LE RYTHME HE POUSSIN
Oui, Poussin est le plus grand inventeur de rythmes de la peinture. Personne n’en a créé un si grand nombre, de plus pathétiques et de plus beaux, de nobles et de touchants, de calmes et d’élégiaques. Le rythme, voilà son langage et son domaine propre, et c’est là, dans son art, la part du « don » et de la passion, et l’élément impérissable de poésie et de beauté.
On peut le dire : c’est sous la catégorie de la mesure et du rythme que lui apparaissent toutes choses, et son œuvre, comme celle d’un Hameau ou d’un Gluck, est celle d'un des grands « musiciens » de l’art. On y trouve ce même sens des belles attitudes, cet art des gestes harmonieux dont la Grèce avait fait une science et l’objet d’une culture que développait l’orchestique. Poussin est plein de danses héroïques ou tendres, religieuses ou guerrières, de ces danses qui, Wagner l’a dit, forment un langage universel, exprimant la vie par des signes neutres et indéterminés, où l’attitude el le geste ne sont que des motifs de rêves et de joie éternelle.
Et toute une partie de son œuvre, la plus précieuse et la plus rare, n’a d’autre raison d’être que <Ie développer ce rêve de volupté. C’est celle dont on parle le moins, parce qu’il est le plus difficile d'en parler : le charme échappe à l’analyse. Que veut dire par exemple le délicieux tableau de Dresde, intitulé V Empire de Flore ? Que veulent dire ces figures fines et adolescentes, éparses, dansantes ou couchées, ces couples sans lien entre eux, perdus dans leur amour, séparés du monde extérieur par une pergola où grimpent des églantines? D’où vient le mvstérieux et enivrant émoi qui se dégage de cette féerie, charme inquiet et subtil comme celui du Printemps lui-même de Botticelü? Que signifient ses Bacchanales et ses Triomphes de Flore ? Ses Concerts cl’ amours et ses Nourritures de Jupiter ? Ses Nymphes chevauchant des satyres, ses Faunes poursuivant des napèes ? Que signifiaient ces « pendants ». dont le titre fait rêver : la Naissance du corail et de la rose ?
Il y a chez Poussin une sensualité fine et tout imaginaire, un goût de la « délectation » qui est égal au moins à son goût de la grandeur. Tl se donne à lui-même la plus ardente des fêtes plastiques, le spectacle d’une planète antérieure au péché, où la vie ne rougissait pas de sa nudité sans voiles. L’antiquité ne lui suffit plus, il recule jusqu’à l’âge d’or. Il se réfugie dans l’utopie des siècles de Saturne, d’une nature souriante à sa première aurore, dans la création de vagues Champs-Elysées. Elle se peuple de figures animales ou divines, de Corybantes et de Cabyres, d Oréades et de Naïades, à la fois précises et ilottantes, sans lien, ne for-