LES PAYSAGES DES CARRAGHES
de ses œuvres) fut fa i I prisonnier pour dettes et mourut dans l’extrême misère. Rembrandt s’est plus d’une fois souvenu de ce rare poète.
La descendance de Paul Bril et d’Elsheimer est immense. Ce sont les parrains de l’Albane. Les Carraches les imitèrent. Les beaux paysages d’Annibal (la Pêche, la Chasse, le Concert sur l'eau, tous trois au Louvre), avec leur coloris presque vénitien, sont peut-être de toute son œuvre ce qui se regarde aujourd’hui avec le plus de plaisir. L’auteur y cherchait sans doute sa revanche sur Caravage, qui noyait uniformément ses fonds dans des flots de bitume. Mais il appartenait surtout à une époque où l'homme cessait d’être pour lui-même un dieu, et où le culte du moi n’est plus l’idéal souverain. La personne moins énergique se laisse faire davantage par les choses. Elle n’existe plus dans le monde comme un empire dans un empire. La nature empiète sur l’art et finira par l’envahir. L’avènement du paysage est le signe d’un état nouveau, et comme d’un abaissement de tension dans la température morale.
Les peintres de genre. Pieter van Laer. — L'un des maîtres du Nord qui eurent le plus de vogue à Rome, est un maître de second ordre appelé Pieter van Laer. Il naquit à Haarlem vers 1390, passa vingt ans en Italie, revint dans son pays en 1640, et y mourut après 1658. C’était un petit homme bossu et contrefait : on le baptisa « Bamboccio ». C'est sous ce sobriquet qu’il est resté célèbre. Son nom est celui d'un genre. 11 est le père des « bambochades ».
Son talent est d’avoir apporté dans les rues de la ville éternelle l’âme irrespectueuse et l’œil amusé d’un badaud. 11 a regardé, avec le flegme hollandais, la racaille pittoresque qui grouille à l’ombre des ruines, sous les porches des palais fossiles ; il raconte, dans le style de l'anecdote, les plaisirs des guinguettes, les joueurs de boule ou de mourre (Dresde), le boniment étourdissant du vendeur d’orviétan (Cassel), les fainéantes occultations d’un peuple en perpétuelles vacances. Ce réalisme bon enfant n’a plus rien de la sauvagerie épique de Caravage. Les figures, de la taille de personnages d’album, sont croquées au vif et spirituellement colloquées dans de jolis paysages, où le léger principe roux d’Elsheimer tourne au bleu gris et au violet dans les ombres. Le dessin, loin de surfaire ou de grandir les choses, a plutôt des tendances comiques. On s’explique la surprise des amateurs italiens devant cet art narquois et cet aimable terre-à-terre. Pieter devint le centre d’un petit groupe original, les Berghem , les Lingelbacb, les Karel Dujardin. Il