LE CLAIR-OBSCUR DE REMBRANDT
renie, la demi-obscurité facile à percer, donner enfin même aux couleurs les plus fortes une sorte de perméabilité qui les empêche d’être le noir », — la définition célèbre des Maîtres d autrefois exprime toute la différence et toute la méthode. L’ombre, c’est-à-dire la lumière plus ou moins raréfiée, devient en quelque sorte la mère de l’imagination et la créatrice du rêve. La vie change d’apparence. Les couleurs s’évanouissent, les bords s’estompent ou s’effacent. Les fonds reculent plus loin, plus vite, les surfaces, cernées par des traits moins rigides, tressaillent et oscillent, toutes choses paraissent plus indécises et plus flottantes, empruntent au demijour une existence moins fixe et plus capricieuse. Il ne faudrait pas réduire Rembrandt à cette formule. Il n’en est pas moins vrai que l’ombre intelligente demeure le milieu favori de ses opérations, et la subtile complice de toutes ses recherches. C’est elle qui, dans cet art composite, se charge d’éteindre les dissonances, de tout harmoniser et de tout assourdir. C’est elle qui situe poétiquement les choses, éloigne, rapproche, approfondit et qui, en répandant sa cendre sur les coins, les détails superflus, n’en laisse subsister qu'une âme, une palpitation d’atomes qui collabore mystérieusement à la vie de l’ensemble. A sa faveur se lient mille relations insaisissables, mille rapports inaperçus. Ce royaume de la lueur, ce monde de l’impalpable et du crépusculaire, cet éther incolore qui rôde autour des choses, se peuple d’une vague attente de miracles, et, sous ce jour nouveau, tout s’anime de l’aspect spécial qu'il vêt pour ce génie enclin aux doubles vues. Si la peinture est l’art d’ « exprimer l’invisible par le visible », personne n’a découvert plus de choses dans la nature que cet enchanteur. Nul n’a davantage enrichi notre sentiment de l’existence, en nous apprenant à reconnaître plus de beautés autour de nous. « Le merveilleux, dit Faust, nous enveloppe et nous entoure, il nous abreuve comme l'atmosphère : nous ne le voyons pas. » Rembrandt nous ouvre les yeux sur ce côté obscur. Même après Léonard, même après Michel-Ange, il est assurément l’ artiste qui a le plus élevé en nous le sens de la vie et la conscience du mystère.
Tel est ce chercheur d’absolu, si longtemps et si faussement pris pour le plus borné des réalistes. Son clair-obscur, d’où sort toute la confusion, n’est que le subterfuge dont il se sert [tour échapper à la réalité, éluder sa contrainte et y substituer ses propres investigations. Comparez son portrait de Six à la miniature de Terborch (Amsterdam, Six), où Y Hcndrickje du Louvre à la Maîtresse de Titien : il est clair que la réalité pour lui n’est qu’un prétexte, que la chair, sous son regard, se dissout el se