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LA COULEUR DE REMBRANDT

décolore, qu'un visage ainsi compris n’a plus figure humaine et semble, dans son cadre enfumé de vapeurs, un fantôme brillant, en suspens au bord de la vie. Cet éclat de météore, fugitif et suspect, chimérique et évanescent, est, l'aspect sous lequel il voit le plus volontiers. La vision, l'apparition incandescente sur fond noir, voilà son objectif obsédant. A force d’éliminer, de réduire, de décomposer, de filtrer et de purfiler des rayons et de l’ombre, de resserrer à la lumière le diaphragme de sa chambre obscure, il arrive à élaborer au fond de sa conscience une sorte de soleil interne qui donne aux choses de ce monde on ne sait quel air de l'autre.

Quant à la couleur, que devient-elle au milieu de pareils soucis ? Ce charme des écoles éprises des apparences sensualistes de la nature, est celui dont les maîtres qui visent plus loin ou plus haut font généralement peu de cas. Fromentin observe parfaitement que le premier effet du clairobscur sur la palette est un effet décolorant. Pas de teinte qui résiste à un pareil régime : tout s'évapore, se dissout et se volatilise. Le peintre, au fond, diffère à peine du graveur.

Coloriste, Rembrandt l'est pourtant, mais comme pas un, à sa manière, qui n’est celle de personne parmi les maîtres de la palette. Une toile de lui est une toile sourde, de ton fort, de nuance indécise et presque monochrome, une toile oui il fait sombre, où fi fait grave, sans sourire. On sent pourtant que cette œuvre timide est une œuvre impérieuse, qu elle est pleine de lueurs qui ne doivent rien au jour réel, et que cette page discrète marque sur une muraille avec autorité. On voit que cette couleur éteinte ruisselle de parcelles ardentes, que cette morne gamme est au diapason des œuvres les plus exaltées, et ne paraît tenue dans les notes basses du registre que par la volonté de dire quelque chose de plus important et de plus solennel.

Alors, sur cet amas de nuances douteuses, dans cette boue de teintes liquéfiées, les rares notes pures éparses çà et là, mais aux points décisifs, prennent un éclat de pierres précieuses. Une étincelle de saphir, un éclair d'émeraude ou de rubis condensent, dans ces pages d'une intensité incolore, une somme increvable d'énergie colorante. Parfois ce n’est qu’une buée légère, une expiration colorée, comme l'imperceptible lilas et le rose mourant de la robe du Christ des Pèlei'ins d'Emmaüs. Ou bien c’est, aux pieds de Suzanne, dans le crépuscule accablé du tableau de Berlin, la tunique de soie « sang de bœuf » qui exhale vers le soir son furieux cri de rut ; c'est la robe « fleur de pêcher » de la Femme de Puti-

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