LA RELIGION DE REMBRANDT
conception spéciale de ses rapports avec le ciel. L’idée du Christ consolateur, doux aux humbles d’esprit, aux pauvres, aux affligés ; celle d’une Providence clémente et miséricordieuse, d’une bonté suprême qui s’incline sur les misères, envoie l’ange à Tobie, pardonne à l’adultère, se révèle à la pécheresse et se fait connaître aux siens, à ceux qui sont en marche et cherchent, le soir, à l’improviste, à l’heure où l’on est las, comme un compagnon inconnu qui vous rejoint en chemin et vous quitte à l’étape, après avoir rompu le pain, en vous laissant une lumière (Pèlerins d'Emmaïis ) : — cette confiance est tout le christianisme de Rembrandt. Ce sont encore les symboles de réconciliation, du retour dans la maison du Père ( David et Absalon, 1638 ; 1 "Enfant prodigue, 1668) ; et comme, en vieillissant, le thème s’agrandit, comme l’enfant repentant s’abat plus humblement, glisse et traîne jusqu’à terre, comme l’étreinte qui le reçoit se fait plus caressante, plus aveugle et plus « maternelle » ! Cette extase, cette volupté de l’abandon inerte, de la défaillance dans la main de la Pitié sans bornes, arrivent jusqu’au faux sens et au quiétisme éperdu. Dans ce divin Samaritain , le personnage évangélique, quelle faiblesse ! Mais le blessé, cet homme malingre, saignant, geignant, ce demi-agonisant qu’on porte et qu'on secourt, ces porteurs attentifs, ces précautions, ces douceurs, cette berceuse attendrie dans cette fin de crépuscule, voilà ce qui émeut l’artiste — et quel poème! — Et toujours, notez-le, le pardon sans « satisfaction », la rémission sans peine, absolument gratuite. Ce grand enfant ignore qu’il existe une Loi. Partout l’exemption, la grâce, la liberté souveraine du Seigneur dans ses choix : c’est Sarah et Agar, c’est la Bénédiction des enfants d’Isaac ; c’est la persuasion qu’une certaine infirmité, une infériorité sociale ou morale, peuvent devenir le sceau ou la rançon de f « élection »; l’idée qu’il y a plus d’une manière de faire son salut, et que chacun y arrive selon ses talents ( Serviteur infidèle ), celle de la promesse égale faite à tous les ouvriers de la vigne (Parabole des vignerons) , celle de la « meilleure part », qui ne sera pas ôtée : tout ce qu’il y a dans le christianisme de plus irrationnel, de plus sentimental, l’arbitraire divin de la morale de l’amour, ce qui confond les sages, rassure les pêcheurs, la notion du privilège indépendant de tout mérite, du salut sans les « œuvres », des droits créés par la souffrance, l’individualisme absolu des voies de la Pi •ovidence, un mélange d’orgueil, d’humilité, d’accablement et de certitude, de cynisme et de candeur, composent ce molinisme el cel épicurisme étrange de la douleur.