‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 193 sur 391 · LES GUEUX DE MUR1LL · texte numérisé non relu

LES GUEUX DE MUR1LL

Idiots de Velâzquez, on conviendra qu’il y a dans de pareils spectacles quelque chose de révoltant. Murillo est bien plus humain. Sa petite canaille dépenaillée, grapillant des raisins ou suçant des pastèques, est aimable, vraiment piquante d'observation, d’esprit, de pittoresque. Elle n’a contre elle qu’une certaine banalité de sentiment : elle nous apprend peu de chose, n’ajoute guère à ce que nous savons de la nature humaine. Mais cette bonhomie, cet optimisme affectueux, étaient une nouveauté dans le réalisme espagnol.

Ce n’est pas que, tout comme un autre, Murillo ne saisisse l’horreur de la difformité, de la douleur physiques : seulement, son génie se refuse à les peindre pour elles-mêmes. 11 a, lui aussi, son armée de béquillards et d’éclopés, une Cour des Miracles qui est, tout compte fait, la plus complète du temps ; mais il ne la représente jamais pour le plaisir, en intellectuel, en artiste, sans le cortège ou sans l’excuse d’une action qui relève, d’une charité qui soulage. La nature se couronne de pitié et de tendresse. Et ce sont ces belles scènes qui seront chères au monde tant que la douceur et l’amour y auront quelque prix, la Sainte Elisabeth qui panse les teigneux (Madrid), Saint Jean de Dieu et ce Saint Thomas de Villeneuve distribuant les aumônes (Séville), que l’artiste préférait entre toutes ses oeuvres.

Certains craignent de diminuer l’art en y admettant en ligne de compte des raisons de cet. ordre. J’ajoute donc qu’au point de vue de l’art, cette école nationale ou école des sensations est singulièrement pauvre; on y arrive vite au morceau pour le morceau, à la figure pour la ligure, à cette production d’études d’atelier qui, sous des noms divers, fait la désespérante monotonie de cette peinture. Murillo est peut-être le seul peintre de son pays qui ait naturellement de l'imagination. C’est au point qu’avec des dons de portraitiste hors ligne, il a laissé peu de portraits; cette besogne l’ennuie. 11 compose. 11 a le goût et l’instinct du récit. Le sens italien d’une belle architecture, de groupes heureusement balancés, de cette harmonieuse combinaison de lignes qui fait le charme principal des Vierges florentines, personne, en dehors d’Italie, ne le possède au même degré <[ue Murillo. Une Madone comme celle du palais Corsini, les Saintes- Familles illustres de Londres et du Louvre, présentent, avec le charme de leurs types andalous, les chefs-d’œuvre d’un art dont le secret s’était perdu depuis Andrea ilel Sarto.

Sans doute, ce sont là des mérites moins impressionnants que l'anarchie de Greeo, le terrorisme de Libéra. Mais si le but de l’art simplement

Cliché Lacoste.

Muriilo. — Le Christ embrassant saint François. (Musée de Séville vers 107.'i.)

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