‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 86 sur 391 · LE GOUT HOLLANDAIS · texte numérisé non relu

LE GOUT HOLLANDAIS

mourant. 1603, Amsterdam; Mercure, 1611, Minerve, 1613, La Haye).

Où est l’homme, de tous ceux-là, <] ui distingue le pays, Fhonore et lui ressemble? Il y a des peintres en Hollande : y a-t-il une peinture hollandaise? Y en a-t-il même une à prévoir? On venait de subir, d un bouta l’autre des Pays-Bas, trente-sept ans de luttes, de sièges, de famine, de massacres. Enfin on respirait. L’Espagnol faisait trêve. On signe l’armistice (1600), on entrevoit la paix. Les besoins de bien-être, de luxe, d’art, renaissent. Là-dessus Rubens entre en scène et ouvre à deux battants, par un double chef-d’œuvre, une grande école du Nord, la seconde depuis Bruges, à Anvers.

L’ame hollandaise — Il fallait une révolution. Il fallait une crise, un schisme qui coupât le pays en deux, détachât la Hollande, en fît une nation, exaltât sa conscience et dégageât son âme.

Les faits sont dans toutes les histoires : que nous apprennent-ils qui intéresse la peinture? H y a plus. Un art, dans cette jeune République, rien ne le promettait, et tout paraissait l’interdire. Le premier acte de l’indépendance est une explosion de vandalisme. La nouvelle religion abomine les images, dénude les autels, passe les murailles à la chaux : partant, pas de peinture religieuse possible. La démocratie, d’autre part, se moque des histoires et des fables, abolit la mythologie aussi bien que la Bible. Plus de palais à décorer, plus d’églises, nulle issue à l’art monumental., aux grands tableaux et au grand art. Tout se rétrécit, les surfaces comme les idées. La peinture, partout ailleurs princière, solennelle, faite pour la foule et les grands, change ici de mesure et se réduit pour vivre à l’échelle de 1 appartement et à l’optique du goût bourgeois.

Or, il faut en convenir, le goût bourgeois en art est l’antipode du goût artiste. Son caractère essentiel est le manque de générosité, de désintéressement. Il lui faut du solide, du concret, du textuel. Il est curieux, il veut que le peintre soit exact, qu’il soit complet, qu’il soit précis. Il n’est jamais las de détails, de ce qui appelle le fini. Mais il est vaniteux, sa curiosité se concentre sur lui-même. Lui, sa femme, ses enfants, son ménage, ses mœurs, son costume, ses meubles, sa rue et sa campagne, tout ce qui a rapport à lui, le touche de près ou de loin, lui rappelle une date ou une scène familière, tel est. l’objet de l’art pour ce nouveau Mécène. Et s’il y a dès l’origine quelque chose de hollandais ou qui sente la Hollande, ce ne sera rien, ou c’est cela. Et l’on sent bien qu ici l’intérêt d'art n’est rien et que personne ne s’en soucie : mais ce que le client demande au

Cornelis Ketel. — La compagnie de gardes du‘,capitaine Rosecrans. (Musée d’ Amsterdam, 1588.

l’ame hollandaise

peintre, qui lui-même ne vise ni plus loin ni plus haut, ce n’est ni une oeuvre très forte ni une oeuvre charmante, c’est une image consciencieuse, véridique, formelle, ayant en tout état de cause et de quoi qu'il s’agisse, hêtes ou gens, légumes ou vaisseaux, l’irrécusable valeur d’un document ou d’un « portrait »

Un portrait : le portrait du pays, des lieux, des habitants, de l’atmosphère, du ciel, le portrait de tout ce qui est, de tout ce qui se passe, de 1a. nature entière, animée ou inanimée, la pure école hollandaise ne connaît pas d’autre formule. Depuis qu’il existe une peinture, on n’avait rien rêvé de plus nouveau ni de plus vaste.

En un mot, c’est tout le réel, le répertoire entier des faits, qui devient désormais du domaine de l’art. On sort de l'absolu, on entre dans le relatif. On ne se mêle plus de penser, d’abstraire et d’ennoblir : on ouvre les yeux et l’on regarde. C’est l’art de tout le monde et du premier venu, l’art des particuliers, des bonnes gens et des petites gens, l’art du coin du feu et du chez soi. On prend les choses comme on les trouve, on se laisse faire par elles, on est à ce qu’on peint, on le peint tout bonnement, sans préjugés, sans omissions et sans dédains ; la nature a toujours raison ; l’art n'a que faire de l’embellir ou de la corriger ; et devant elle, le talent est affaire de soumission, de patience et de sympathie.

Ainsi comprise, la peinture n'a plus besoin d’aller bien loin en quête de merveilles. Le moindre coin de terre diligemment étudié devient quelque chose d’infini, un champ inépuisable et fourmillant de découvertes. Sans sortir de Hollande, les investigations n’auront pas de limites. Des terrains, des arbres, des eaux, les fleuves, la mer et le ciel, un peintre n’a-t-il pas là sous la main tout l’univers en raccourci? Et puis, il y a toute la vie, citoyens, ouvriers, paysans, toutes les variétés sociales, les classes et les métiers, les conditions, les industries, le travail et le loisir, les élégances et les misères, le monde et ce qui n'en est pas, le salon, la boutique, les modes, la toilette et ce qui s’ensuit, le ménage et son train, les visites, les séances de musique, la rue et les types de la rue, les villes et leurs environs, les villages et les étables, les canaux et les ports, les côtes et les navires, les coups de soleil entre deux nuages, et toujours les hautes brises du large qui couchent des arbres, poussent les voiles, font tourner les moulins et soufflent sur la contrée l’haleine de la mer. 11 y a l’ensemble des mœurs, les bonnes et les mauvaises, les maisons honnêtes et les autres, 1« galanterie, les parties fines, les plaisirs comme il faut et ceux de la canaille ; il y a la famille, la vie privée à tous les étages, la vie

Page 1