‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 279 sur 391 · LES INTIMITES DE CHARDIN · texte numérisé non relu

LES INTIMITES DE CHARDIN

peintres royaux, le public fait tout de snile fête à ce bonhomme qui lui ressemble, qui lui montre les choses qu'il connaît. Qu’importent aux gens qui n’en sont pas les goûts des gens du monde? Que leur fait l’Olympe île Boucher? On passe un soir à l’Opéra : après quoi, on revient à la réalité. On sait gré à l’artiste sans morgue, qui ne dédaigne pas notre train de chaque jour, qui partage notre existence, et qui, loin d’en rougir, y aperçoit une dignité qui en relève le prix. Voici la Ménagère , la Pourvoyeuse, \ Peureuse , la Dame variant ses amusements, la Tricoteuse, la Liseuse , la Pâtisse use de navets; et voici les portraits d’enfants, la Fillette allant à l'école, la Fillette au volant, le Petit dessinateur, le Toton, le Château de cartes. Scènes d’intérieur, d’une délicieuse intimité, d’une conscience édifiante, fleurant les bonnes mœurs, le linge frais, la lavande, les calmes habitudes bourgeoises, et peintes visiblement par une main bourgeoise, avec ordre, sans lutte, sans supercherie, sans tapage, avec une subtilité mvstérieuse de moyens et un charme dont le secret ne se révèle qu’à la longue. Jamais la vie française, domestique, familiale, n’avait trouvé un observateur aussi attentif et aussi affectueux. Parti de l’exemple de la Hollande, Chardin, vers 1740, en arrive à une manière absolument originale; sa palette se dégage du roux; elle se plaît aux harmonies raffinées de l'argent, aux nuances claires baignées dans un llnide grisâtre.

11 y avait là, pour un peintre, une mine inépuisable. Et cependant, pour Chardin, elle est très \ i te épuisée. Ses formats se réduisent, sa veine se tarit. Il ne fait plus que se répéter. On connaît cinq répliques du Bénédicité, quatre de la Pourvoyeuse ; et combien de la Rôtisseuse, de l’invariable Ecureuse ! Vers 1750, il n’a plus rien à dire, et finit, pendant près de trente ans, comme il a commencé, par la nature morte.

Et sans doute, il n’y a rien de plus beau, dans l’espèce, que les natures mortes de Chardin : ses lièvres, ses perdrix, ses gobelets, ses fruits, ses trophées d’instruments de chimie on de musique, d’une vérité stupéfiante et d’une couleur si généreuse. La Fontaine de la galerie La Gaze est un joyau sans prix. On comprend ce qu’un regard sincère, sérieux et bienveillant, découvre de beautés dans le plus banal objet. On mesure ce qu’il y a de vrai dans le mot de l'auteur : « On se sert de couleurs, on peint avec le sentiment ».

C’était un bel exemple de probité et de conscience. Pourquoi faut-il que ce grand peintre, cet homme de cœur si rare, ait été si dénué d’imagination ?

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