MELANCOLIE, NOBLESSE I)E WATTEAU
la peinture est un charme. Figures, ajustements, tableaux, nature morte, chaque chose se définit dans sa forme et dans ses rapports, sans hésitation comme sans minutie, sans confusion et sans effort. Le charmant utopiste, le peintre de tant de rêves, se trouve tout à coup chez lui dans la réalité. Un frémissement de vie extraordinaire circule d’un bout à l’autre de cette toile lumineuse. Que devait-ce être avant la coupure! Et, aujourd'hui encore, dans cette scène en deux morceaux, quel rythme et quel balancement, quel équilibre, quel feu ! Avec quelle soudaineté les personnages, saisis dans l’instant fugitif, jouent et lloltent sur la demiobscurité des fonds! Comment exprimer l’espèce d’enchantement qui émane de cette oeuvre, où la vie, on ne sait comment, prend un indescriptible charme de caprice et d’apparition?
L 'Enseigne, pour Watteau, ce sont un peu ses Ménines, ses Syndics : c’est le dernier mot d’un art et d’une vie, le suprême effort, le testament d’une âme de génie. Et Watteau meurt si jeune ! Cela donne à son œuvre une mélancolie pathétique. Dans les dix brèves années qui renferment sa carrière, que de carrières n’a-t-il pas courues ! Les guinguettes, le théâtre, la guerre, la comédie; l’amour et la bohème, le roman et la pastorale, l’églogue et la mythologie, Colombine, Sylvie, Antiope, Vénus : — de l’ironie à la féerie, el du monde de Téniers au monde de Véronèse, il tente tous les chemins, essaye de toutes les fictions. Et sa dernière œuvre, son chef-d’œuvre, est celle où il oublie toutes ses échappatoires, ses mille ruses pour s’évader de la vie, et où il se convertit à la réalité.
Et voyez autour de la salle toutes ces toiles suspendues : il y a des Rubens, des van Dyck, des Titien, des paysages, des portraits, des histoires, des allégories, les cent manières dont l’art a reflété le monde. Watteau rassemble une dernière fois ce concile des maîtres, et il leur dit adieu. 11 abjure l’art, il y renonce, il l’humilie devant la vie : et dans ce renoncement même, il trouve sa plus belle œuvre. Au moment de quitter ce monde, qu’il avait tant de fois cherché à fuir, le monde lui paraît plus beau que tous les rêves : il tente de le ressaisir. Et c’est ce qui fait peut-être l’inexprimable accent , la passion de ce double adieu à l’art et à la vie.
L’influence de Watteau. Lancret, Pater. — Le tableau qu’on emballe dans X Enseigne de Gersaint est un portrait de Louis XIV. (La boutique s’intitulait : Au grand Monarque .) Ce sont les ironiques funérailles du Roi, et son oraison funèbre par Watteau.