LES DERNIERES OEUVRES DE WATT EAU
fastueuses, déployé une tonalité si profonde et sonore? C’est vraiment le manifeste d'un art, le commencement d’une école qui ne doit plus rien à l’antique, à Rome et à Florence, mais qui, par ses propres ressources, peut élever la vie aux plus hautes significations, à la plus pure poésie. Mieux encore : cet embarquement, c’est le départ du siècle qui sera le siècle des plaisirs, celui qui pl us que tout autre a joui de la douceur de vivre. Ce cortège qui s’ébranle ne finira qu’à Trianon Ainsi cette oeuvre toute personnelle est en même temps historique. Et elle contient encore une part éternelle, l’immortelle illusion qui fait battre les cœurs par l’attrait de la volupté.
L’Enseigne de Gersaint (1720). — Et cependant, Watteau ne se tient pas pour satisfait. Une fois de plus, son inquiétude va le pousser à changer, à inventer encore. C’est après le lamentable voyage d’Angleterre. Le malheureux revenait, la mort entre les dents, n’ayant plus que le souffle, mais dans cet état de surexcitation trompeuse qui est, chez les phtisiques, le signe delà fin. Il était plein d’idées, d’entrain. Son ami Gersaint, le marchand de tableaux, s’installait au Pont-Neuf ; Watteau le supplia de lui laisser peindre son enseigne.
La toile, malheureusement coupée en deux moitiés, appartient depuis Frédéric II à la couronne d’Allemagne. Une copie réduite (par Pater) existe chez M. Stern. L’œuvre, de dimensions exceptionnelles pour Watteau, fut exécutée très vite, en huit matinées, dit Gersaint, avec une espèce d’ivresse, une joie de créer, un incomparable bonheur. C’est une des rares choses de lui dont l’auteur se montrât content. Il 1’ avait entreprise par hasard, « pour se dégourdir les doigts ». C’est son chefd’œuvre.
« Toutes les figures, ajoute Gersaint, sont faites d’après le naturel. » En effet, Watteau dans cette toile répudie ses chimères. Il oublie ses Tempés, ses vagues Arcadies ; il se contente d’une scène de la vie ordinaire. Le sujet même est moins que rien, un spectacle de tous les jours, pas même un incident, un fait qui prête si peu que ce soit à la littérature. Un intérieur de boutique ouverte sur la rue; des toiles encadrées, pendues aux murs dans la pénombre ; là dedans, trois ou quatre curieux qui entrent, font leurs emplettes, examinent, marchandent ; une cliente assise à droite qui fait son choix près du comptoir; une arrivante, à gauche, passant le seuil et regardant négligemment deux commis qui emballent un tableau dans une caisse; au fond, deux ama-