LA PEINTURE POUR DAMES
ses entants, rendre la grâce spéciale d une robe ou d'une coiffure, dire l'intérêt nouveau de certaines façons de sentir, voilà le talent de Mmc Yigée. Ses portraits sont des documents d’une grande valeur sentimentale : on y respire toutes les illusions de Trianon. L’aimable artiste ne nous laisse pas ignorer qu'elle était une bonne mère; son célèbre portrait du Louvre, où elle embrasse sa fille en regardant la galerie, est d'une coquetterie ingénue, où 1 apprêt même reste naît et semble une gentillesse de plus. Et l'on sait gré d celte jolie femme, qui ne s'est pas guindée et a su rester femme.
Mais là n'est pas encore l’art le plus « ressemblant » où se soit peinte cette époque. Ce n'est même plus le pastel, en dépit de bons élèves de La Tour, comme Ducreux 1735-1802 . La mode, qui se renouvelle si vite, crée ou réinvente un genre mieux adapté à sa mesure : la miniature, menus portraits, souriantes aquarelles délavées dans une larme, médaillons, souvenirs de sentiments rapides, cadeaux légers, présents qui rappellent des passions éphémères, des caprices, les plaisirs qui courent de l'une à l’autre, alin de plus vite épuiser les jouissances de la vie ; portraits intimes, tout petits, faciles à emporter à la veille de l’exil, voilà ce qui représente le mieux cette société prête à s'évanouir : ces tabatières, ces dessus de boîtes, ces brimborions, ces riens charmants contiennent la meilleure image qu’elle nous ait léguée d’elle-même. Une foule d artistes remarquables s'illustrent dans ce cadre exquis : le suédois Hall, le maître du genre, Sicardi, Lié-Périn, Dumont, Laurent, qui seront continués jusqu’au milieu du siècle dernier par Augustin, Guérin, Jean-Baptiste Isabev (1767-1835). Fragonard, qui a touché à tout, n’a pas dédaigné le disque d’ivoire du miniaturiste; Ingres a laissé quelques miniatures divines : et la mère de Gros, l’auteur d'Aboukir et d ’Eylau, était une miniaturiste.
L'art français en Europe. — Cette école que nous voyons ainsi s’amenuiser, exerce toutefois un rayonnement immense. Pendant tout le xviii0 siècle, Paris est pour l Europe la capitale des arts. L éclat de ses expositions, l’hospitalité de ses artistes, la supériorité de leur goût, excitent l’intérêt, l’affection universels. Les Salons de Diderot, la Correspondance de Grimm, renseignent l'étranger et portent au fond des cours d’Allemagne et de Russie les nouvelles de nos ateliers. Des ambassadeurs, comme le comte de Tessin pour la Suède, achètent pour leur souverain les meilleures toiles de Boucher ou de Chardin. Frédéric II
PARIS, ÉCOLE DE l’eüROPE
collectionne Watteau et ses élèves. Il faut lire le journal du bon Allemand Wille, pour se faire une idée du lieu cosmopolite qu’est à ce moment-là le marché de Paris. Paris, pour cinquante ans, est l’école du monde.
On y trouve d’abord une multitude d'exotiques, venus cette fois, non pour enseigner, mais pour imiter et apprendre. En trente ans, de 1758 à 1787, près de trois cents étrangers suivent les leçons de notre Académie, dont soixante-seize Allemands, soixante-trois Néerlandais, une trentaine d’Italiens, autant de Suisses et de Russes. Quelques-uns de nos petits maîtres les plus appréciés, Lavreince, Roslin, Hall, sont des Scandinaves. C’est ce qui ne s’était pas vu en France depuis la guerre de Cent ans, lorsque les Limbourg et Van Eyck apprenaient leur métier chez nous, et que Christine de Pisan parlait des Parisiens, « les souverains du monde en l’art de peintrerie».
D’autre part, et inversement, les Français sont appelés un peu partout. Tous les princes d’Europe ont les yeux fixés sur Versailles et copient Louis XIV : ils s’attachent des peintres français. « Sylvestre, écrit d’Argens, a été le premier peintre du roi de Pologne ; Vanloo du roi d’Espagne, Pesne du roi de Prusse » ; les deux successeurs de Pesne, Lesueur et Amédée Vanloo, sont encore des Français. Schuppen est le directeur de l’Académie de Vienne, Sylvestre et Ilutin de celle de Dresde ; à Madrid, Houasse, Ranc, Louis-Michel Vanloo, Olivier occupent les faveurs officielles; à Londres, c'est Watteau, J. -R. Vanloo, Serres, Loutherbourg ; Quilliard en Portugal; en Suède, Taraval ; en Danemark, Tocqué ; en Russie, Tocqué, Perronneau, Lépicié, Lagrenée, Doyen.
Et il y a de ces peintres qui mériteraient d’être connus, comme ce charmant Pesne, qui a fait de Sans-Souci un cadre délicieux de décoration française. Grâce à eux, l’Europe tout entière, de Madrid à Pétersbourg et de Livourne à Stockholm, a été pendant un demi-siècle une province française. La fameuse question de l’Académie de Berlin, Sur les raisons de l’ universalité de la langue française, pourrait se poser de même en ce qui concerne les Beaux-Arts. Ce serait le sujet d’un autre mémoire à la façon de Rivarol; mais comme toujours, l’apothéose arriverait en retard : elle célébrerait l’empire de la France au moment où cet empire s’évanouit.
Symptômes de réaction. Les débuts de David. — En effet, depuis le