‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 280 sur 391 · J E AURA I · texte numérisé non relu

J E AURA I

disciples en nature morte, Roland de la Porte ou Anne Vallayer-Coster, sont des talents de seconde main. Et son contemporain, son émule dans le « genre », le jovial Jeaurat (1699-1789) montre déjà un goût de l’anecdote, de la critique, qui altère gravement le sérieux du peintre

C’est ce qui l’a empêché d’être un maître fécond, et d’avoir sur son temps l’action qu’il méritait. N’était la vie elle-même du style, son art est peu vivant. Ceux qui l’ont imité ou suivi ne pouvaient le suppléer. Ses

Greuze. — L'accordée de village. (Musée du Louvre. Salon de 1761.)

.1 EAN-BAPTISTE GREUZE

du Bénédicité. ïses piquants faits divers, ses Filles clc joie conduites à lu Salpêtrière , son Déménagement du peintre oürent un humour « littéraire» une pointe d esprit tjui appelle la légende. Le « genre » tourne décidé-

ment à la « revue », à la satire. Le moment est mûr pour Greuze : et Greuze paraît, en effet, au Salon de 1755.

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805). — Pendant quinze ans, celui-ci a joui d’une célébrité prodigieuse ; il a été l’enfant gâté du public ; il a connu ces formes de popularité enivrantes que crée l’ingéniosité de la réclame moderne; ses tableaux ontété reproduits par l’étoffe, le bibelot, l’assiette,

Cliché Hanfstacngl.

Greuze. — La jeune fille à la colombe. (Collection Wallace à Londres.)

l’art édifiant

le mouchoir; le théâtre s’en est emparé; il y a eu des écharpes, des coiffures « à la Greuze » ; l’auteur a été une mode, un snobisme. Puis, brusquement, une maladresse, un accès de bouderie, une « galle » aggravée par de la mauvaise' humeur, et ce fut fini pour toujours : l’idole était brisée.

Cliché Ilanfstaeugl.

Greuze. — Portrait de Sophie Arnould. (Collection Wallace à Londres.)

El Greuze disparut de la circulation aussi subitement qu’il } était entré.

Comment ce Bourguignon, ce « Lyonnais » de Tournus, s y prit-il pour faire, d’un seul coup, la conquête de Paris? Qui lui donna le llair de ce qu’ai tendait la foule, et lil l’accord instantané entre le parterre et lui? Son premier tableau, le plus sincère, la Lecture de la Bible, était un tableau de sa province, pittoresque el patriarcal L’ouvrage alla aux nues. Ce fut une surprise, cel accent de terroir, ce chant inconnu d une

LA MORALITÉ DE GIlEUZE

cigale : c’était, pour ce lemps-là, (juelque chose comme les Vieux , une Lettre de mon moulin qui arrivait de là-bas, du pars du soleil et des coiffes arlésiennes.

Dans les années suivantes, 1 auteur tâtonne, s’égare. 11 se perd un peu en Italie à la recherche de nouveaux costumes. Ce n’est qu'en 1761 qu il ressaisit la veine. Cette année-là paraît 1 Accordée de village.

Tout est dit sur ce tableau célèbre. Au bout de cent cinquante ans, il demeure encore populaire. A son apparition, ce fut un enchantement. Rien que 1 intérieur de ferme, avec ses bahuts, ses solives, sa planche à pain, son mobilier dont on ferait 1 inventaire et qui définit si nettement les mœurs de la maison, avec ses jolis types, sa peinture lisse et propre, lisible dans le dernier détail et d'une précision de gravure, avec sa clarté d’arrangement. sa pantomime si parlante, les physionomies si fines, les rôles si nettement écrits, tout cela produit et ne cesse pas de produire un effet infaillible, qui agit à coup sur et se fait comprendre du premier venu.

Je ne reprocherai pas à l'œuvre sa fadeur, son apprêt, sa « vision » d'opéra-comique; c’était la poésie du temps, celle de Sedaine et de Jean- Jacques; elle a son charme vieillot d’ariette de clavecin. Non, ce qui agace dans cette toile, c'est une certaine médiocrité de vues, c'est le but édifiant, le ton de l'homélie : en d’autres termes, c’est l’oubli de l’art pour des choses inférieures.

Le grand tort du public bourgeois, c’est qu'il est incapable de désintéressement. 11 ravale l’art à son niveau. Le bonhomme Chardin disait : « C’est bien bon. de la bonne peinture ! » On arrive à ce moment du siècle oit la devise du public est le mot de Fontenelle : « Sonate, que me veux-tu ? » On demande à une œuvre d'art : « Qu’est-ce qu'elle prouve ? » L 'Accordée de village « prêche le repeuplement » : voilà un tableau instruetit ! Greuze a créé ici l’art utilitaire, la peinture pour philistins. C’est déjà le genre « chromo ».

Notez que sa morale tant vantée est suspecte. Sa vertu est étrangement voluptueuse. Ce prédicateur a un goût regrettable pour les « cruches cassées ».

Enfin, le fond de son art est un malentendu. C’est, dit-on, l'art, le style d'un « homme sensible ». Rien de mieux : et Chardin le disait, qu’on peint avec le « sentiment ». Seulement, cette « sensibilité », on l’attache maintenant à certaines formes convenues, à certains ordres de sujets, à des signes extérieurs qui en sont l’étiquette ou l'enseigne. Au lieu de sensibilité, on n'a plus que la sensiblerie. De là le mélodrame et

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