NOUS
L ART DE GREGO
arrivez de proche en proche à une formule d’art dont le seul élément sera la tyrannie d’abord, bientôt l’énormité de la sensation.
Cela posé, tout s’engendre et s’enchaîne comme un théorème suit de ses prémisses. D’abord, la décomposition de la palette. Dès les premiers tableaux de Greco, les plus vénitiens, comme le somptueux Expolio de l’Escurial, Y Assomption de Chicago (1577), on note une vibration, une sonorité excessives, une prédominance du principe émotif, la tendance de la couleur à retentir pour elle-même et à ténoriser toute seule. Mais on ne va pas longtemps ainsi rinforzando , il faut bientôt mettre une sourdine. Et puis, la sensation suraiguë est aride. Elle tend à s’unifier, à dépouiller ce qui est divers, le multiple, le multicolore, pour se résumer en un faisceau et se darder d'un jet. Tintoret eût voulu ne plus peindre qu’en blanc et noir. Greco, sur son portrait de Séville, réduit sa palette à cinq tons : noir, blanc, vermillon, jaune et laque de garance. Il inaugure alors cette manière ascétique, cette gamme mortifiée et pâle, violacée et cadavérique, étonnamment conventionnelle, si elle ne résultait d’une façon de sentir aussi originale. En même temps, la forme se dissout. On observait, dès le début un élancement des statures, des sveltesses exagérées, quelque chose de grêle et d’inquiet dans les corps et dans les visages, qui nous transporte à mille lieues des llorissantes rondeurs de Titien, de Palma. Une humanité trop nerveuse y semblait tressaillir. L’anémie paraissait une distinction, protestait au nom de l’idéal contre les mollesses de la chair. Bientôt, tout s’amaigrit, s’étiole, s’exalte encore. Dans les explosions de sensibilité effrénées qui sont celles de l’artiste, toute forme précise craque, les contours s’abolissent, les proportions se dénaturent ; la langue halète et se disloque, les personnages se changent en exclamations, le tableau se compose de cris.
Alors, dans le demi-jour étrange et sépulcral, empli d’égarement, on aperçoit, par une déchirure subite, un monde pâle arraché de l’ombre par un éclair. La vision s’abat sur Greco comme une crise, une sorte de cataclysme. Rien de plus arbitraire et rien de plus fatal. Plus une figure d’aplomb, plus un bras emmanché, tout est de travers et de guingois, tout danse, vacille et fuit d’un mouvement hagard. De grandes larves rayant la nuit de taches livides. Des têtes extraordinairement petites, sur des corps convulsifs, avec des allongements ou des syncopes terribles. Nul n’a su donner à la vie cette apparence surnaturelle, cet air de cauchemar et de fantasmagorie. Jamais, à la réalité, à 1 homme, au paysage, ne s est plus hardiment substitué le droit d’une sensation déformante, véritable-
L ESTHETIQUE DE GRECO
nient « monstrueuse », je veux dire incommensurable à celle du commun, et d’une vision plus délirante, plus hallucinatoire et apocalyptique.
Cliché La o s te.
Le Greco. — Enterrement du comte Orgaz. (Eglise Santo Tomé, à Tolède, 1584.)
Voilà ce que signifient tant de pages inoubliables, le Songe de Phi lippe II (Escurial), ou la belle série religieuse du Prado.
L IDEALISME DE GRECO
Ce qu'un tel idéal suppose d'égotisme, de dépendance complète à l’égard du « Moi » de l'auteur, jurait moins qu'on ne pense avec le génie espagnol. Le public raffolait de ce style forcené. Greco est un cultiste , un « précieux », une espèce de Gongora en peinture. Le tort du précieux n’est qu’un souci trop vif de l’expression individuelle. En deux pas, le voilà hors nature. On veut des sensations exorbitantes, inouïes. On prend le bizarre pour le beau. Tout un côté de l'âme espagnole, celui que la platitude révolte, que toute concession indigne, qui périt plutôt que d’accepter une existence médiocre, le fond d'idéalisme qui n’abdique jamais au cœur de cette race, le « don quichotlisme » qui souffle comme une tempête éternelle sur les âpres Caslilles, trouve pour la première fois son peintre dans cet exotique.
C'est ce qui fait de Greco le portraitiste incomparable de l'Espagne de Philippe II. Par là, il ressemble à van Dyck. 11 est curieux, mais explicable, que deux des plus rares images qu on ait de sociétés éteintes, soient l’œuvre d'hôtes du dehors et de fils adoptifs. Ce fut un bonheur pour Greco que de vivre à Tolède. Cette ville entêtée, embossée sur son acropole, entre son alcazar et sa cathédrale, semblait déjà un monde à part, un volcan de la lune. Là. vivait à l’écart une petite noblesse provinciale, très pure, de mœurs intactes, obstinée dans sa folle chimère de chevalerie et de croisade. Tout ce cercle de revenants, hidalgos, médecins, chanoines, inquisiteurs, clercs, poètes, bacheliers, figures émaciées, sobres, tines, opiniâtres, ivres à jeun, gaies avec un air grave, toutes un grain de folie aux veux, ce sang le plus pur du pays, sans Greco fût mort inconnu.
Un jour enfin, le portraitiste et le visionnaire unis, tempérés l'un par l’autre, collaborèrent à ce chef-d'œuvre, qui résume Greco et l'Espagne : Y Enterrement du comte d'Orrja : 1 - j 8 i . Egl. San Tome . C’était un pieux Tolédan, mort au xme siècle en odeur de sainteté. L'artiste représente la scène des obsèques au moment où. les eieux ouverts, on vit, en ornements sacerdotaux, le diacre saint Étienne et l'évêque saint Augustin descendre pour ensevelir ce serviteur de Dieu. Le mort, en habits de guerre, repose dans leurs bras. Ce noble Requiem se célèbre dans une sorte de plain-chant, d’une tonalité liturgique : un glas à deux notes, noir et argent. Tout est calme, solennel, grave. Des aubes, des surplis, des cierges aux mains des acolytes, la croix du prêtre qui donne l'absoute, le contraste de 1 armure noire et des chasubles ecclésiastiques, le mélange familier des officiants surnaturels et de l'assistance terrestre, cette baie de faces mâles,