REBECCA
que Bernin. Un grand « historien », un grand « conteur de fables », un génie épique, en un mot, le premier de son temps, un des premiers de Ions les temps, tel est Poussin. Qu’on ne se trompe pas à ses petits formats : sur ce théâtre de marionnettes se jouent les plus grands drames du monde. Ni l’exiguité de la scène, ni celle des personnages, n’ôtent rien à la grandeur d’une poésie incomparable. Au contraire, dans ce cadre de pure convention, l’esprit est plus à l'aise ; on est moins gêné par l’effort, fatalement décevant, pour saisir la réalité. Il n’y a plus de réel que la pensée du poète Aucun art ne nous offre plus vivement la joie d’un contact immédiat avec un grand esprit.
Cet esprit s énonce sous la forme de la légende et de l’histoire. Soit, par exemple, l'idée d’un tableau de jeunes tilles : Poussin fait là-dessus sa Rébeccci. Pourquoi? C’est que la jeune fille n’a tout son prix que pour l’amour, et que l’arrivée d’Eliézer. faisant choix d’une élue dans un groupe de beautés, représente vivement cette idée à l’esprit. La présence de cet épouseur, des présents à la main, au milieu de ce bouquet de vierges, en dégage, si je puis dire, toute l’essence féminine; chacune donne tout son parfum. C’est d’ailleurs en son fonds une scène éternelle, sans patrie et sans âge; chaque jour les tilles d’un village descendent à la fontaine. Mais à peindre les choses telles quelles, on n’aurait qu’un tableau de Léopold Robert. Au contraire, en plaçant la scène dans le monde biblique, Poussin lui donne toute sa poésie de voluptueuse idylle, son arôme de nard et de myrrhe. Par là, en se libérant de la servitude du réel, il s’oblige à remplir des conditions d’un autre ordre, si bien qu’au lieu d’un fait banal et sans portée, il nous en propose le « tvpe » : ainsi son œuvre s’accroît d'une richesse infinie, puisqu’elle renferme en puissance toute la série des faits pareils, et que c'est à vrai dire l'histoire de tous les siècles.
Cette facult é de tout réduire et de généraliser fut au xvn8 siècle immensément admirée. On adorait les œuvres de ce peintre « philosophe ». Bernin en compare l’éloquence à celle d’un « beau sermon » ; nous dirions plus exactement, d'un « cours » ou d’une « conférence ». Et c’est ce qui nous gâte une part de l’œuvre de l’artiste, la plus vantée jadis et la plus réputée, la Récolte de la Manne ou le Jugement de Salomon, le Testament d’Eudamidas ou les Sept Sacrements.
Mais à côté de ce moraliste et de ce raisonneur, il y a heureusement le grand rêveur d’histoire, le « prophète du passé », le contemporain et le témoin des hommes disparus. Celui-là n’est jamais absent des œuvres même les plus abstraites. Partout, au moins dans le décor, dans l'évoca-