LIC ROMAN ET LA PEINTURE
C’était un gaillard à l’œil clair, à la lèvre sensuelle, à l’air effronté et goguenard. Il était pauvre, et toute sa vie fut assez misérable : c’était un demi-ouvrier, un tils de typographe, un primaire , graveur de prospectus et de vignettes commerciales; mais il avait le don et le génie de l'observateur. Personne ne connaissait mieux que lui le pavé de Londres, les cafés, les tripots, les bouges de la grande ville. Jusqu’à trente ans, il ne fait guère que battre dans tous les sens les rues de la Cité, sans arrière-pensée et sans dessein d’auteur, en curieux passionné de la comédie humaine. Ce fut toute son éducation : éducation toute spontanée, en marge des écoles, et faite exclusivement par le spectacle de la vie.
Enfin, pour sortir de son obscurité, il se mil en tête un beau jour de devenir un peintre savant. Un atelier s’était ouvert, celui de James Thornliill ; il y entra, mais il en sortit aussitôt, en enlevant la fille de ce gentleman. Il fallait vivre : Hogarth eut une lueur de génie. C’était le moment de la vogue littéraire du roman : De Foe donnait sa Moll Flanders, Richardson Clarisse , Pamela. Le jeune homme eut 1 idée de les imiter en peinture. Elève de la vie, il retraça tout bonnement quelques souvenirs tirés de son expérience : il lança la Vie d'une fille Harlott's progress , 1732).
C’était, en six tableaux, l’histoire d une prostituée célèbre, quelque chose comme les Splendeurs et misères de la vie d’une courtisane . On voyait la jeune lille, la fraîche Manon anglaise, Mary Hackabout, à peine débarquée à Londres, tomber entre les pattes d’une duègne, qui la livrait à un viveur, le triste colonel Charles ; la suite du récit montrait la demoiselle au faite de la fortune, puis sa rapide déchéance, sa détresse, son ignominie ; le tout finissait par le tableau, navrant de ses funérailles. Le succès fut prodigieux. L’auteur avait eu soin de graver ses tableaux : les planches s’enlevèrent comme du pain. On reconnaissait les personnages, on se chuchotait les noms, on devinait les « clefs » : de la satire et du scandale, de la réalité avec le mordant d’un pamphlet, outre cela une bonne leçon bien claire, bien saisissable, que fallait-il de plus ? La Vie d'une fille fut mise en complaintes, au théâtre : c’était la gloire. Hogarth avait trouvé sa voie.
L’oeuvre de Hogarth. L’art et la morale. — Dès lors, il continue d’exploiter comme une mine son fonds d’observations morales et pittoresques.