là où leur éducation ne les entraînait qu'à répéter sans fatigue certaines formes pour la satisfaction du public, leur tempérament les empêchait de suivre cette habitude. Brisant les liens de conventionnalité ils cherchèrent leur propre voie et apportèrent dans leurs œuvres ce que leur âme était capable de leur inspirer.
Cependant aucun des peintres romains — ou italiens — de la fin du 13* siècle, qui adhéraient à la tendance b^yzantine, n'accomplit entièrement cette lourde tache; Gimabue fut le seul qui parvint à peu près à ne plus être entravé par des préconceptions dans la réalisation de ses visions tragiques.
Chez tous les autres dont l'œuvre nous plaît, il faut apprécier soit la reproduction plus ou moins réussie des œuvres byzantines, soit l'effort à l'individualité, soit cet heureux hasard qui rend si souvent un produit artistique de peu de valeur inexpliquablemeut attrayant.