‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 194 sur 391 · LA RELIGION DE MURILLO · texte numérisé non relu

LA RELIGION DE MURILLO

entendu, est la délectation et le plaisir du beau; si le vieil idéal, cette façon cordiale de toucher et de plaire en intéressant à la fois la raison et les sens, le cœur et le cerveau, n’est pas une mode inférieure et entièrement discréditée, il y a des chances que Murillo conserve longtemps encore son éminente faveur. Comme Rembrandt, il a compris que la vraie langue religieuse était la langue populaire. Les six petites esquisses du' Prado sur la parabole de Y Enfant prodigue , sont une chose unique en Espagne pour la grâce pénétrante du sentiment évangélique. L 'Eliézer du même musée est de même une charmante pastorale biblique. La Naissance de la Vierge (Louvre, 1655), et mieux encore les merveilleuses « lunettes » de sainte Marie la Blanche, Y Histoire de sainte Marie-Majeure (Madrid, 1665), comptent au nombre des plus belles « symphonies domestiques » que connaisse la peinture. Cet élément « purement humain » qui est l’essence de la poésie, est à peine plus apparent dans les pages les plus émues de la Bible de Rembrandt.

Toutefois, dans ces choses intimes, les grands formats de Murillo semblent moins favorables que les dimensions étroites du tableau hollandais. L’effet est moins intérieur. Différence plus grave, et qui tient au tempérament spécial des deux génies : Murillo ne connaît que des sentiments heureux. Il manque à sa sérénité d’avoir passé par la douleur. En art, cette ignorance du mal équivaut à une faute de goût. L ame, trop légère, erre en fait de sentiments, se trompe sur leur prix, donne dans la frivolité et dans la mièvrerie. La piété des moniales présente souvent ce mélange de préciosité ingénue et de niaiserie. La dévotion très espagnole à saint Joseph, le culte de la sainte Enfance, sont le prétexte de peintures d’un platonisme plein de fadeur, d une suave puérilité. On aboutit fatalement aux naïvetés les plus fausses et les plus apocryphes. Chose étrange, que cette religion désossée, sans théologie, sans morale, représentée par un enfant, et où le plus haut degré de sainteté consiste à recevoir cet enfant dans ses bras ( Visions de saint Antoine de Padoue , de saint Félix de Cantalice , Berlin, Séville, etc.) ! Mais quel homme, en revanche, n’aurait compris un tel langage? Quoi de plus populaire, de plus immédiatement sensible ? Cette réduction hardie, toute franciscaine en son essence, du christianisme aux éléments matériels de l’amour, aux caresses, aux baisers, quelle prise elle donnait sur les âmes ! La religion ainsi comprise ne se distinguait plus des sentiments les plus doux et les plus naturels.

Dès lors, le rôle essentiel devait appartenir à la femme. La Vierge était

Page 1