LE CARACTERE DE WATTEAU
l’aimer. Il avail conservé, dans le dévergondage légendaire de la Régence, dans ce tourbillon d’agiotage, de luxe et de plaisir, une ingénuité, une fraîcheur d’enfant. Dans ce monde si peu poétique, il eut le privilège d’être le seul poète. 11 était distrait, absent, incapable d’attention aux choses de la vie. Il donne à son barbier deux tableaux pour une perruque. On lui reprochait cette insouciance : « Eli ! bien, le pis-aller n’est-ce pas
I hôpital ? »
Ainsi, dans l’abattement, la bâte, la langueur et la fièvre, se créait cette œuvre de génie. Chimère de poitrinaire, utopie de malade qui ne put que rêver la v ie : et de là l’innocence et la mélancolie de son éternelle idylle, de ce mirage d’amour qui Hotte et fuit devant ses yeux. Du monde, le pauvre garçon n’a connu que le désir. La coupe délicieuse n’a pas touché ses lèvres. Par moments, il lui prend l’envie folle de guérir.
II passe en Angleterre pour consulter un empirique dont on disait merveilles (1719). 11 en revint perdu (septembre 1720). Un ami le recueillit, trop tard, à la campagne, à Nogent, près de Yincennes. C’est là qu’il s’éteignit, « les pinceaux à la main », sans angoisses, un jour d’été, le 18 juillet 1721, à l'âge de trente-sept ans.
Jamais il ne fut plus charmant qu’à ces instants suprêmes. Ses chefsd’œuvre les plus exquis, c’est en mourant qu'il les a faits. Il ne montrait que douceur, calme, délicatesse. Il brûla des dessins qu’il trouvait trop légers, et lit sa paix avec Pater, qu’il avait autrefois mis rudement à la porte. Après les piques, les brouilles, les quintes de sa vie, cette âme irritable et gracieuse souriait à sa délivrance. Ce Watteau si sombre, si timide, si caustique, si atrabilaire, n’était plus désormais que « le Watteau de ses tableaux, c’est-à-dire fauteur qu’ils font imaginer, agréable, tendre et peut-être un peu berger » [Cayliis).
Tel vécut et mourut Watteau, le plus gentil esprit de la peinture française. Il annonce tout le siècle, et il n’a fait que l’entrevoir. 11 meurt l’année où naît Mme de Pompadour. Comme ses pèlerins, ses pèlerines pour Cvthère, il ne quitte pas le bord, il reste au départ même : « Autre ne fut sa vie, a écrit Michelet : un incessant départ, un vouloir, un commencement. »
Les origines de Watteau. La Comédie. Les Fêtes galantes. — D'où sort-il cependant, ce nouveau venu si étrange et ce magicien si doux? On le fait l’élève, à Paris, d’un certain Claude Gillot (1673-1722). Mais ce crayonneur, griffonneur, costumier de l’Opéra, nullement peintre, n’y est