I.KS PEINTRES ROMANTIQUES. BONINGTON
Ij'cnireprise qiio nous avons lonféo, dans les rhapilros i^('MiiM"aux qni pr<'r(>- (Icnl, n'rlaif |»as soulemenl liasardousc : elle resterait ai'liticiclle et fausse si elle Il ailinellall nue contre-partie ou un coniplénient. Nous avons escjuissé l'élude d'eiiseinhle d'uu art (jui, nous l'avions établi tout d'abord, a été essenliellenieni individualis1(>. A supposer que nous ayons évité tout éeueil, (jue nous n'ayons pas réduit les caractères généraux au point de les rendre insignifiants et (|ue nous n'ayons pas prêté au Romantisme en g-énéral ce qui ne serait vrai d'aucun IA()uianti(jne en particulier, nous sommes forcémenl restés incomplets et nous n'avons pu donner une idée adéquate du Romantisme.
Aussi, après avoir dégagé les vues d'ensemble qui ont présidé au mouvement et l'ont marqué d'une unité réelle, dans ses aspirations et ses efforts, faut-il niainlenant icudre à ce corps la vie et en d(''velopper la di\ersité. Nous avons défini l'art romanti(|ue, nous voulons, à présent, étudier la forme particulière (jue chacun des Romanti(nies a donnée à cette formule générale et faii-e succéder, à un tableau d'ensemble, une étude de détail plus j)récise.
Notre dessein, en abordant l'étude particulière de chacun des grands Romanli(|ues, est donc uriiiiuement de rechercher la façon dont ils ont compris leur art ci l'asfx'ct particulier, la nuance personnelle, qu'ils lui ont imprimé. On ne" nous fera pas le reproche d'essayer de doubler, en quelques lignes rapides, des biographies volumineuses et de dire, avec sécheresse, ce qui a été écrit ailleurs avec plus d'intérêt. Nous serons, au contrair(>, heureux de renvoyer nos lecteurs à des études consciencieuses et vivantes; mais nous pensons qu'une étude générale peut seule donner ce (]ue l'on chercherait vainement dans une monographie, c'est-à-<lire une appréciation comparative impartiale, dégagée de toute vu.e trop éli-oite.
Nous ne voulons j)as noii plus, poussés par une érudition indiscrète, multiplier les noms des ai'tistes et tenter d'impossibles réhabilitations. On permet à un historien de la littérature de porter son effort sur les grandes œuvres et de négliger les productions médiocres. On nous donnera la même licence, (l'est
(hjiic par l'exanieu dos seuls peintres aux([uels la iiiailrise a pu èlre concédée par l'opinion, sans trop de flatterie, que nous allons étudier les caractères divers qu'a revêtus le Romantisme.
Les Romantiques se sont assig-né comme bnl la recherche 'du piltores([ue. Mais le pittoresque peut être poursuivi de deux manières. Ou bien l'arliste croit trouver dans la nature une harmonie qu'il ne lui reste plus qu'à transporlcr siii'ia toile, ou bien il crée lui-même une harmonie toute subjective. Nous aurons l'occasion de développer cette double proposition.
Selon qu'ils ont adopté l'un ou l'autre parti, on peut diviser h^s llonianti(|ues en deux g^roupes.
Les uns ont créé leur harmonie et nous les reconnaissons jiour les Romanli- (|ues véritables. Ce sont Boniugton, Delacroix, Decanips; derrièic eux Devt'ria, Roqueplan, Isabey et Boulanger.
Les seconds ont trouvé leurs harmonies toutes faites, ce sont des Pseudoromantiques : Horace Vernet, Delaroche, Léopold Robert.
Les artistes du premier g-roupe étaient portés vers le Romantisme par leur nature; ceux du second le furent par les circonstances. Les uns avaient un véritable tempérament pictural; les autres /'talent des romanciers ou des historiens devenus peintres. Par la valeur, un abîme les sépare. Les premiers ont été des conibaltants irréconciliables; les seconds ont été rapidement compris et admis, ('-'est ce que nous allons, à présent, essayer de démontrer.
Si riches que soient les harmonies naturelles des choses, un peintre peut les trouver insuffisantes à le contenter. Il reg-ardera comme indig-ne de lui de copier simplement le spectacle qui lui est offert, d'autant ([u'il est obligé de le copier mal et que les tons sales de sa palette ne réussiront jamais qu'à donner des objets une faible contrefaçon : le blanc d'arg-ent reste impuissant devant l'éclair et les jaunes de chrome sont g'ris et sombres près du soleil. Mais, s'il n'est pas satisfait des harmonies faites, le champ des harmonies possibles est infini.
Il peut, sur la nature même, faire des expériences assez variées : substituer aux lumières naturelles des lumières artificielles; obliger les rayons solaires à chang-er de couleur à travers un verre ; entourer les objets, que la nature seule n'éclaire que d'un coté, de plusieurs sources de clarté. Sur la toile enfin, sa liberté est encore plus grande ou plutôt elle est presque infinie. 11 est maître de l'espace qu'il peut déformer, des contours qu'il peut disloquer, de la lumière (pi'il distribue on refuse à sa guise, des couleurs dont toute la gamme se prête à ses volontés. Les contraintes nlêmes que les lois mathématiques de l'harmonie des tons et des couleurs exercent sur lui, il ne les aperçoit pas, car ces lois sont si complexes que la raison est incapable de les appliquer et que l'instinct seul
ou le goût nous avertissent que nous les respectons on (jiu' nous sonunes en train de les violer.
Les peintres, que nous allons étudier, onl créé eux-mêmes leur harmonie. Pour eux, la vision interne s'est substituée à la traduction directe des choses et, comme ils imaginaient la plus grande partie de leur œuvre et n'en empruntaient à la nature qu'un nombre restreint d'éléments, ils se sont souvent complus dans leurs créations : ils ont été avec délices, avec passion, des coloristes.
Bonington (l)doil être nonnné tout d'abord. 11 a été le premier prêt et il a exercé sur ses compagnons d'armes une incontestable influence. 11 a aussi, le premier, disparu. Morten 1 828, son œuvre est éclose toutentière dansla période où nous sommes enfermés. Enfin l'on ne saurait rendre assez hommag'e à son mérite et l'on peut considérer qu'il a pleinement représenté le Romantisme dans ce que celui-ci a eu de grand et de durable.
Sa fin prématurée, le nombre restreintde sesœuvres, leurs faibles dimensions (jui n'appelaient pas l'œil delà foule, un talentd'une nature trop délicate l'ont privé de la popularité. L'histoire sera plus juste envers lui, et, à l'inverse de tant d'autres qui ont excité, autour d'eux, un tapage éphémère et dont l'oubli enlise la mémoire, sa gloire ira grandissant jusqu'au jour où on l'aura égalé aux plus grands.
La biographie de Bonington a tenté peu d'écrivains. Quelques notes d'Aglaiis Bouvenne (2), un article d'encycloj)édie, ne suffisent pas à satisfaire notre curiosité. Surtout, on voudrait savoir quelles furent ses premières années et jusqu'à ([uel point il a connu les peintres anglais avec lesquels il a une si surprenante affinité.
Le Louvre le classe parmi l'école anglaise, et, semble-t-il, avec raison, puis- (ju'il est anglais par sa naissance et (ju'il est vraiment de la famille des grands artistes britanniques, l'ourlant, s'il a vécu en France, s'il a été intimement lié à notre mouvement j)ictural et s'il y a exercé une influence, il est lég'itime de l'étudier dans un Essai sur le Bomanlisme français. Essai où son absence laisserait une considérable lacune.
Le génie de Bonington a été dominé par les instincts ({u'il tenait de ses origines. On le croirait volontiers sorti de l'atelier de Reynolds: il est de lui certaines pages toutes britanniques. Tel ce portrait de vieille, au musée du Louvre, d'une tonalité bitumineuse et roussàtre caractéristique (3) : La figure anguleuse
{{) Rictiard-Parkes Bonington (1801-1X28), élève de Gros, a exposé de 1822 à 1827; \'illol a gravé son portrait en 1847 ; un autre portrait se trouve en tète du Catalogue de Bouvenne.
(2) Aglaùs Bouvenne, Catalogue de l'Œiwve gravé et lithographie de H. P. Boniiigtnn, Paris, 1873; Cliarles Blane, Histoire des Peintres, École Anglaise.
(3) Sous le n» 1805'.
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iloiil It's Iraitsse décomposent en plans heurtés, se délachesur le l)ii^.le etlacéet le fond sombre. Ainsi les portraitistes anglais sacrifient lout à la physionomie de leur modèle. 11 faut que le témoignage des contemporains soit bien précis pour que nous nous résignions à croire que Bonington fréfjuenla l'atelier de Gros (1 1 et (ju'ili'ççut les enseignements de la doctrine davidienne. Décolle étude, lien ne lui est resté, ni dans le dessin, ni dans la composition, nidans le choix des sujets; il n'a gardé aucun des héroïsmesde l'Ecole impériale. C'était un langage (ju'il ne comprenait pas, dont tout répugnait à sa nature; il n'a peut-être pas fait beaucoup d'efforts pour l'apprendre, il ne s'en est rien assimilé. Incapacité heureuse qui lui alaissé toute son originalité. Rien dece (|ui t'ait la beauté d'une œuvre davidienne n'existe pour lui : le dessin ample, le iinidrli- rond, il les ignore comme il ignore les sujets anticpies et comme il ignore (ju "nu tableau |>uisse prêcher la vertu et préserver de la contagion du vice. Par coatrc, il est |itiiiiie jusqu'aux ongles et il ne veut pas être autre chose.
On chercherait vainement un artiste chez lequel l'idée soit plus complètement absente. Parmi les sujets qu'il traite — et nous allons voir combien ils sont variés — il n'y a pas l'ondjre, je ne dis pas d'une idée philosophique ou abstraite, mais d'une intention quelconque. Jamais il n'a excité un sentiment moral, jamais il n'a sollicité du spectateur une approbation ou un blâme, jamais il n'a travaillé à produire la tristesse ou la gaîté (2).
Rien n'égale l'insignifiance de ses tableaux historiques. S'il a rapjjelé, quelque part, l'anecdote de François 1'^'' gravant sur une vitre le distique célèbre sur l'inconstance des femmes, il s'est contenté le plus souvent de grouper les personnages historiques sans dessein précis, satisfait de les avoir présentés, sans leur prêter ni passions ni intrigues.
Ils sont devant nous : Mazarin et Anne d'Autriche, François F'' et la duchesse il'Efampes, assis, causant, vivants : mais que font-ils? à quoi sont-ils occupés"? ne cherchez pas à le deviner ou prêtez-leur tel sentiment qu'il vous plaira. Bonington ne s'en est pas préoccupé.
Oue d'autres lui en fassent un reproche et l'accusent d'insensibilité ou d'inialelligence, pour moi je lui en ferai, au contraire, un mérite supérieur. Il a laissé aux écrivains le soin d'exprimer, dans un langage plus précis et plus complet, des idées et des leçons que la dure exactitude du Verbe peut seule traduire (3).
(1) On connaît l'anecdote contée par Jean Gi^oux {Caiiseriex, XllI. p. 2o0) sur l'admiration qu'auraient inspirée à Gros les aquarelles de son élève.
(2) Sisjnalons, pourtant, deux lithographies : Le Due/, d'après Rob-Roy, et les A'eHrfM.s, d'après \a Légende de Montrose, d'un effet dramatique.
(3) « On peut courir après les idées ingénieuses à l'aide des mots, mais dans les arts muets^ comme la peinture ou la sculpture, c'est une dépense en pure perle, si on se la permet en vue du beau, et elle prouve |)lut6l l'impuissance du sculpteur ou du peintre à émouvoir par les moyens qui sont de son
Au lieu do lullcr avecdes armes moindres dans un condjal on, par avanee, il ('lail vaincu, il s'esl donné tout entier à son œuvre propre, et s'est cantonné dans le domaine où personne ne i)eul rivaliser avec le peintre. Avec la palette et les couleurs, il a cherché à produire d'agréables sensations colorées.
D'agréables sensations, et rien autre chose. S'il méprise l'idée, il a le dédain ou l'ignorance de tonte science vaine qui ne cherchequ'à se produire et à se faire admirer. A quoi servent un dessin précis, un modelé serré, une accumulation de nuances fines, si l'œil ne les aperçoit qu'armé d'une loupe, si, pour s'en préoccuper, il est obligé de renoncer à goùtei- l'elFet général du tableau; surtout si quelques touches sommaires hardiment posées en disent autant et même davantage.
L'œil est un improvisateur et un poêle merveilleux: d'une tache verte, il fait un arbre, d'une tache grise, une route, d'une tache l)lanche, une maison. Habitué à associer, chaque jour, des groupes de s(Misations colorées, il ne veut plus admettre que celles-ci se présentent isolées et l'une d'elles lui suggère sans hésitation toutes les autres. Aussi est-il jioui- le peintre un auxiliaire involontaire et complaisant. Bonington lui demandi- sa collaboration et lui laisse le soin de broder sur les indications sommaires qu'il lui otfre.
Aussi le tableau n'est-il pas, chez lui, nue rédiu-tion minutieuse de la nature, réduction obtenue par des procédés pres(|ne mécani([ues : ce son! (pi<"l(|ues lâches informes en elles-mêmes et qui ne s'animent (jne lors([ue le regard vient les compléter. Par là, Bonington appartient à la grande famille des iui|)ressionuistes. Sa Vice du parc de Versailles ( l) est l'illustrai ion la plus complète île son système. Vue à la loupe, ce sont des traînées de couleurs, des touches brutales et juxtaposées sans précaution, une sorte de préparation informe. A la dislance voulue, avec le recul nécessaire, le tableau se crée dans notre œil, l'espace s'apprcjjondit, le château se profile et les groupes s'animent près des vasques de marbre et des statues de bronze. Ebauche, nuiquette, esquisse, lant (jue l'on voudra. Mais pour(|noi ilésirez-vous l'achèvenn-nt de ce qui, sous cette forme, est si parfait? Bonington, j'en suis sur, n'y a jamais songé.
Dans d'autres occasions il a, sans doute, fini davantage : c'est (jne l'harmonie qu'il recherchait alors était plus complexe, plus variée. En aucun cas, il n'a achevé, au sens davidien, c'est-à-dire il ne s'est préoccupé de faire lonrnei- le bandeau du front ou d'accuser les insertions musculaires.
D'ailleurs, pour facile que paraisse sa méthode explétive, le jeu n'en est peutêtre pas si aisé, et il est plus commode de dédaigner de pareilles pochades que de les égaler.
iloniainc. » Eug. Delacroix, Varxilions du Beau (dans le livre de Piron, Eugène UelacroLr. sa \'ie et ses Œuvres, Paris, 1865, p. 359).
(1) Au Louvre, sous le n' 1804.
On se tait loiijuiirs comprendre lorsque l'on s'astreint à tout dire : le délicat est de renfermei' en quelques termes décisifs son exposition. Bien des écrivains habiles ont su, en longues pages, en analyses minutieuses, faire vivre un caractère, composer et créer des personnag'es, combien en est-il qui aient été capables de faire surg-ir leurs héros, en une seule phrase, en un mot qui pénètre à fond ? C'est le privilège de Corneille, de Tacite, c'est la part du génie.
11 y a plus de parenté qu'on ne pense entre la sobriété classique et l'art impressionuisle. Tous deux procèdent de la même manière, vont chercher le trait fort et nous le proposent après l'avoir dégagé des traits plus faibles qui en amoindriraient la portée.
Dans un lalileau davidien toutes les parties sont reliées par une nécessité rigoureuse; elles se maintiennent mutuellement en place. Il est facile de peindre ce bras dont les insertions à l'épaule sont parfaitement marquées et dont la place dans l'espace est indiquée par tous les corps qui l'entourent. Qu'il soit peint plus clair ou jilus sombre que la nature ne le présenterait, que la couleur n'en soit pas tout à fait juste, que le dessin même en soit inexact, il n'importe: il occupe une place mathématiquement déterminée et s'y tiendra.
Il en est tout autrement de la tache qui doit nous suggérer la vision d'un objet. Posée sur la loile comme un Ion sur une tapisserie, isolée des taches voisines, il faut pour qu'elle forme avec celles-ci un ensemble, pour que nous la fixions dans l'espace et que nous lui attribuions sa véritable signification, qu'ellesoil expressive et d'une impeccable justesse. Si le ton n'en est d'une vérité frappante, l'oeil hésite sur sa signification ; si la valeur en est fausse, si elle contient trop de lumière ou trop d'ombre, elle sort de la place où le peintre voulait l'objectiver, elle vient trop en avant, ou demeure en arrière et disloque l'ensemlile.
Bonington a excellé dans ce jeu délicat et dangereux, et, bien qu'il n'ait pas poussé cet art jusqu'à ses limites et qu'il n'ait pas tenté les tours de force hasardeux que se sont permis des j)eintres plus récents, on aime toujours, après avoir éprouvé le charme de ses œuvres, à s'approcher de la toile pour admirer les traits rapides qui ont suffi à provoquer l'évocation.
A la recherche du trait juste le regard s'aiguise ou, plutôt, on ne le rechtMclie ([ue lorsque l'œil est naturellement prédisposé; aussi Bonington a-t-il rencontré non seulement la tache exacte, mais la tache fine et délicate : il a été un maître coloriste.
Son coloris ne se déploie pas en une fanfare éclatante. Très conscient des limites de son génie, il n'a pas abordé les pages colossales où se jouent les grands maîtres de la palette. Par goût, il fuit les harmonies tapageuses; il n'aime même pas les sonorités larges et franches; il se plaît, au contraire, aux harmonies fines et tenues, aux tons exquis et rares : c'est un coloriste aristocratique.
On devine que, pour sa sensibilité suraiguë, certaines nuances, certaines
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associations de Ions dcvait'iil avoir uiio iutinie valeur. Toiil un laldeau esl tail pour une seule note amoureusement caressée et, si celle noie esl précieuse, le tableau esl parfail. C'est un joaillier qui, puissamment épris des gemmes el des perles, sail les encliàsser avec un lact ing-énieux et, de leurs retlels opalins ou éclalanls, fail la joie d'un bijou ou la merveille d'une parure. N'allez pas croire cependant ([ue Boninglon lonibe ainsi dans le mièvre : il esl Ircjp bien né pour outrer la délicatesse à huiuelle il parvient sans eiïort.
Boninglon a eu trois amours ijui conviennent égalenienl à un coloriste sidjlil : il a aimé les plages {\), les vieilles villes el Venise.
Sur les plages des mers du Nord, la brunie légère el imperceptible, (|ui tamise loujours l'air, enveloppe le ciel loinlain, la mer glauque et les grèves jaunâtres d'une sorte de calme el de douceur. Les Ions s'atténuent, mais, si l'œil indift'érenl ne découvre partout (jue des espaces grisâtres, l'œil du coloriste s'y ouvre à des perceptions plus subtiles et plus rares. L'herbe des collines el des falaises se détache en or |)àle, les loils de bii(HH' présentent comme des flammes vibrantes et les toiles blanches des barcfues, au lieu de former des placards crus, s'estompent sans violence. Dans cet apaisement général, la moindre note vive prend
du prix.
La collection Forster contient deBonington une ^'ue du Mont Saint-Michel (2) d'une tonalité légère el claire, très fine de touche. L'intérêt s'y porte moins sur le mont, qui n'occupe qu'une partie de la toile, que sur le sable el le ciel. C'est aussi près de la mer (pie tourne ce moulin, (pi'expose le Louvre (3) et dont le profil noirâtre se détache sur un horizon aux nuances violacées.
Le rythme des |(ierres usées el des monumenls séniles, Bonington l'a ex|)rimé dans une j)arlie de son (eiivre dont l'élude se rallache indirectement à notre dessein, mais dont ou nous permettra de rappeller le souvenir; dans les admirables lithographies (pi'il dessina poui- la Ffunce Pittoirsqiw du Baron Taylor.
On sail la virtuosité (|u'il y a déployée et les ressources qu'il a su tirer du crayon, sans pourtant cherchei' à étendre la i^iunme des tons, mais en modulant les nuances el en assouplissant la pier re à mille dégradations. L'impression (|ue produisent ces pages est celle d'une grande douceur el, s'il n'était pas dangereux d'employer d'une Façon a|)pr()(liée des lerines précis, nous dirions volontiers (|u'on y sent le coloriste el (pi'il les a un peu C()m|)0sées à la manière des
(i) De même Delacroix: « La mor, je la revois toujours coiniiif une amie ou |iliilôl comme une maîtresse. » 28 octobre 1827, dans Burty, Lettres, p. 100.
(2) Exposée au Soutli Kensinjçlon en 1895.
(3) Sous le n°-2{6d; regarder aussi la marine exposée, sous le n" 2164.
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ramaïeux. En tout cas, on y découvre moins le souci de la force que celui des harmonies ténues.
Venise, reine des coloristes, ne jouissait pas, au début de ce siècle, de toute la vo^ue qu'elle a conquise depuis lors. Moins disposés que nous ne le sommes à rechercher l'influence du milieu sur le g-énie des artistes, les amateurs admiraient les maîtres Vénitiens sans reporter leur vénération sur la ville où ces maîtres avaient vécu et ne croyaient pas nécessaire, pour les mieux comprendre ou pour les imiter, de visiter les cieux qui leur furent familiers.
Certes, Venise avait déjà été chantée. Les vieux maîtres vénitiens, les Gentile Bellini et les Carpaccio lui avaient emprunté le cadre de plusieurs œuvres ou avaient illustré des épisodes de sa vie. Abandonnée par Titien, Véronèse ou Tintoref, elle n'avail jamais été oubliée. On avait souvent représenté et les cérémonies publiques et les grandes réjouissances, la procession du doge ou le carnaval. Canaletto s'absorba même dans la contemplation de la ville et conqtiit la célébrité à la peindre sous tous ses aspects. Mais tous ses travaux ne visaient qu'à l'exactitude et, s'ils étaient colorés et lumineux, c'était, pour ainsi dire, malg-ré lui. C'est involontairement que Canale avait été un grand artiste; on sent qu'il ne s'était pas soucié de l'effet. Pourtant, sans effort, sans fatigue et, malgré des répétitions nécessaires, sans monotonie, il avait infiniment dépassé le rôle de mémorialiste auquel il aspirait. Si on l'admire quand on rencontre de lui une toile isolée dans un musée, cette estime paraît encore plus justifiée quand on en trouve rapprochées une douzaine, comme dans la galerie Lichtenstein de \ ienne. Là seulement on peut apprécier sa souplesse et ses prodigieuses ressources et l'on goûte mieux sa couleur fine et précieuse que le labeur n'a pas fatiguée.
Pourtant, au début du siècle, personne n'avail installé son chevalet à Venise pour y boire la lumière et la couleur et pour s'y exalter aux sensations que durent ressentir Véronèse ou Tiepolo. Ne l'oublions point, si nous voulons apprécier les vues prises par Bonington à leur mérite.
Il arriva le premier : il n'eut donc pas à rivaliser avec ceux qui, venus plus lard et nombreux, ont été obligés, pour se distinguer, d'outrer leurs impressions et de forcer la note pour se faire remarquer. D'ailleurs il eût été fort embarrassé de les suivre dans cette voie ; il eût compromis ses qualités en voulant en exagérer l'effet. Il aurait eu tort, au reste, de le faire, car des interprétations plus tapageuses n'ont pas fait oublier ses légères visions. La vue de la Piazzetta, que conserve le Louvre (1), traduit avec autant de bonheur que de discrétion la façade éclatante du Palais Ducal. Vue tache rose rend avec une parfaite justesse l'impression que laissent surl'oMl lesciibes de marbre rouge mêlés à ceux de marbre blanc.
{[, Sous le u" 1805.
Oette hardiesse iriiitcrprélalion est nouvelle. Caiiale ne l'aiirail pas osi'e. Pour les artistes qui l'onl, les preniiers, admirée, elle a été un enseigncuient. Le même parti pris se retrouve dans une vue plus claire et peut-être moins complète que conserve la galerie Wallace et où, comme ici, la virtuosité se voile de sobriété (I).
Peintre de la mer, îles vieilles \ illes ou de Venise, Boninçlon est toujours soutenu ou entravé [)ar son modi-le : il ne crée pas toute son liarnumie. Il ne reprend sa complète liberté que lors(|u'il demande à l'histoire le prétexte de son inspiration. Nous avons dit quelle indifférence il avait pour la signification des scènes qu'il })eignit, cond)ien il se souciait peu de faire dire à ses héros quelque chose de grand ou seulement de curieux. Pounjuoi, dès lors, les a-l-il choisis? D'abord parce que leur souvenir s'évocjue facilement et qu'il est aisé de les rendre très vivants, ensuite parce ([u'ils ont porté de superbes costumes et qu'il est possible de faire jouer autour d'eux des couleurs riches. Ils n'ont pas besoin d'être illustres, s'ils sont bien |iarés ; et les patriciens de Venise tiendront leur place mieux cpie des rois, si h'ur demeure esl plus somptueuse.
Avec quelle sûreté ces petits bonshommes hauts de (juelques centimètres sontils campés ! (Juelle aisance et qiiel abandon ; leurs gestes sont amples et souples et l'on ne sent en eux rien d'emprunté ni de guindé. Reportez-vous par la peiisée, je ne dis pas aux œuvres propremenl da\ idiennes, mais aux productions de l'Ecole de Lyon, jetez les regards sui- les petits mannequins aux mend)res nuil articulés qu'ont peints Régnier, Revoil ou Richard Fleurv ; ou bien encore allez voir à l'église de Saint-Sulpice la déplorable chapelle de Saint-Roch qui valut un si éclatant succès à Abel de Pujol, et dites, si, sur ce point-là seulement, il n'y a pas ili'jà tonte une révolution.
L'observation de la vie faite par un œil que n'a pas faussé la contemplation inintelligente des plâtres et des marbres et (|u'ancnn souvenir iiio|)|)ortun ne sépare de la réalité, (''est une chose nouvelle en un temps où personne n'ose regarder les (mivres de W attean, de Pater ou de Lancicl, où le sonvenii- du dixhuitième siècle est abominé.
(Comment lîonington a-t-il ac([Uis cette exactitude et cette son[)lesse, ses lithographies nous le peuvent apprendre. OluI qui a dessiné ces foires et ces vues, qui a su rendre les al I roupemcnts, les bagarres et les cohues (2) en avait assez appris [)onr qu'une imagination sine lui foiiinîl toujours le geste décisif et la
{[) Voir encore, au Luuvrr (n* (S!l), iiiir iunKi l'clle de (.'o/leniir. l^c cavacli'vr ilu iiioiniiiionl y a oté très bien saisi. De petits personnages servonl à (Ioiiium- l'échelle cl, iii(lii|iii's |iar îles taches, avivent de tons chauds l'ensemble de l'œuvre.
("2) Voir, parmi les lilhoçraphies de la h'riniri> Piftoresiiue, l'EijIiso StiiiU-Siuirpiir dn Ciicii, la Fniilnine (h In Crosse a Itoiicn, la Vki' dp Saiiil-(ii'rrinx l'I Saiii/Prnlais a Hi.inrx, surlonl la Vue du ijros Hotiofji> de Rouen, etc.
silhouette exacte. Si, comme il est vraisemblable, ces petites compositions furent peintes, j)our la plus grande part, sans modèle, Boning-ton avait assez vu pour se passer, un instant, de g-uide.
N'allez pas croire, cependant, qu'il prête, à ses aristocratiques personnages, un laisser aller populaire. Il excelle à rendre les altitudes élégantes et molles, où le corps se détend sans perdre de sa distinction. Voyez les nobles accoudés sur un balcon de Venise, voyez la duchesse d'Etampes, voyez surtout ce François I" qui, superbe et nonchalant, s'étend avec un abandon insolent sur un fauteuil.
Si distingué (ju'il soit, ce mérite n'est pourtant point celui par letjuel Bonington s'élève le plus. Peut-être même n'y attachait-il pas, lui-même, une très grande importance. Charles Blanc a remarqué qu'il avait parfois emprunté à des tableaux célèbres certains personnages et (]u'il n'avait fait aucun effort pour cacher ses plagiats. Intléiiralesse ou impuissance? non pas ; il lui importail peu d'inventer et il lui suflisail d'utiliser son butin d'une façon originale pour se croire dispensé de tout re|)roclie.
Le mérite essentiel de Boninglon c'est son génie de coloriste, et certes, il n'a emprunté sa palette à personne.
Il seml)le, dans ses tableaux à figures, avoir cliercli(' par deux voies difïérenles l'harmonie colorée. Quelquefois, dans \c^ Gentilshommes de Venise {\.), par exemple, une lumière égale baigne la scène; le plus ordinairement, l'efi^et est obtenu par un usage très étendu du clair obscur. Les œuvres, du premier groupe, sont peut-être les moins intéressantes, parce que l'ait y est moins perceptible. II faut un plus grand effort pour en analyser le charme discret; la qualité du coloris n'y éclate pas par des Ions puissants mais se traduit par la délicatesse et l'àpropos de chaque touche. L'impression claire, légère, est analogue à celle (|ue donnent les vues de Venise.
Il y a quelque chose de plus nouveau dans les toiles où Bonington a ménagé la lumièi'c plus parcimonieusement. Ilexcelle à rendrelapénombre dans laquelle s'endorment les intérieurs et que les tentures et les draperies lourdes rendent plus profonde ; mais où les collerettes blanches et les robes de soie rouge chantent plus vives dans le silence (jui les entoure et, par moments, les envahit. L'œil est d'autant plus attiré versées notes vibrantes cju'elles sont plus rares et qu'elles se détachent mieux au milieu des tons assourdis. Que les personnages soient des cardinaux ou des rois, qu'ils soient engagés dans une discussion dont l'Europe sera bouleversée, on les perd de vue, on ne suit plus leur conversation el le
(I) Sujet pliisieuis l'ois ivpris par Boninçtoii. Mouillcroii a lithographie une loile, sur ce motif, de la collection A. Stcvens.
regard hypnotisé par leur maiileau qui illiunine l'ombre ou par leur robe qui flamboie étrangement, s'arrête dans une contemplation très douce dans laquelle la pensée se repose ou se répand en vague rêverie.
Tout le tableau est composé pour faire valoir un ton central et son succès dépend de la note unique qui le domine : médiocre, s'il se suspend à une dominante médiocre, exquis, si le thème est délicieux. C'est ce qui distingue une œuvre comme le Mazarin, où la taclie essentielle, la pèlerine du cardinal, est simplement bien venue, d'une œuvre comme le François /'' et la duchesse cVEtampes (1), où cette tache est d'une incomparable beauté.
On ne [)eul s'arracher à la conlemplalion de cette robe d'or « où la splendeur i\\\ soleil danse ». Elle tloane la sensation |)l('iae (|ue pro\()(juenl les clios(>s parfaites : on s'abandonne à son prestig-e, elle vous envahit : on peut s'attarder devant elle sans fatigue, et, quand on s'est éloigné, elle se représente par l'inuig'ination à la pensée.
Les g;rands coloristes seuls ont eu un pareil bonheur d'expression. Il y a là certes plus de véritable jouissance ([m.' n'en pourraient donner tous les tableaux de l'époque impériale. Pour nous communiquer ceplaisir, Bonington l'a d'abord ressenti; il avait cette acuité privilégiée qui a manqué, je ne dis pas à tant d'amateurs, mais à tant de peintres et ce don il avait su le développer.
Toute son œuvre, on le sent, a été conçue sans effort et exécutée sans fatig^ue. Il offre ce spectacle bien rare d'un iieinirc (|ui a été porté par la nature et (|ui s'est livré sans contrainte à ses inclinations innées. On ne voit nulle part, chez lui, cette impression de gène, de contrainte, qui est le signe des œuvres que la volonté a créées en violentant, en tourmentant le tempérament. Il n'a rien de cette tension où se roidissaient les élèves de David et l'on n'aperçoit pas non plus qu'il lui ait fallu un acte d'énergie pour se séparerd'eux. Aussi tout est-il, chez lui, léger et discret : comme il sent d'une manière exquise et qu'il se borne à traduire ses sentiments, il évite, sans s'en douter, les fautes dont ne préserve pas la science, les outrances, et les lacunes, signes des conceptions artificielles.
Il est d'autant plus lég'itime d'insister sur ce beau naturel qu'il a été plus rare dans notre siècle. L'effort qui règne chez les Davidiens dominera aussi la pensée de Delacroix et le pinceau de Decamps.
Une autre impression que laissent les œuvres de Boning-ton, c'est qu'elles ont été conçues et peintes avec amour. Celui qui lésa créées s'est complu dans son travail; avant d'être exposées au jugement pulilic, elles ont étépour lui le sujet de secrètes joies. Tout y respire l'allégresse.
^1) Macariii au Louvre, sous le u» 1803; François h', sous je n° 1802.
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Il v a cil un iiKil, dans fout cet art, une extraordinaire santé (1). Rien n'v rappelle les préjug'és, les modes, les luttes du moment. Rien n'y apparaît de ce (|u'on appelle la << fièvre ronianlii|U(' ». Rien n'y est fait pour servir d'arme de (•ond)at, pour provoquer les applaudissements frénétiques ou les invectives furieuses. Boninçton dit sa pensée, sans songer que d'autres pensent autrement (jue lui, sans se préoccuper ni des admirations ni des nég-alions. A peine pourrait-on trouver, dans toute son œuvre, quelque trait (jui sente un souci d'actualité ou un assujettissement au goût contemporain. Ainsi dans le Mazarin, la tournure du cardinal, sa tête aux poils ébouriffés ont quelque chose de tant soit peu factice, ([uelcjue chose de contourné et cjui date : mais de tels écarts sont si rares, ils ont, d'ailleurs, si peu (rinquirtaiice qiu' l'on serait excusable de les omettre et de les oublier.
En résumé, Bonington a apporté au Romantisme un de ses traits essentiels, sinon le Irait essentiel ([ui le constitue, en restaurant, en peinture, l'art de peindre. Dans son (i'u\ n^ I r(q) couitc.ct tiop \ ile interrompue, il n'v a nig-randes pensées, ni grands sentiments, ni grandes lettons; il n'a même pas parcouru le domaine complet de la peinture; il n'a tenté ni les compositions amples, ni les descriptions; il n"a cherché ni les harmonies puissantes, ni les outrances géniales, mais il a peint.
Son pinceau léger, coloré, d'une finesse aristocratique, a réhabilité le métier décrié depuis plus de trente ans. Aussi, son influence a-t-elle été considérable, et elle s'est d'abord exercée sur celui qui personnifie le mouvement romantique, sur Delacroix.» J'ai eu quel([ue temps Bonington dans mon atelier, écrivait celuici le ii I janvier 1826 (2); il v a Ici rilileaient à gagner dans la société de ce luronlà et je sens que je m'en suis bien trouvé; » et, bien plus tard, en 1861, sollicité par Thoré de lui communiquer ses souvenirs sur Bonington, Delacroix exprimait encore, pour son ami disparu, la même admiration (3).
(1) Henri Reçfnaull caractérisait ainsi l'art de Velasquez : <i C'est une peinture jeune, bien portante. née sans effort, sans peine, sans fatigue. i> Lettre à son père, de Madrid, s. d. (Correspondance, p. 185).
(2) Burty, lettres, p. 84.
(3) Lettres du 31 décembre 1858. du 30 novembre IKIil et du 1" mars 1862. Burty, lettres, p. 295,343 et 352.
CHAPITUK CINQUIEME