‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 156 sur 391 · LE GENIE DE GRECO · texte numérisé non relu

LE GENIE DE GRECO

vrai problème. On ne s’en tire pas par 1’ « insularité », par l’excentricité du Corse ou du Malouin, du Baléare ou de l’Anglais. Et il faudrait se l'abattre sur ce que ses contemporains appellent sa « folie », si nous n’y reconnaissions plus justement encore les signes du « dégénéré ».

Ses portraits équivalent à une consultation. Du jeune élégant des débuts, fin, trop fin, inquiétant, jolis yeux, jolie bouche légèrement cruelle, au vieillard de la fin, ravagé, pelé, chauve, tête de vautour malade, les yeux morts, le masque liquéfié dans une hébétude sinistre, un spécialiste suivrait les phases d’une névrose. Il dirait le dégât produit dans l’organisme par l’abus d’une sensation (éther, opium, volupté d’art) parvenu à l’état de vice destructeur. En même temps, le signe morbide, l’air de famille singulier que le peintre prête à ses modèles, ce petit œil ardent, fébrile, qu’ils dardent sur vous, et qui est le sien, trahit le monomane, l’idée fixe. Le cas de Greco est un chapitre, le premier, de la pathologie de l’art.

Le fonds, en lui, c’est le byzantin, le décadent, le « lin de race », le vieux sang de sophiste, sophistiqué encore par vingt-cinq siècles d’arguties. Ajoutez, pour développer ce virus, le bouillon de culture vénitien, les miasmes des lagunes, le paludisme que Venise distille par tous les pores, sue par tous ses canaux : tout Greco est déjà latent chez Tintoret. Isolez le germe ainsi obtenu, exposez-le, pour l’irriter, sur un roc desséché, à la température d’un four; ajoutez -y le sortilège de Tolède, l’espèce d’enchantement, de philtre ou de poison qui s’exhale encore pour nous de ces pierres calcinées, vrai nid de néc.romants ; exaspérez les nerfs par un nouvel énervement, celui de la musique, dont l’artiste se faisait donner à table le vertige : et vous avez les éléments de ce délire lucide, de cette exaltation, de celle frénésie méthodique que Greco sut déterminer et cultiver en lui et qui, de ce métèque, de ce déliquescent, allaient faire l’initiateur de l’école espagnole.

L’artiste. L’enterrement du comte d’Orgaz (1584) . — En effet, pour une machine mentale ainsi constituée, toute proche du détraquement, il esl clair que toutes les parties positives de l’art, observation, science, vérité, cessent d’exister ou ne comptent plus ; et il n’y a plus d important que le rendu subit et foudroyant de l’impression.

Cette disposition frappe déjà chez Tintoret. Transportez le même idéal, dans une nature moins saine et moins équilibrée, d’imagination plus pauvre, de nerfs à demi démontés et plus facilement excitables :

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