LA THÉORIE DE LIMITATION
repos. C’est un regard qui a de l’ampleur, mais que le mouvement déconcerte : regard de vieillard, d’historien, sur lequel le présent ne laisse que des impressions confuses et brouillées, et qui ne devient lucide qu’à distance, comme à travers du temps et de l’espace interposés. Evidemment, la vie réelle ne l’intéresse pas. 11 la trouve trop mêlée, trop inachevée, trop diverse ; il pense qu il n’y a de beauté que des choses révolues et des peuples éteints, auxquels la mort a donné une attitude définitive et l’aspect de l’éternité.
Tel est le cas étrange de ce peintre pour qui il n’y eut de vivant que le passé, et qui ne voulut plus rien savoir depuis Jos'ephe et Marc- Aurèle. Les Antonins marquent la limite, le môle d’Hadrien de son monde moral. C’est à peine s’il a touché à l’Evangile ; il n’en a ni l’amour ni le sentiment délicat. Son Christ est certainement un de ses types les plus faibles. Comme artiste du moins, cet homme de haute vertu n’est rien moins que chrétien. Osons comprendre Poussin entier : sachons voir la fierté de cet idéal passionnément rétrograde, de cette fin de non-recevoir opposée à la platitude, à la mesquinerie modernes. Avec notre civilisation compliquée, notre bien-être encombrant, notre luxe vulgaire, c'est nous qui sommes les barbares. Ab ! pour qui en comprend le sourd et profond appel, quelle invitation s’exhale de l’immense paysage du Diogène! Chez cet homme qui cède au vaste concert des choses et répudie d’un geste la convention suprême, quelle vocation religieuse! Quelle paraphrase de l'antique Sequere naturam ! Quelle nostalgie de rentrer dans l’ordre universel et de conclure un nouveau pacte avec la vérité !
Cessons donc de reprocher au maître son obstination antique; cessons de lui reprocher ses Grecs et ses Romains. Comprenons que Poussin, en peignant Plutarque et la Bible, nous donne de l’humanité la vision la plus haute, la plus riche et la plus profonde. Est-ce qu’une scène de mariage est moins aimable et moins vivante, pour ressembler un peu aux Noces Aldobrandines ? Est-ce qu’une figure de jeune tulle paraît moins gracieuse pour faire le geste d’une canéphore, ou pour avoir les proportions de Diane ou de Polymnie ? Au contraire : chaque chose ainsi se trouve rapprochée de son type, plus conforme à son être, plus voisine de sa nature et de sa définition.
De là le scrupule infini avec lequel l’artiste recueille jusqu’aux moindres vestiges de cette jeunesse du monde, et en reconstitue le cadre et le décor. Ce peintre se fait savant. Il compulse les textes, consulte les numismates et les archéologues, relève les peintures des vases, les bas-